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lencyclopedie-et-son-rayonnement-en-france-et-a-letranger-caief-1951
L’ENCYCLOPÉDIE EN RUSSIE ET AU CAUCASE
Communication de M. D.M. LANG à V Association internationale des Etudes françaises, à Paris, le 2j août 19 51.

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[Traitement ocr]

En donnant à cette brève communication le titre L’Encyclopédie en Russie et au Caucase, je me suis proposé de vous donner un coup d’oeil d’ensemble sur l’influence générale des idées philosophiques en Russie au xviiie siècle. Ce serait là un sujet trop vaste, auquel ne suffiraient guère mes modestes connaissances. Je me suis donc borné à l’étude de l’accueil qu’on a fait en Russie à la grande entreprise de Diderot et de d’Alembert, et des imitations qu’elle y a provoquées.

A l’époque où l’Encyclopédie commençait à paraître, la Russie était gouvernée par la fille de Pierre le Grand, l’Impératrice Elisabeth. Son père, dont l’esprit vraiment encyclopédique aurait sans doute accueilli avec enthousiasme un ouvrage qui répondait si parfaitement à son propre génie pratique, était mort déjà depuis vingt-cinq ans, après avoir contribué puissamment à l’émancipation de son pays des ténèbres de l’ancienne Moscovie, et non sans avoir jeté les fondements de cette illustre Académie des Sciences qui a fait tant pour l’évolution intellectuelle et scientifique de la Russie. Quoique l’Impératrice Elisabeth ne partageât pas l’énergie réformatrice de son père, elle n’était nullement hostile aux idées nouvelles. Dès l’abord, l’Encyclopédie a donc pu franchir librement les frontières de la Russie pour y prendre place dans les bibliothèques de l’aristocratie et de quelques membres de la bourgeoisie lettrée, classe peu nombreuse encore, mais destinée à jouer un rôle important dans le siècle suivant.

Cependant, c’est bien de l’avènement de la Grande Catherine que date le véritable triomphe de l’Encyclopédie en Russie. Dès le début de sa publication, cette princesse redoutable a très bien compris toute l’utilité de l’entreprise, d’autant plus que sa propre éducation avait été presque totalement négligée. Cette épouse allemande de l’héritier présomptif de la couronne de toutes les Russies se rendait bien compte de tout l’inconvénient que les lacunes nombreuses dans ses connaissances formelles pouvaient présenter dans la carrière brillante qu’elle entrevoyait déjà devant elle.

Le 6 juillet 1762, neuf jours après le coup d’état qui la porta au trône, Catherine propose déjà à Diderot de transporter en Russie l’entreprise tout entière, pour que sa publication pût se terminer loin de toutes les tracasseries qui l’accablaient à Paris. Voltaire fut chargé par son ami Shuvalov d’appuyer cette aimable proposition auprès de Diderot, ce qu’il ne fit pas tout à fait sans hésitation. « Je suis un peu en peine de mon impératrice Catherine », écrivait-il à d’Argental. « Vous savez qu’elle m’avait engagé \ obtenir des encyclopédistes, persécutés par cet Orner, de venir imprimer leur dictionnaire chez elle. Ce soufflet, donné aux sots et aux fripons du fond de la Scythie, était pour moi une grande consolation, et devait vous plaire; mais je crains bien qu’Ivan ne détrône notre bienfaitrice, et que ce jeune Russe, élevé en Russie chez des moines russes, ne soit point du tout philosophe. »

En fin de compte, les Encyclopédistes ont refusé poliment cette invitation bienveillante, et la publication s’est poursuivie à Paris. Cependant, l’admiration de l’Impératrice pour l’ouvrage augmenta à mesure que le nombre des volumes croissait.

