source : http://www.lhistoire.fr/


Dominique Iogna-Prat dans mensuel 215
daté novembre 1997


C’est au xie siècle, à l’abbaye de Cluny, que fut instituée la fête des morts, que nous célébrons encore, chaque année, le 2 novembre. Il s’agissait d’une cérémonie collective destinée à favoriser le repos des défunts. Car leur disparition ne les avait pas écartés de la communauté des vivants : au Moyen Age, les solidarités d’homme à homme étaient ainsi tissées, solides et durables, entre l’Ici-bas et l’Au-delà.

La tradition veut que début novembre, au lendemain de la Toussaint, les familles viennent au cimetière honorer leurs morts. L’Église catholique consacre en effet depuis des siècles le 2 novembre aux fidèles défunts. Ce que l’on ignore généralement c’est que l’« inventeur » de cette pratique fut, au xi° siècle, l’abbé du monastère bourguignon de Cluny, Odilon (994-1049). La piété qui nous conduit à honorer collectivement nos morts début novembre plonge ainsi ses racines dans un passé lointain.

Cet attachement profond des chrétiens à leurs morts est un phénomène frappant et même paradoxal quand on le compare au traitement des défunts dans l’Antiquité. Dans le monde romain, le décès marque une rupture par rapport au monde des vivants. Les disparus occupent un séjour propre, la nécropole*, à l’extérieur de la cité. Le soin qu’on leur rend est du strict ressort de la piété familiale ; ce n’est en rien une affaire publique. Or, à cette dissociation initiale du monde des vivants et du monde des morts, le christianisme va peu à peu substituer une situation radicalement différente, où les morts peuplent l’univers des vivants, avec un triple phénomène de création d’habitats autour des anciennes nécropoles, d’installation des sépultures dans les villes et de constitution de villages autour de l’église et du cimetière. Le grand historien de la mort en Occident, Philippe Ariès, a qualifié ce tournant majeur de « mort apprivoisée», phénomène de longue durée qu’il fait aller du ive jusqu’au xvmc siècle, époque au cours de laquelle, pour des raisons d’hygiène, on rejette les cimetières à la périphérie des villes, dissociant de nouveau le séjour des morts de celui des vivants (cf. Pour en savoir plus, p. 76).

A l’origine, l’Église se montre réservée à l’égard des défunts. Interrogé sur l’attention qu’il convient de leur consacrer, Augustin, au vc siècle, nie l’utilité des rites funéraires traditionnels des Romains. Dans la perspective du salut promis aux chrétiens, ces usages ne sont d’aucun secours ; ils ne peuvent servir qu’à consoler les vivants. En revanche, Augustin soutient que les fidèles peuvent se rendre utiles aux défunts de trois façons (ce concours est habituellement qualifié de « suffrage ») : en priant pour eux, en faisant dire des messes et en pratiquant l’aumône. Encore convient-il de distinguer les défunts que les vivants peuvent efficacement assister. Inutile de se préoccuper des trop grands pécheurs dont le sort est déjà scellé en enfer ; quant aux morts très particuliers que sont les saints, ils n’ont, évidemment, pas besoin de nos suffrages. Il ne reste donc que les défunts moyens, ni trop bons ni trop mauvais, que l’on peut aider à entrer dans la communion des saints*.

LES MOINES DOIVENT PRIER POUR TOUS LES MORTS

La tradition ultérieure a donné à la fois raison et tort à Augustin. Raison, parce que les suffrages pour les défunts ont été unanimement adoptés. Tort, dans la mesure où les vivants ont continué à honorer leurs morts, restant fidèles à la piété familiale romaine traditionnelle : au xu » siècle, les clercs dénoncent encore les repas funéraires offerts sur les tombes. Faisant preuve de pragmatisme, l’Église s’en est accommodée et a toléré le soin entourant les funérailles et l’attention portée aux sépultures comme des pratiques coutumières relevant des familles. Mais au-delà de cette piété privée, les clercs sont parvenus progressivement à faire de l’Église une famille spirituelle occupée au soin collectif de tous les disparus.

