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Pickering Mary, « Le positivisme philosophique : Auguste Comte », Revue interdisciplinaire d’études juridiques, 2011/2 (Volume 67), p. 49-67. DOI : 10.3917/riej.067.0049. URL : https://www.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-2011-2-page-49.htm


Plan de l’article
Introduction
1 – Le jeune Comte : le but du positivisme et ses deux principes, la loi des trois états et la classification des sciences
2 – Le développement et la définition du positivisme
3 – Le positivisme comme politique et comme religion
Conclusion

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par Mary Pickering
Professeur d’histoire à San José State University

 


PREMIÈRES PAGES

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Auguste Comte s’attribuait volontiers l’invention de nouveaux termes, tels que sociologie, sociolatrie et sociocratie. Il se targuait aussi d’avoir eu la modestie de ne pas appeler sa philosophie « comtisme », en faisant remarquer que sa philosophie positiviste, contrairement à d’autres, comme le christianisme ou le fouriérisme, était « la seule » qui n’était pas nommée d’après son fondateur. Il caractérisa donc, dans un premier temps, sa doctrine de « philosophie positive ». Il ne prétendit jamais avoir inventé le mot « positif » mais, suivant son habitude, ne dit pas non plus où il l’avait trouvé. Il prenait soin de passer sous silence ses prédécesseurs afin de mettre en avant son originalité et sa créativité. L’expression « philosophie positive » a finalement été remplacée par le terme « positivisme » qui s’est enrichi à son tour de nuances selon les changements de direction de la trajectoire de Comte. Il en est résulté qu’à l’époque de sa mort, en 1857, il y avait, comme le fait remarquer Annie Petit, de multiples variantes de positivisme. Ce flottement dans la signification du positivisme engendra des désaccords parmi ses disciples et continua à générer des controverses chez les commentateurs après sa mort.

Le mot « positivisme » a en effet une longue histoire. Il dérive du latin ponere, qui veut dire « poser », « déposer ». Le participe passé de ponere est positus. Depuis le XIIIe siècle, « positif » signifie ce qui est « établi », généralement par institution divine ou humaine. Au XVIe siècle, le terme en vient à désigner une connaissance fondée sur des faits et donc caractérisée par sa certitude Angèle Kremer-Marietti, commentatrice de Comte, révèle une première occurrence de l’expression « sciences positives » dans les Essais sur l’histoire des belles-lettres, des sciences et des arts de Juvenel de Carlencas, publiés en 1740. Celui-ci écrit : « On comprend sous ce nom [l’Histoire Naturelle] toutes les sciences positives et fondées sur l’expérience ». L’objet des sciences est de nous faire admirer « la grandeur, la bonté et la sagesse de l’Auteur de la nature », autrement dit, Dieu ; ce qui n’empêchait pas des philosophes anti-cléricaux d’utiliser également le mot « positif » dans une intention toute différente. Ainsi, Jacques-André Naigeon, dans son Encyclopédie méthodique, définissait le « positif » comme quelque chose d’« incontestable », fondé sur l’induction et la vérification. Il affirme : « Il est évident que rien ne serait plus ridicule que de traiter la théologie chrétienne comme une science positive ». Quelques années plus tard, dans De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, de 1800, Madame de Staël appelle les sciences exactes « sciences positives » en faisant l’éloge de leur exactitude et de leur rectitude ; ces qualités font défaut aux études morales et politiques dans lesquelles les erreurs prolifèrent en raison des passions et de « l’esprit de parti ». À la suite de Condorcet, qui avait cherché à étendre la méthode scientifique au domaine social, Madame de Staël prévoyait la création de sciences morales et politiques – les sciences sociales – fondées sur la « philosophie des sciences positives », en d’autres termes, la méthodologie scientifique qui unifiait et guidait la connaissance. Si les études morales et politiques étaient fondées sur la méthode scientifique, elles mèneraient à une connaissance et à un progrès accélérés. Madame de Staël a peut-être été la première à se référer explicitement à la « philosophie des sciences positives » et à la mettre en rapport avec la science sociale. Henri de Saint-Simon, le futur mentor de Comte, avait lu son œuvre ; il avait même cherché à la courtiser. Il reprend, dans un ouvrage de 1804, sa proposition de faire de la « science de l’organisation sociale » une « science positive » fondée sur les théories de la connaissance de Condorcet. Dans ses écrits ultérieurs, Saint-Simon utilise le terme « positif » au sens de ce qui est fondé sur des faits, des expériences, des observations, des raisonnements et des discussions. Il exhortait les savants à créer une synthèse positive, c’est-à-dire une nouvelle synthèse constructive de la connaissance scientifique pour remplacer l’Encyclopédie du XVIIIe siècle qu’il jugeait trop révolutionnaire et destructrice. Saint-Simon prétendait s’inspirer d’Aristote et de Bacon afin de créer une « philosophie positive ». Son système scientifique, reliant toutes nos connaissances, avait pour ambition de devenir la base d’une nouvelle « église » qui se substituerait à la théologie traditionnelle. Il annoncerait la nouvelle société industrielle du XIXe siècle. Saint-Simon était confiant que cette philosophie positive prendrait forme dès que les sciences individuelles, comprenant les sciences de l’homme et de la société, deviendraient positives. Il écrit : « Nous en sommes au point que le premier bon résumé des sciences particulières constituera la philosophie positive ».

