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LE RAYONNEMENT DE L’ENCYCLOPÉDIE EN ALLEMAGNE
Communication de M. F. SCHALK à l’Association internationale des Etudes françaises, à Paris, le 27 août 1951.

 

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A première vue, on pourrait être tenté de croire que l’Encyclopédie de Diderot et de d’Alembert, tellement et tant de fois discutée et contestée dans toute la seconde moitié du xvine siècle en France, aurait dû fasciner de même les écrivains allemands du siècle des lumières et donner, en ouvrant une polémique politique et antireligieuse, une puissante impulsion au courant général qui se manifestait vers l’Absolu et le Radical. Et cela d’autant plus qu’elle a été également imprimée à Londres et que l’Italie l’a connue par l’édition de Lucques. Partout s’étaient constitués des centres qui discutaient passionnément des problèmes que posait l’Encyclopédie en des controverses de toutes sortes. N’aurait-on pas dû saluer également, en Allemagne, ce changement de perspective, cet abandon de la spéculation métaphysique pour la morale pratique, n’aurait-on pas dû accepter de se pencher sur les problèmes de la vie sociale, comme le fait l’Encyclopédie? Ne se rendait-on pas compte de l’intime analogie avec l’Aufklarung, et, en lisant l’ouvrage français, ne devait-on pas tomber d’accord qu’il ne fallait pas réserver son attention aux Arts et aux Sciences, mais faire servir aussi une étude des Métiers à l’intérêt de l’Etat? L’Encyclopédie n’était-elle pas un réservoir idéal de normes pour la vie pratique?

Qu’on ouvre les œuvres de Lichtenberg, de Leasing, de Mendelssohn, de Herder ou de Hamann, ou qu’on interroge les ouvrages de diffusion, on ne rencontre jamais de tentatives pour incorporer le nouvel enseignement à l’ancien ensemble de notions et le faire cadrer avec ses propres perspectives de départ; on ne rencontre même pas de tentatives pour se rendre compte de ce qu’il y a de surprenant dans une telle œuvre. Comment a-t-il pu se produire qu’on n’ait pas accordé plus d’intérêt à la querelle de l’Encyclopédie et qu’on n’ait pas cherché à mettre d’accord ses enseignements avec ceux de l’Aufklàrung? Qu’on n’ait pas essayé de prendre contact avec un ouvrage qui rompt avec tant d’idées reçues au point que le fleuve semblait, sortant de son lit, emporter les fondements de l’ordre religieux?

La raison en est, d’un côté, que le jugement porté sur l’Encyclopédie en France au xvni* siècle a été très instable. L’auteur qui l’a fait connaître aux cours allemandes, ce Français par goût qu’était Melchior Grimm, manifeste dans sa correspondance littéraire son désaccord avec le style de Bayle ou de Voltaire.

Frédéric le Grand, si pénétré de la culture française, reconnaît, il est vrai, que l’Encyclopédie cadre avec le mouvement de l’Aufklàrung. Car la victoire de l’esprit nouveau crée la possibilité fondamentale de libérer la philosophie de toutes les exigences de la tradition. La philosophie envahit les domaines les plus différents de l’activité intellectuelle, pour les construire, pour les servir, les modifier, les désagréger, pour attaquer et dissoudre les formes anciennes, en construire de nouvelles, mais toujours en contradiction totale avec la philosophie dans le sens de Descartes ou de Malebranche. D’autre part, l’amateur de Voltaire, qu’avaient charmé une forme artistique et une lucidité intellectuelle qui se pénétraient continuellement, pensait que toutes ces vérités dépouillées sur le Mal qu’on rencontrait dans l’Encyclopédie étaient elles-mêmes un Mal. Cet accent sectaire lui répugnait. « Ce sont des polissons, dont la vanité voudrait jouer un rôle. On croit que raisonner hardiment de travers, c’est être philosophe; avancer des paradoxes, c’est emporter la palme.» {Œuvres, XIV, 253-57). La polémique qu’il ouvrit contre l’Encyclopédie a ceci de commun avec celle de beaucoup de Français, qu’elle tient ses regards dirigés sur le classicisme. Autant il aimait cette finesse aiguisée de la critique voltairienne, autant lui restait étrangère une polémique qui, par le fait même qu’elle allait trop loin, prenait un caractère trop acerbe. (Cf. d’autres passages dans W. Langer : Friedrich der Grosse and die geistige welt FrankreichSy Hambourg, 1932, 190.)