A l’intérieur de l’Église, le soin dû aux morts est défini au début du Moyen Age comme étant l’affaire de spécialistes, les moines, qui ont volontairement choisi de mourir au monde. Pourtant, saint Benoît (480-550), le père des moines d’Occident dont la règle de vie est unanimement suivie dans les communautés monastiques depuis le ixc siècle au moins, n’a guère montré d’intérêt pour les défunts. Le premier à manifester une franche sollicitude à leur égard est le pape et ancien moine Grégoire le Grand (540-604), dont l’œuvre exerce une énorme influence sur les communautés monastiques médiévales. Ses Dialogues exposent une doctrine de l’expiation et du feu purificateur selon laquelle les fautes les moins graves sont rémissiblcs et combustibles comme le bois, le foin et la paille.

Grégoire illustre ses thèses par des récits de miracles et d’apparitions qui rendent familières les figures de revenants et vulgarisent l’idée d’une nécessaire et efficace assistance liturgique aux défunts. Il rapporte ainsi la tragique mais édifiante histoire d’un frère, Justus, qui a enfreint son vœu de pauvreté en dissimulant deux pièces d’or dans sa cellule. A l’heure de sa mort, nul n’ose l’approcher et, sur l’ordre de Grégoire, son corps est jeté dans une fosse à fumier. Quelque temps après, les moines sont cependant invités à lui venir en aide par 1 intermédiaire d un « tren-tain », ou service liturgique de trente jours, équivalent à la durée de la pénitence infligée au défunt.

Sous l’influence de Grégoire le Grand, les morts deviennent ainsi partie prenante de la vie des moines, dans le cadre de l’office des heures* récitées en communauté. Mais c’est principalement à partir du vin » siècle que l’on se mobilise pour assister les défunts et les saints. La fête de tous les saints, la Toussaint, naît alors en Angleterre et se répand sur le continent. C’est à ce moment qu’apparaît l’idée de célébrer tous les morts en même temps que tous les saints et que se codifie, au sein de la chrétienté, une répartition des tâches suivant laquelle il revient aux moines d’assister les défunts.

La société chrétienne idéale est en effet, dès les années 840, pensée suivant le schéma des trois ordres fonctionnels : ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent. Au sein de la première fonction, il revient aux moines de prier pour le salut collectif et de s’occuper des morts. De ce point de vue, les communautés monastiques constituent des groupements volontaires cimentés dans l’amitié, la charité et le devoir de solidarité garantissant à leurs membres une fraternité ici-bas et un souvenir dans l’Au-delà.

On peut donc dire que, dès l’époque carolingienne (vine-xc siècle), l’idée de célébrer collectivement les défunts un jour donné, pas trop loin de celui des saints, est dans l’air. Le mouvement est lancé dans les années 800 par trois abbayes situées en Germanie : à Saint-Gall et à Reichenau, une commémoration annuelle est fixée le 14 novembre, tandis que la communauté de Fulda honore collectivement les morts le 11 octobre. L’initiative d’Odilon de Cluny ne fait donc que fixer et institutionnaliser une pratique déjà attestée avant et ailleurs.

Le succès de cette initiative, prise à une date inconnue autour de 1030, ne s’explique en fait que par l’énorme influence qu’exerce alors le monastère de Cluny au sein de l’Église. Ce monastère – fondé en 910 par le duc d’Aquitaine Guillaume le Pieux dans les environs de Mâcon – est un établissement romain, dans la mesure où son fondateur l’a placé directement sous la protection des apôtres Pierre et Paul et de leurs successeurs, les papes. Cluny est ainsi affranchi de toute autre autorité temporelle et spirituelle que celle de Rome. D’autre part, au cours du

Xe siècle, 1 établissement acquiert rapidement un prestige intellectuel et spirituel sans précédent. Cluny est, dès les alentours de l’An Mil, une puissance supra-régionale. Son abbé fraye avec les plus grands, pontifes, princes, rois et empereurs. Dans ces conditions, une initiative clunisienne ne pouvait manquer de concerner à terme l’ensemble de l’Église latine : le pape Léon IX (1049-1054) encourage la commémoration de tous les défunts, qui devient d’usage général en Occident au cours du XIIe siècle.