1 – Le jeune Comte : le but du positivisme et ses deux principes, la loi des trois états et la classification des sciences

En 1817, après avoir été renvoyé de l’École polytechnique pour insubordination, Comte commença à travailler pour Saint-Simon en tant que secrétaire. Né en 1798, il fut profondément marqué par la Révolution française qui avait provoqué tant de conflits dans sa ville natale de Montpellier. Ses professeurs progressistes, comme l’idéologue François Andrieux, et sa lecture attentive de Condorcet et de Montesquieu éveillèrent chez lui un intérêt pour la réforme sociale. Comte voulait achever la réorganisation sociale que les révolutionnaires avaient annoncée mais n’avaient pas menée à terme. Il espérait devenir un réformateur social comme Saint-Simon. Au cours des sept années de leur collaboration, Comte écrivit des articles pour les diverses publications de Saint-Simon et s’imprégna de ses idées. Dès le début, il privilégia le projet d’une philosophie positive que Saint-Simon avait nourri tout d’abord, avant de l’abandonner, dans sa vieillesse, au profit de l’économie politique et de l’organisation pratique de la société. Comte était à même de développer une philosophie positive plus rigoureuse et plus estimable. Contrairement à Saint-Simon qui était autodidacte, Comte avait reçu une formation scientifique qui l’avait conduit à écarter les éléments irrationnels de l’œuvre de son mentor, par exemple, la conviction que le savoir pourrait être unifié grâce à une loi unique, comme la loi de la gravitation. De surcroît, il se devait, en tant que scientifique et ingénieur, d’insister plus fortement que Saint-Simon sur le fait que la théorie précède la pratique. Créer un système de pensée était pour lui le premier pas dans la réorganisation de la politique et de la société post-révolutionnaires. Si l’on pouvait se mettre d’accord sur quelques principes irréfutables issus de la science, un consensus social finirait par émerger et un nouveau système moral et politique pourrait être mis en place, menant à une ère d’harmonie et de stabilité. Dans sa jeunesse intrépide et idéaliste, Comte n’hésitait pas à réclamer, dans un premier essai rédigé pour Saint-Simon, la constitution d’une « encyclopédie des idées positives », laissant entendre qu’elle pourrait donner lieu à un « système de morale terrestre ». Cette formule provoqua un tollé parmi les admirateurs de Saint-Simon. Dans un autre essai de jeunesse, Comte manifeste son pragmatisme et son aversion pour les spéculations sur la nature de l’être :