En 1765, parlant du séjour du trop célèbre Abraham Chaumeix à Moscou, elle exprima à Voltaire l’avis que tous les miracles du monde n’effaceraient pas la tache d’avoir empêché l’impression de l ‘Encyclopédie. Deux ans plus tard, Catherine en parle encore au sculpteur Falconet sur un ton des plus admirateurs :

« Je ne puis quitter ce livre, c’est une source inépuisable d’excellentes choses où cependant il y a par-ci par-là de grandes inexactitudes; mais il ne faut pas s’en étonner, car quels contradictions et dégoûts n’ont-ils pas essuyés, et assurément ils ont témoigné un grand courage et un désir invincible de servir et d’instruire le genre humain. »

Ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, d’être assez mécontente des articles de Jaucourt relatifs à la Russie. Jaucourt avait puisé beaucoup de ses faits et de ses opinions dans l’ouvrage de l’abbé Chappe d’Auteroche, qui était pour Catherine l’objet d’une antipathie sans bornes. Pour le réfuter, elle avait même composé un pamphlet indigné, l’Antidote, où l’abbé fut fort maltraité. Il est possible que l’une des raisons qui l’ont déterminée à proposer à Diderot de faire une nouvelle édition de l’Encyclopédie fut son désir d’y voir figurer la Russie avec plus de gloire que dans la première.

Nous savons, en effet, que l’un des sujets principaux sur lesquels portaient les entretiens de Diderot et de Catherine pendant l’hiver de 1773 fut la réimpression de l’Encyclopédie. Pour le côté pratique et financier, Diderot fut renvoyé au général Betsky, haut fonctionnaire de la Cour, qui lui a bien fait sentir qu’il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses anges. Le brave général a surtout montré beaucoup de répugnance à lui accorder la somme de quarante mille roubles dont il avait besoin pour lancer 1’affaire. Il n’est pas impossible, d’ailleurs, que la révolte du cosaque Pugachev qui venait d’éclater ait ébranlé quelque peu la foi de la Cour impériale dans l’efficacité pratique des principes encyclopédiques.

Le 22 février 1774, à la veille de son départ de Pétersbourg, Diderot écrivait à sa bienfaitrice :

« J’avais l’espérance de revoir Votre Majesté dans cinq pu six ans au plus tard: mais cet honnête homme qui, entre mille excellentes qualités, a le défaut, si c’en est un, d’osciller sans cesse entre le oui et le non, n’y consent pas, et nous lui devrions tous les deux un remerciement : Votre Majesté, dont il refuse un présent de quarante mille roubles; moi, à qui il restitue l’offre d’un travail de douze ans. L’Encyclopédie ne se refera pas, et ma belle dédicace restera dans ma tête; car quelle apparence que votre Sphinx et moi, n’ayant pu nous arranger en cinq mois de temps, l’un à côté de l’autre, nous nous arrangions mieux à la distance de huit cents lieues? »

Après que Diderot a quitté la Russie, le Sphinx se ravise pourtant. Diderot reçoit à La Haye une lettre de son ami le Dr Clerc, qui lui mande que Betsky a changé d’avis et que la nouvelle édition se fera moyennant certaines conditions, imposées, à ce qu’il semble, par le désir de ménager quelque peu la susceptibilité du gouvernement français. La réponse de Diderot nous donne une idée assez nette des scrupules qui obsédaient le général et sa souveraine.

En voici un extrait :

« Quant à l’article des gouvernements, il y aurait bien de la folie à parler mal de celui d’un pays où l’on se propose de passer le reste de sa vie; sans compter que ie suis bon Français, nullement frondeur, et que la nature de l’ouvrage ne comporte que des textes généraux, comme Monarchie, Oligarchie, Aristocratie, Démocratie, etc., textes sur lesquels ocLpeut prêcher à sa fantaisie, et cela sans offenser ni se compromettre. »

… « L’affaire des religions », continuait-il, с est purement historique. J’en chargerai un habile docteur de Sorbonne que j’empêcherai d’être ni fou, ni intolérant, ni atroce, ni plat. »

Le lendemain, Diderot en écrivait encore à sa femme dans les termes les plus optimistes :

« Cette fois-ci, cette Encyclopédie me vaudra quelque chose et ne me causera aucun chagrin; car je travaillerai pour une cour étrangère, et sous la protection d’une souveraine. Le ministère de France n’y verra que la gloire et l’intérêt de la nation, et j’emploierai utilement pour toi, pour nos enfants, les dernières années de ma vie. »

Ces brillantes espérances n’étaient pas destinées à être réalisées. On ne sait pas précisément quelles furent les raisons qui déterminèrent l’Impératrice et son ministre à abandonner un projet pour lequel ils avaient montré tant d’empressement. Il est légitime de supposer que la révolte de Pugachev, la guerre contre la Turquie et les difficultés financières auxquelles l’administration était en butte ne furent pas étrangères à cette décision.