Les documents contemporains attestent du succès de l’initiative d’Odilon. Les fidèles se pressent pour solliciter l’assistance des moines de Cluny. Tel est l’objet de nombreux actes conservés dans les archives du monastère, le plus souvent sous forme de donations appelées « actes à cause de mort». Ces actes nous renseignent assez précisément sur les services funéraires attendus des moines. On souhaite d’abord rejoindre le sanctuaire de Cluny ou l’une de ses dépendances, considérés comme un asile pénitentiel offrant aux défunts deux « lieux de mémoire », le cimetière et le nécrologe*, qui permettent de se placer sous la protection de saint Pierre, à la fois patron du monastère, chef de l’Église romaine et porte-clés du Ciel, pour qu’il soit un bon avocat le jour du jugement.

Il y a deux cimetières à Cluny : celui des frères et celui des laïcs. Mais l’un et l’autre sont communautaires. Au XIe siècle, ce phénomène est encore récent. Au début du Moyen Age, on ne différenciait qu’exceptionnellement les défunts païens et chrétiens, et ce sont les moines qui ont instauré la pratique du cimetière communautaire, objet, depuis la fin du Xe siècle, d’un rite de consécration*, acte liturgique qui en fait le séjour des chrétiens, à l’exclusion des pécheurs, des hérétiques, des infidèles, voire de toute personne souillée, par exemple les femmes en couches.

NEUF CENTS MESSES EN TRENTE JOURS

Le necrologe, second lieu de mémoire recherché par les fidèles qui se confient aux moines, a la forme matérielle d’un livre. Aux origines de l’Église, les noms de quelques défunts privilégiés, destinés à être proclamés au cours de la messe, figuraient sur des tablettes ; mais le manque de place et l’importance de la demande obligent bientôt les clercs à recourir à un support plus fourni, en l’occurrence manuscrit, destiné à mentionner le nom des défunts et le service promis à la date anniversaire de leur mort.

Confier sa mémoire aux moines, c’est ensuite bénéficier de toutes les interventions que l’on est en droit d’attendre de ces spécialistes de la gestion de l’Au-delà : prières, messes et assistance aux pauvres. Prières et oraisons* représentent le premier et le plus simple des gestes d’intercession. La messe, coeur de la liturgie* chrétienne qui commémore le sacrifice du Christ, est le lieu de passage obligé de tous les fidèles qui entendent suivre la voie ouverte par le Dieu fait homme retourné auprès du Père en passant de l’Ici-bas à l’Au-delà. Par l’eucharistie*, il s’agit de connaître un pareil destin. Il arrive d’ailleurs que le nom de certains défunts soit inscrit sur la table d’autel.

L’importance nouvelle qu’on attribue à l’eucharistie en matière funéraire marque un tournant dans l’histoire du monachisme occidental. Car les moines sont, à l’origine, de simples laïcs. Or la nécessité de célébrer des messes suppose qu’ils accèdent toujours plus nombreux à la prêtrise. En outre, le service des défunts contribue à transformer cette commémoration collective de la mort du Christ, fondatrice de la communauté des fidèles, en un acte privé, le temps fort d’une démarche pénitentielle individualisée, d’autant plus efficace qu’elle est répétée. D’où une extraordinaire inflation de cette pratique : à l’occasion de la mort d’un moine, on dit, a Cluny, la bagatelle de neuf cents messes en l’espace de trente jours.

Il y a un troisième « service » attendu des moines à l’égard des morts : le secours accordé aux pauvres – ceux-ci étant parfois mentionnés au nombre de douze, rappel symbolique du nombre des apôtres. Les actes passés à cause de mort précisent l’importance des dons qu’on leur destine sous forme de « prébende » (du latin prae-bere, « offrir »). Par « pauvres », il convient d’entendre tout d’abord les moines eux-mêmes, qui sont devenus tels par choix de vie, mais aussi la multitude des miséreux venus chercher au monastère de quoi survivre, à une époque où l’Occident latin est encore cerné par la faim. J. Wollasch a ainsi pu calculer qu au début du xir siècle, la communauté de Cluny compte de trois cents à quatre cents moines, mais que dix mille prébendes sont distribuées chaque année à dix mille pauvres, ce qui représente le chiffre de la population d’une ville comme Francfort (cf. Pour en savoir plus, p. 76).