« Il est temps aujourd’hui de prendre une marche plus raisonnable, de n’admirer, de n’estimer, de ne payer que ce qui est utile, que ce qui peut contribuer au bien-être de l’individu et de l’espèce […], que la faculté d’abstraire ne soit employée que pour faciliter la combinaison des idées concrètes ; en un mot, que ce ne soit plus l’abstrait qui domine, mais le positif. »

Dès le début de sa carrière, Comte s’employa, au moyen de la philosophie positive, à combattre la pensée vague et abstraite de la métaphysique ainsi que les croyances invérifiables de la théologie. Selon lui, la reconstruction du monde post-révolutionnaire ne pourrait s’accomplir qu’en étendant la méthode scientifique, ou « positive », à l’étude de la société, dernier bastion des métaphysiciens et des théologiens. Saint-Simon, comme Condorcet et Madame de Staël, avait évoqué le besoin d’une nouvelle étude de la société. Comte entendait faire de cette étude une science. Celle-ci serait la clé de voûte de la philosophie positive parce qu’elle complèterait la série des connaissances scientifiques représentée par cette philosophie.

Comte se servait de l’histoire pour rendre manifeste le triomphe inéluctable de la philosophie positive et de la science de la société qu’il nomma « sociologie » en 1839. Il formula une loi historique comparable aux lois scientifiques. Grâce à la compréhension des lois du progrès social tirées de l’étude historique, Comte prétendait rendre le développement et le comportement humain plus rationnels et plus prévisibles. La connaissance du monde social permettrait même de les maîtriser. La menace de l’anarchie serait ainsi écartée. Cette loi historique allait devenir la loi principale de la science de la société : la fameuse loi des trois états. Comte « découvrit » cette loi en 1822 et la développa dans son « opuscule fondamental », le Plan des travaux scientifiques nécessaire pour réorganiser la société de 1824. Comte exposa cette loi dans sa première œuvre majeure, le Cours de philosophie positive, publié en six volumes entre 1830 et 1842.

Selon cette loi, chaque branche du savoir (c’est-à-dire chaque science), tout comme l’esprit humain, suit trois modes de pensée : théologique, métaphysique et positif. De tels paradigmes se constituent parce que tous les aspects de la connaissance sont liés et que l’esprit cherche naturellement à rendre toutes les idées homogènes. Chaque science, chaque société et chaque individu doivent passer par ces états. Il arrive parfois que ces états coexistent, mais malaisément. Chacun de ces trois systèmes théoriques, envisagés dans leur rapport avec l’histoire de l’humanité, influe sur la société et sur la politique car, dans l’esprit de Comte, la société dans sa totalité est comme un organisme vivant dont le développement est influencé par le progrès intellectuel. Puisque les idées mènent le monde, l’évolution intellectuelle et, surtout le développement scientifique, sont la forme la plus avancée de progrès et servent de moteur au changement historique. Et comme tous les aspects de la société sont interdépendants, un changement dans un élément, par exemple dans la vie intellectuelle, induit des modifications dans l’organisme social. En bref, la loi des trois états est une loi globale ; elle ne s’applique pas seulement à l’évolution intellectuelle, mais aussi aux développements social et politique. Elle décrit les différents états du progrès que chaque civilisation doit parcourir jusqu’à son terme, l’âge positif, caractérisé par une coopération sociale poussée quoiqu’imparfaite. Comte pensait que les faiblesses morale et intellectuelle de l’homme ordinaire – son égoïsme naturel et sa léthargie mentale – ne disparaîtraient jamais, même si la société devait connaître un accroissement de la sociabilité et de l’intelligence. Dans l’état théologique, l’homme résout le mystère des occurrences naturelles en les attribuant à des êtres surnaturels qui lui sont semblables. L’idée que les dieux représentent la cause première de tout événement et contrôlent totalement l’univers est une théorie dont l’esprit a besoin dans son enfance pour relier ses observations. Cette première période de l’histoire se subdivise à son tour en trois phases : le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme. Dans la première, les dieux résident dans les objets concrets. Dans la seconde, les dieux deviennent indépendants des objets. Enfin, dans la troisième, un dieu unique est le principe dominant. Ce sont les prêtres et les militaires qui gouvernent dans une société qui adopte un mode d’explication théologique ; la théorie du droit divin est la doctrine régnante en politique.