Jusqu’ici, Mesdames et Messieurs, nous avons envisagé notre sujet presque exclusivement sous le rapport des relations personnelles entre Diderot et l’Impératrice. Mais l’influence de l’Encyclopédie en Russie n’a point été confinée à la Cour Impériale. En effet, l’opinion publique naissante a accueilli l’ouvrage avec une avidité spontanée. A Moscou, il se forma sous la présidence du directeur de l’Université, Michel Kheraskov, une société ayant pour but la traduction des articles jugés les plus intéressants pour le public russe. En 1770 parut un volume intitulé Stat’i iz Entsiklopedii, c’est-à-dire Articles tirés de l’Encyclopédie, où figuraient les articles Economie, Morale, Paris, et bien d’autres encore.

D’autres écrivains russes ont conçu des projets plus ambitieux. Le célèbre historien Boltin, à ce qu’on assure, a essayé de traduire l’Encyclopédie tout entière. Son manuscrit n’est pas parvenu plus loin que la lettre « Ka ». Bogdanovich, littérateur assez connu, a fait une tentative pour mettre sur pied la publication d’une traduction complète, mais son projet n’a pas eu de suite non plus. Un nommé Verevkin a émis en 1792 un prospectus dans lequel il promettait à ses abonnés une version intégrale de l’Encyclopédie, à raison de deux fascicules par an, mais le moment n’était guère propice en Russie pour les productions philosophiques, et cette entreprise a échoué également.

Ce n’est que sous le règne de l’Empereur Alexandre que les libraires russes ont jugé à propos de s’intéresser de nouveau à ce genre de publication. A partir de 1803, N. Yanovsky publie son Novy Slovotolkovatel, c’est-à-dire Le Dictionnaire nouveau, dans lequel il parle librement des principaux événements de la Révolution Française, et dont les articles sur l’Algèbre, la Géométrie, la Chimie, le Commerce, etc., sont calqués sur ceux de l’Encyclopédie. A la même époque, le secrétaire de la Société Littéraire de Saint-Pétersbourg — le Obshchestvo Lyubiteley Rossiyskoy Slovesnosti, — a proposé de compiler une grande encyclopédie russe selon les principes généraux énoncés par Diderot et d’Alembert, tout en utilisant des publications scientifiques et techniques plus récentes. Malheureusement, ce projet n’a pas été soutenu, et l’entreprise est tombée comme tant d’autres.

J’avais promis de vous parler également, Mesdames et Messieurs, du rayonnement de l’Encyclopédie au Caucase et en Géorgie. Nous verrons qu’ici encore, elle n’a pas manqué de jouer un rôle important dans l’évolution intellectuelle d’un peuple chez qui la pensée européenne commençait à trouver des adeptes fervents. Après la dissolution de la monarchie géorgienne, en 1801, la colonie géorgienne à Pétersbourg est devenue assez nombreuse, et c’est surtout par l’intermédiaire de cette colonie que les idées nouvelles ont pénétré en Géorgie.

Le Prince David, fils du dernier roi de Géorgie, fut un grand admirateur de Voltaire, tandis que son frère cadet, Jean Batonishvili, a traduit en géorgien la Logique de Condillac. Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est que ce Jean Batonishvili a été poussé par la vogue dont jouissaient l’Encyclopédie de Diderot et les imitations qui en dérivaient, à écrire, à lui tout seul, la première encyclopédie géorgienne. Il est vrai que la forme qu’il avait choisie ne se serait guère recommandée aux Encyclopédistes : c’est dans le cadre d’un voyage imaginaire que font deux moines géorgiens, Ioane Khelashvili et Zurab Ghambarashvili, que l’auteur introduit, quand l’occasion se présente, des discours sur toutes sortes de sujets scientifiques, littéraires, historiques’ et métaphysiques. Toutefois, le mérite posthume d’avoir suggéré à Jean Batonishvili l’idée de cet ouvrage curieux appartient bien à Diderot et à ses collaborateurs.

Quoique chaque tentative de transporter en Russie l’impression de l’Encyclopédie ou d’y faire paraître une traduction intégrale ait abouti à un échec, j’espère, Mesdames et Messieurs, que la modeste communication que vous m’avez permis de vous présenter vous aura convaincus de la popularité dont l’ouvrage a joui parmi ses lecteurs russes, et de ?on influence profonde sur les travaux lexicographiques postérieurs.