Ces «vrais» pauvres sont les doubles symboliques des morts ici-bas : le défunt nécessiteux, qui n’a pas encore rejoint la communion des saints, est représenté par le pauvre au sein de la communauté des vivants. D’autre part, selon la parole du Christ (Luc, xvi, 9), les pauvres sont considérés comme « les amis qui accueillent dans les demeures éternelles » : nourri des biens terrestres abandonnés par le mort, le pauvre est censé lui offrir en retour les biens célestes.

Le tournant majeur que marque l’instauration du jour des défunts est ainsi révélateur de l’importance accordée aux morts, ou plus exactement aux relations sociales qui les attachent aux vivants. La société chrétienne contemporaine d’Odi-lon de Cluny et de ses frères – une société seigneuriale et féodale – se définit et se reproduit en effet dans sa façon de penser le grand passage entre l’Ici-bas et l’Au-delà : les transactions funéraires représentent une modalité privilégiée d’affirmation de l’identité de chacun, les lieux de mémoire du monastère (cimetière, nécrologe, actes à cause de mort) formant comme un entre-deux où les laïcs en quête de miséricorde non seulement disent qui ils sont mais surtout récapitulent leurs alliances et leurs relations de parenté, charnelle et spirituelle.

UNE DES PRINCIPALES RESSOURCES FINANCIÈRES DE CLUNY

Il ne faut donc surtout pas penser la mort et l’accès à l’humanité bienheureuse, au Moyen Age, comme un temps et un espace désocialisés. Les défunts du monde féodal, âge des relations d’homme à homme, enseignent au contraire la force et la multiplicité des liens constitutifs de la vie en société. Pierre le Vénérable, neuvième abbé de Cluny (1122-1156), qui est amené à parler des vivants et des morts à plusieurs reprises dans ses écrits, évoque un « devoir de miséricorde» contraignant le fils à aider son père défunt, le frère à se préoccuper de son frère, le filleul de son parrain ou de sa marraine, le serviteur de son maître, le vassal du seigneur auquel il a prêté hommage, et inversement.

A travers ces devoirs de miséricorde qui lient les vivants aux morts, c’est bien, sous couvert du vocabulaire chrétien de la «charité», toute une conception des solidarités nécessaires à la vie en société à l’âge féodal qui est donc mise en forme par les moines. Ceux-ci, qui sont le plus souvent de grands seigneurs, trouvent dans le soin accordé aux défunts de quoi asseoir leur puissance politique et économique. Dans le circuit des échanges qui s’instaure entre Ici-bas et Au-delà, ce sont en effet les dons octroyés par et pour les morts qui permettent d’assurer la bonne marche de l’« entreprise » clunisienne : les services funéraires constituent l’une des principales ressources propres à faire vivre le monastère. S’occuper des défunts revient ainsi à imposer son pouvoir sur les vivants soucieux de trouver une place dans l’Au-delà. ?


Lexique
  • COMMUNION DES SAINTS : conception suivant laquelle les bons chrétiens sont appelés, dans l’Au-delà, à mener en commun une vie bienheureuse.
  • Les suffrages pour les défunts visent à leur ouvrir la voie de cette communion.
  • CONSÉCRATION (RITE DE) : rite permettant de sacraliser un espace voué à Dieu et à sa célébration dans la liturgie.
  • EUCHARISTIE : l’un des sept sacrements de l’Église catholique qui, par les espèces du pain et du vin, en lieu et place du corps et du sang, assure la « présence » du Christ et commémore son sacrifice.
  • HEURES (OFFICE DES) : les heures ou office divin désignent le cycle liturgique qui rythme la journée du moine et de sa communauté.
  • LITURGIE : ce qui concerne le culte (prières et gestes).
  • NÉCROLOGE : registre où sont inscrits les noms des défunts au jour anniversaire de leur mort avec mention du service liturgique qui leur revient.
  • NÉCROPOLE : « ville des morts », cimetière antique situé à l’écart des cités.
  • ORAISON s parole et/ou prière adressée à Dieu.

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