L’état métaphysique de l’histoire, qui commence au XIVe siècle, est une période de transition. En cherchant les causes premières et les causes finales, on relie les faits observables en faisant appel à des essences personnifiées ou à des abstractions, comme la Nature, laquelle n’est ni surnaturelle ni scientifique. Dans cette évolution, les métaphysiciens remplacent les prêtres en tant que pouvoir spirituel. Les militaires cèdent leur rôle de pouvoir temporel aux légistes, car la société commence à diriger ses activités vers la production, et pas seulement la conquête. Les légistes contribuent à réorganiser le système politique. La situation politique est imprégnée par les doctrines de la souveraineté populaire et des droits naturels.

Dans l’état positif, les délibérations sur les causes premières ou sur les origines ne sont plus admissibles, parce qu’il est désormais reconnu que l’existence d’êtres et d’essences surnaturelles ne peut être prouvée. En revanche, la pensée intellectuelle est caractérisée par des lois scientifiques descriptives, consignant les « relations constantes de similitude et de succession que les faits ont entre eux ». De surcroît, la production ayant remplacé la conquête en tant que but de société, les relations sociales sont fondées exclusivement sur l’industrie. Sur le plan politique, les industriels constituent les dirigeants temporels de cette société laïque et pacifique. Les philosophes positifs, quant à eux, détiennent le pouvoir spirituel. Ils ont une connaissance générale de toutes les sciences et, surtout, de la sociologie. Comte pensait que cette amplitude d’esprit était liée à l’altruisme, un mot qu’il forgea dans les années 1850. Selon lui, puisque les philosophes positivistes possédaient une connaissance générale et, par conséquent, avaient des vues larges et une grande aptitude à la sympathie, ils défendraient les intérêts de la société dans son ensemble.

Cette loi des trois états est l’une des thèses les plus connues de la philosophie comtienne. Elle complète son autre grande thèse qu’est la classification des sciences. Ensemble, elles expriment le triomphe inéluctable de la pensée positive en politique. Selon ce schéma classificatoire, l’ordre dans lequel les sciences sont apparues est fonction de la simplicité des phénomènes et de leur éloignement par rapport à l’homme. Les mathématiques se développèrent d’abord comme un outil de découverte pour les autres sciences. L’astronomie prit ensuite la forme d’une science puisqu’elle étudiait les phénomènes les plus simples, ceux qui étaient les plus éloignés de l’homme. La méthode positive fut alors étendue aux disciplines dont l’objet était plus complexe et plus proche de l’homme ; dans l’ordre : la physique, la chimie et la biologie. Comte prétendait que, maintenant que l’astronomie, la physique, la chimie et la biologie étaient devenues des sciences positives, il était temps d’appliquer la méthode positive à l’étude de la société qui prend en compte les phénomènes les plus complexes ; celle-ci était tournée entièrement vers l’homme et représentait le dernier bastion de la pensée théologique et métaphysique. Lorsque l’étude de la société, comprenant la morale et la politique, deviendrait scientifique et revêtirait l’autorité incontestable et la certitude des sciences de la nature, le système de la connaissance humaine serait homogène. La connaissance dans sa totalité serait scientifique et certaine. Une ère nouvelle commencerait alors et les industriels et les philosophes positifs tiendraient le gouvernail.

2 – Le développement et la définition du positivisme

Lire la suite sur cairn (§11) : https://www.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-2011-2-page-49.htm#s1n3

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