L’ENCYCLOPÉDIE EN RUSSIE ET AU CAUCASE

Communication de M. D.M. LANG à V Association internationale des Etudes françaises, à Paris, le 2j août 19 51.

En donnant à cette brève communication le titre L’Encyclopédie en Russie et au Caucase, je me suis proposé de vous donner un coup d’oeil d’ensemble sur l’influence générale des idées philosophiques en Russie au xviii* siècle. Ce serait là un sujet trop vaste, auquel ne suffiraient guère mes modestes connaissances. Je me suis donc borné à l’étude de l’accueil qu’on a fait en Russie à la grande entreprise de Diderot et de d’Alembert, et des imitations qu’elle y a provoquées.

A l’époque où l’Encyclopédie commençait à paraître, la Russie était gouvernée par la fille de Pierre le Grand, l’Impératrice Elisabeth. Son père, dont l’esprit vraiment encyclopédique aurait sans doute accueilli avec enthousiasme un ouvrage qui répondait si parfaitement à son propre génie pratique, était mort déjà depuis vingt-cinq ans, après avoir contribué puissamment à l’émancipation de son pays des ténèbres de l’ancienne Moscovie, et non sans avoir jeté les fondements de cette illustre Académie des Sciences qui a fait tant pour l’évolution intellectuelle et scientifique de la Russie. Quoique l’Impératrice Elisabeth ne partageât pas l’énergie réformatrice de son père, elle n’était nullement hostile aux idées nouvelles. Dès l’abord, l’Encyclopédie a donc pu franchir librement les frontières de la Russie pour y prendre place dans les bibliothèques de l’aristocratie et de quelques membres de la bourgeoisie lettrée, classe peu nombreuse encore, mais destinée à jouer un rôle important dans le siècle suivant.

Cependant, c’est bien de l’avènement de la Grande Catherine que date le véritable triomphe de l’Encyclopédie en Russie. Dès le début de sa publication, cette princesse redoutable a très bien compris toute l’utilité de l’entreprise, d’autant plus que sa propre éducation avait été presque totalement négligée. Cette épouse allemande de l’héritier présomptif de la couronne de toutes les Russies se rendait bien compte de tout l’inconvénient que les lacunes nombreuses dans ses connaissances formelles pouvaient présenter dans la carrière brillante qu’elle entrevoyait déjà devant elle.

Le 6 juillet 1762, neuf jours après le coup d’état qui la porta au trône, Catherine propose déjà à Diderot de transporter en Russie l’entreprise tout entière, pour que sa publication pût se terminer loin de toutes les tracasseries qui l’accablaient à Paris. Voltaire fut chargé par son ami Shuvalov d’appuyer cette aimable proposition auprès de Diderot, ce qu’il ne fit pas tout à fait sans hésitation. « Je suis un peu en peine de mon impératrice Catherine », écrivait-il à d’Argental. « Vous savez qu’elle m’avait engagé \ obtenir des encyclopédistes, persécutés par cet Orner, de venir imprimer leur dictionnaire chez elle. Ce soufflet, donné aux sots et aux fripons du fond de la Scythie, était pour moi une grande consolation, et devait vous plaire; mais je crains bien qu’Ivan ne détrône notre bienfaitrice, et que ce jeune Russe, élevé en Russie chez des moines russes, ne soit point du tout philosophe. »

En fin de compte, les Encyclopédistes ont refusé poliment cette invitation bienveillante, et la publication s’est poursuivie à Paris. Cependant, l’admiration de l’Impératrice pour l’ouvrage augmenta à mesure que le nombre des volumes croissait.

En 1765, parlant du séjour du trop célèbre Abraham Chaumeix à Moscou, elle exprima à Voltaire l’avis que tous les miracles du monde n’effaceraient pas la tache d’avoir empêché l’impression de l ‘Encyclopédie. Deux ans plus tard, Catherine en parle encore au sculpteur Falconet sur un ton des plus admirateurs :

« Je ne puis quitter ce livre, c’est une source inépuisable d’excellentes choses où cependant il y a par-ci par-là de grandes inexactitudes; mais il ne faut pas s’en étonner, car quels contradictions et dégoûts n’ont-ils pas essuyés, et assurément ils ont témoigné un grand courage et un désir invincible de servir et d’instruire le genre humain. »

Ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, d’être assez mécontente des articles de Jaucourt relatifs à la Russie. Jaucourt avait puisé beaucoup de ses faits et de ses opinions dans l’ouvrage de l’abbé Chappe d’Auteroche, qui était pour Catherine l’objet d’une antipathie sans bornes. Pour le réfuter, elle avait même composé un pamphlet indigné, l’Antidote, où l’abbé fut fort maltraité. Il est possible que l’une des raisons qui l’ont déterminée à proposer à Diderot de faire une nouvelle édition de l’Encyclopédie fut son désir d’y voir figurer la Russie avec plus de gloire que dans la première.

Nous savons, en effet, que l’un des sujets principaux sur lesquels portaient les entretiens de Diderot et de Catherine pendant l’hiver de 1773 fut la réimpression de l’Encyclopédie. Pour le côté pratique et financier, Diderot fut renvoyé au général Betsky, haut fonctionnaire de la Cour, qui lui a bien fait sentir qu’il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses anges. Le brave général a surtout montré beaucoup de répugnance à lui accorder la somme de quarante mille roubles dont il avait besoin pour lancer 1’affaire. Il n’est pas impossible, d’ailleurs, que la révolte du cosaque Pugachev qui venait d’éclater ait ébranlé quelque peu la foi de la Cour impériale dans l’efficacité pratique des principes encyclopédiques.

Le 22 février 1774, à la veille de son départ de Pétersbourg, Diderot écrivait à sa bienfaitrice :

« J’avais l’espérance de revoir Votre Majesté dans cinq pu six ans au plus tard: mais cet honnête homme qui, entre mille excellentes qualités, a le défaut, si c’en est un, d’osciller sans cesse entre le oui et le non, n’y consent pas, et nous lui devrions tous les deux un remerciement : Votre Majesté, dont il refuse un présent de quarante mille roubles; moi, à qui il restitue l’offre d’un travail de douze ans. L’Encyclopédie ne se refera pas, et ma belle dédicace restera dans ma tête; car quelle apparence que votre Sphinx et moi, n’ayant pu nous arranger en cinq mois de temps, l’un à côté de l’autre, nous nous arrangions mieux à la distance de huit cents lieues? »

Après que Diderot a quitté la Russie, le Sphinx se ravise pourtant. Diderot reçoit à La Haye une lettre de son ami le Dr Clerc, qui lui mande que Betsky a changé d’avis et que la nouvelle édition se fera moyennant certaines conditions, imposées, à ce qu’il semble, par le désir de ménager quelque peu la susceptibilité du gouvernement français. La réponse de Diderot nous donne une idée assez nette des scrupules qui obsédaient le général et sa souveraine.

En voici un extrait :

« Quant à l’article des gouvernements, il y aurait bien de la folie à parler mal de celui d’un pays où l’on se propose de passer le reste de sa vie; sans compter que ie suis bon Français, nullement frondeur, et que la nature de l’ouvrage ne comporte que des textes généraux, comme Monarchie, Oligarchie, Aristocratie, Démocratie, etc., textes sur lesquels ocLpeut prêcher à sa fantaisie, et cela sans offenser ni se compromettre. »

… « L’affaire des religions », continuait-il, с est purement historique. J’en chargerai un habile docteur de Sorbonne que j’empêcherai d’être ni fou, ni intolérant, ni atroce, ni plat. »

Le lendemain, Diderot en écrivait encore à sa femme dans les termes les plus optimistes :

« Cette fois-ci, cette Encyclopédie me vaudra quelque chose et ne me causera aucun chagrin; car je travaillerai pour une cour étrangère, et sous la protection d’une souveraine. Le ministère de France n’y verra que la gloire et l’intérêt de la nation, et j’emploierai utilement pour toi, pour nos enfants, les dernières années de ma vie. »

Ces brillantes espérances n’étaient pas destinées à être réalisées. On ne sait pas précisément quelles furent les raisons qui déterminèrent l’Impératrice et son ministre à abandonner un projet pour lequel ils avaient montré tant d’empressement. Il est légitime de supposer que la révolte de Pugachev, la guerre contre la Turquie et les difficultés financières auxquelles l’administration était en butte ne furent pas étrangères à cette décision.