L’Aufklàrung allemande a souvent présenté l’artiste chez Voltaire sous un jour favorable. Il y avait tant à incorporer dans le cadre de ses propres opinions; et combien resplendissait, même dans ce qui était considéré comme une lacune, l’abondance des dons artistiques, qui semblent rapprocher l’écrivain des dieux! Mais l’art semble rester à l’écart des nombreux dictionnaires et de la nouvelle presse périodique qui se nourrissait de Voltaire et de Diderot; on trouvait que plus le courant s’éloignait de sa source, plus la pureté de ses eaux laissait à désirer. Depuis l’Encyclopédie, toutes les notions semblent s’être faussées; c’est comme si l’Aufklarung était descendue des hauteurs de l’Art et de la spéculation pure. « Maintenant, on fait des encyclopédies », écrit Herder dans son Journal d’un voyage à Paris (Suphan, IV, 412) ; « même un d’Alembert et un Diderot s’abaissent à cette besogne, et ce livre même, qui représente aux yeux des Français un triomphe, est pour nous le premier symptôme de leur décadence. Ils n’ont rien à écrire et font, pour cette raison, des Abrégés, des Dictionnaires, des Vocabulaires, des Esprits, des Encyclopédies, etc. L’originalité se perd. On avait le sentiment qu’aucune œuvre d’art ne pouvait sortir de toute la peine qu’on se donnait. On se sentait en mésalliance avec les trop nombreux collaborateurs qui n’étaient pas écrivains. Les opinions de tous ceux qui examinaient l’Encyclopédie d’un œil critique convergent dans les propos de Goethe dans Poésie et Vérité : << Quand nous entendions parler des Encyclopédistes ou que nous ouvrions un tome de leur ouvrage gigantesque, nous avions le sentiment de nous promener entre les innombrables bobines et métiers d’une grande usine; oh se sent dégoûté du vêtement qu’on porte sur soi à entendre ce ronflement et ce cliquetis de cette mécanique qui trouble l’œil comme le cerveau, devant l’incompréhensible complexité de l’installation, et quand on considère tout ce qui est nécessaire pour fabriquer un morceau d’étoffe. »

Une deuxième raison du peu d’écho qu’a trouvé l’Encyclopédie en Allemagne, résidait dans le climat intellectuel de l’Aufklarung, si différent du climat français en dépit de l’analogie des idéaux et des normes. Au cours de la première période de l’Aufklarung allemande, le monde chrétien a été la seule chose à laquelle on ait prêté attention, la norme qui a servi à tout mesurer; au cours de la seconde période, la religion esthétique ou l’humanisme religieux pouvaient, il est vrai, exprimer, en ayant recours à Diderot et Shaftesbury ou en discutant de Socrate, sa liaison avec le mouvement général du siècle, mais ils ne pouvaient trouver de point commun avec la polémique antireligieuse de l’Encyclopédie. Cette opposition aiguë entre l’ancienne Eglise et le monde intellectuel de l’Aufklarung n’existait pas en Allemagne. Tandis qu’à Paris la Sorbonně a condamné l’Encyclopédie par son bien connu horruit sacra facultas, la transformation et le développement postérieur des concepts orthodoxes ont été permis en Allemagne justement par les Universités, qui pouvaient s’appuyer sur le travail préparatoire de la Réforme. C’est pour cette raison que l’Encyclopédie apparaît le plus souvent comme une oscillation du pendule qui dépasse la moyenne de l’Aufklàrung; elle vit d’opposition et reste, pour cette raison, assez loin des tendances allemandes. Et quand, à la fin du siècle, les idéaux de l’Aufklàrung se désagrègent sous les coups de l’attaque de Herder, le regard se dirige vers d’autres horizons, et l’extension du savoir à tous les domaines, la science dans le sens encyclopédique, font l’objet d’une critique sévère.

« Une philosophie rigoureuse n’a jamais amélioré le monde », écrivait Herder, pour continuer ironiquement : « Quelle merveilleuse invention! Les mémoires, les dictionnaires où chacun peut lire ce qu’il veut et autant qu’il veut! Et quelle invention plus merveilleuse encore : le Dictionnaire, l’Encyclopédie de toutes les sciences et les arts! » Dans le livre de Herder : »Encore une philosophie pour servir à l’histoire de l’humanité, on ne remarque pas seulement un changement de ton, mais ce livre est une perspective donnée sur un monde nouveau, le début d’une nouvelle époque liée encore à l’Aufklàrung, mais qui prend déjà une direction toute différente. Après le tournant que représente la philosophie kantienne, on demeure plus que jamais à l’écart de l’Encyclopédie. On ne réentend sa voix que pendant la première moitié du xixe siècle, quand, après la mort de Hegel, on croit devoir miner définitivement la philosophie et la théologie. Les néo-hégéliens constamment agités par des promesses politiques, les jeunes théologiens dans leur révolte contre la théologie traditionnelle, prennent volontiers le siècle des lumières pour exemple; et Feuerbach paraît avoir écrit un livre sur Bayle pour miner les fondements de la théologie et de la religion. C’est alors que l’Encyclopédie française prend de l’actualité. Les Encyclopédistes se voient utilisés comme porte-voix pour rattraper le degré français de développement dans une Allemagne restée politiquement en arrière. Ce n’est que lentement que se dégagent les idéaux politiques de l’image qu’on se faisait du siècle des lumières. Ceci écarte fatalement de la philosophie hégélienne. On s’imagine l’avoir dépassée pour laisser l’esprit, débarrassé de ses chaînes, poursuivre sans entrave sa route dans la politique. Le «socialisme ramasse ces idées nouvelles en une conception hardie, et l’image de l’Encyclopédie prend sur l’arrière-plan des controverses antiphilosophiques et politiques contemporaines des traits plus accusés. La polémique religieuse et politique qu’avaient rejetée le piétisme et l’orthodoxie au xviiie siècle, devient un centre d’intérêt qui prend les Encyclopédistes pour objet d’une étude précise en liaison avec le mouvement matérialiste en France. Mais le motif pour lequel on s’intéresse à l’Encyclopédie et au siècle des lumières en général provient de la conception qu’on se faisait alors de la vie. La métaphysique et la religion n’en étaient plus le centre, ce qui modifiait totalement les anciens rapports de force. En évitant de « s’égarer » sur les chemins de la métaphysique, on a rapidement découvert qu’on pouvait attribuer des noms français à ses propres intentions. On emprunte alors au siècle des lumières français son appareil critique, car on croyait être en retard d’un demi-siècle dans le développement général. « Quand je considère l’état de choses allemand de 1843, je me trouve dans le système chronologique français à peine en 1789, mais certainement pas dans l’âge présent » (Marx- Engels Gesamtausgabe, I, 607; Moskau-Frankfurt, 1927), écrit Marx dans sa Critique de la philosophie hégélienne du droit. Le fait de mettre l’accent sur le monde d’ici-bas, a préparé le terrain à la philosophie française, et l’on a essayé de faire cadrer le principe de Diderot : « Changer la façon commune de penser», avec ses propres aspirations. En opposition avec la philosophie, qui ne voulait qu’interpréter le monde, on voulait le transformer. Haym écrit en 1837, dans son livre Hegel et son temps :  » II s’est produit une révolution sans exemple. Le moment semble être venu où la matière, grâce au progrès technique, a pris vie. » C’est justement parce que, dans la polémique contre Hegel, on a si souvent cru de la philosophie qu’elle était valable dans la pratique, parce que, comme contemplatio activa, elle se sépare nettement de la métaphysique, de la religion et de la philosophie comme enseignement de la sagesse, que l’accent mis sur la liaison avec le développement français exprime en même temps la tendance à construire le système scientifique en insistant sur le côté empirique. Le verdict de Lange, qui a fait en 1837 des cours sur l’histoire du matérialisme, ressemble à celui de Comte. Tourné vers la pratique, on supprime la philosophie au sens ancien du mot. Plus on rejetait la métaphysique, plus le siècle des lumières passait au premier plan. Il se trouve également traité dans le livre de Lange, bien qu’uniquement dans le cadre de la présentation du matérialisme.