Jusqu’ici, Mesdames et Messieurs, nous avons envisagé notre sujet presque exclusivement sous le rapport des relations personnelles entre Diderot et l’Impératrice. Mais l’influence de l’Encyclopédie en Russie n’a point été confinée à la Cour Impériale. En effet, l’opinion publique naissante a accueilli l’ouvrage avec une avidité spontanée. A Moscou, il se forma sous la présidence du directeur de l’Université, Michel Kheraskov, une société ayant pour but la traduction des articles jugés les plus intéressants pour le public russe. En 1770 parut un volume intitulé Stat’i iz Entsiklopedii, c’est-à-dire Articles tirés de l’Encyclopédie, où figuraient les articles Economie, Morale, Paris, et bien d’autres encore.

D’autres écrivains russes ont conçu des projets plus ambitieux. Le célèbre historien Boltin, à ce qu’on assure, a essayé de traduire l’Encyclopédie tout entière. Son manuscrit n’est pas parvenu plus loin que la lettre « Ka ». Bogdanovich, littérateur assez connu, a fait une tentative pour mettre sur pied la publication d’une traduction complète, mais son projet n’a pas eu de suite non plus. Un nommé Verevkin a émis en 1792 un prospectus dans lequel il promettait à ses abonnés une version intégrale de l’Encyclopédie, à raison de deux fascicules par an, mais le moment n’était guère propice en Russie pour les productions philosophiques, et cette entreprise a échoué également.

Ce n’est que sous le règne de l’Empereur Alexandre que les libraires russes ont jugé à propos de s’intéresser de nouveau à ce genre de publication. A partir de 1803, N. Yanovsky publie son Novy Slovotolkovatel, c’est-à-dire Le Dictionnaire nouveau, dans lequel il parle librement des principaux événements de la Révolution Française, et dont les articles sur l’Algèbre, la Géométrie, la Chimie, le Commerce, etc., sont calqués sur ceux de l’Encyclopédie. A la même époque, le secrétaire de la Société Littéraire de Saint-Pétersbourg — le Obshchestvo Lyubiteley Rossiyskoy Slovesnosti, — a proposé de compiler une grande encyclopédie russe selon les principes généraux énoncés par Diderot et d’Alembert, tout en utilisant des publications scientifiques et techniques plus récentes. Malheureusement, ce projet n’a pas été soutenu, et l’entreprise est tombée comme tant d’autres.

J’avais promis de vous parler également, Mesdames et Messieurs, du rayonnement de l’Encyclopédie au Caucase et en Géorgie. Nous verrons qu’ici encore, elle n’a pas manqué de jouer un rôle important dans l’évolution intellectuelle d’un peuple chez qui la pensée européenne commençait à trouver des adeptes fervents. Après la dissolution de la monarchie géorgienne, en 1801, la colonie géorgienne à Pétersbourg est devenue assez nombreuse, et c’est surtout par l’intermédiaire de cette colonie que les idées nouvelles ont pénétré en Géorgie.

Le Prince David, fils du dernier roi de Géorgie, fut un grand admirateur de Voltaire, tandis que son frère cadet, Jean Batonishvili, a traduit en géorgien la Logique de Condillac. Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est que ce Jean Batonishvili a été poussé par la vogue dont jouissaient l’Encyclopédie de Diderot et les imitations qui en dérivaient, à écrire, à lui tout seul, la première encyclopédie géorgienne. Il est vrai que la forme qu’il avait choisie ne se serait guère recommandée aux Encyclopédistes : c’est dans le cadre d’un voyage imaginaire que font deux moines géorgiens, Ioane Khelashvili et Zurab Ghambarashvili, que l’auteur introduit, quand l’occasion se présente, des discours sur toutes sortes de sujets scientifiques, littéraires, historiques’ et métaphysiques. Toutefois, le mérite posthume d’avoir suggéré à Jean Batonishvili l’idée de cet ouvrage curieux appartient bien à Diderot et à ses collaborateurs.

Quoique chaque tentative de transporter en Russie l’impression de l’Encyclopédie ou d’y faire paraître une traduction intégrale ait abouti à un échec, j’espère, Mesdames et Messieurs, que la modeste communication que vous m’avez permis de vous présenter vous aura convaincus de la popularité dont l’ouvrage a joui parmi ses lecteurs russes, et de son influence profonde sur les travaux lexicographiques postérieurs.

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