Par là, la discussion a commencé à passer sur le terrain de la considération scientifique; une empreinte sceptique dans l’œuvre de Lange lui donnait sa tonalité première. Mais on n’en serait pas venu à l’examen des sources sans le sentiment d’une intime parenté. Le romantisme allemand, en raison de ses perspectives toutes différentes, n’a pas trouvé le point de contact avec l’Encyclopédie, abstraction faite de l’Histoire de la poésie et de l’éloquence, de Bouterwek, et de quelques remarques éparses de Novalis (III, no, éd. Kluckhohn) . Mais il a préparé ce mouvement général vers la recherche historique d’où est sorti un sentiment croissant de ce qu’il y a de commun dans l’Aufklàrung européen, aussi bien que des différences entre les diverses nations. Ce n’est que maintenant que l’Encyclopédie trouve justice et qu’on commence à comprendre ce qui paraissait de prime abord à rejeter. L’hégélien Rosenkranz décrit son apparition dans son livre sur Diderot; dans l’Histoire de la littérature du 18e siècle, de Hettner, d’orientation libérale, et plus encore dans les études de Dilthey et de Troeltsch, elle apparaît sous un jour nouveau. Dans la philosophie systématique de l’Aufklàrung de Cassirer, elle a trouvé place au sein d’un système historique. Grâce aux suggestions de Dilthey, le caractère de l’Encyclopédie a été reconnu d’une manière toujours plus claire. G. Misch a décrit, dans ses études sur les origines du positivisme français, cette tendance générale vers une philosophie positive. Le disciple et éditeur de Dilthey, B. Groethuysen, en a fait deux interprétations, courtes mais riches de pensées, qui ont été publiées en français et ont fait leur chemin en dehors de France dans le monde scientifique. Son premier essai : La Pensée de Diderot (Grande Revue, 1910), était caractéristique de la méthode suivie en ceci qu’il lie l’Encyclopédie et son auteur, tandis que jusqu’ici on avait si souvent étudié séparément la personnalité de l’éditeur et l’Encyclopédie. Maintenant, au contraire, on avait démontré la relation qui existait entre Diderot et l’Encyclopédie, qui semble renfermer tout son génie. Diderot est devenu, dans la même mesure que l’Encyclopédie, un symbole de la rupture avec le passé. C’est pour cette raison que les remous qu’ils avaient provoqués se prolongent si longtemps sans disparaître au milieu des vagues d’une époque nouvelle. Dans l’Encyclopédie, l’unité de la science n’est plus basée sur une hiérarchie, mais sur une juxtaposition qui permet toujours de trouver de nouvelles relations surprenantes. C’est pour cette raison qu’elle apparaît comme une « campagne immense couverte de montagnes, de plaines, de rochers, d’eaux, de forêts, d’animaux et de tous les objets qui font le mérite d’un grand paysage. La lumière du ciel les éclaire tous, mais ils en sont tous frappés diversement : les uns s’avancent, par leur nature et leur disposition, jusque sur le devant de la scène; d’autres sont distribués sur une infinité de plans intermédiaires. Il y en a qui se perdent dans le lointain. Tous se font valoir réciproquement >. Cette théorie a dépassé l’interprétation politique, qui, bien qu’intéressante en elle-même, n’embrasse que des portions isolées de l’ouvrage, de même que l’interprétation descriptive ou celle de critique des sources — c’est comme si le courant de l’Encyclopédie se trouvait ressuscité à nos yeux. La signification particulière de l’Encyclopédie se trouve plus largement développée dans un second essai de Groethuysen (i) . Il semble porter son développement jusqu’au point où le regard doit se détourner de la philosophie en tant que spéculation ou contemplation. Les sciences et les arts et métiers sont comparables à un capital qu’on administre et qu’on fait fructifier. C’est pour cela qu’on parle pour la première fois de « nos connaissances » . On les possède, et c’est pour cela que l’Encyclopédie représente en grande partie la pointe avancée du mouvement bourgeois. La réputation des sages philosophes de la Renaissance, « qui voyaient tout et ne possédaient rien >>, paraît s’écrouler, tout comme l’édifice qu’ils ont construit. Leurs paroles ne résonnent plus, leur lumière n’éclaire plus. Le bourgeois ne peut plus suivre cette route. Aucune vague de religion ou de métaphysique ne peut plus interrompre son système. Un trésor fixe de connaissances qui lui sont familières et qu’on peut toujours grouper d’une façon différente, est la garantie qui assure à l’heureux possesseur la possibilité de le faire valoir et de l’utiliser dans tous les cas imaginables. Car « les Encyclopédistes font faire à l’homme le tour du propriétaire. Tout dans ce monde sera la propriété de l’homme, sauf ce monde même, qu’il ne saurait posséder. Posséder le monde, voilà la folie des métaphysiciens >>.

Ceci pourrait servir de point de départ à une nouvelle interprétation qui éviterait au regard de se détourner de la situation présente et qui trouverait, préfigurée dans la discussion sur l’Encyclopédie, cette autre discussion spécifiquement moderne — et en même temps ancienne — sur la relation entre théorie et pratique.

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