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Argyropoulos Roxane D. La pensée des Idéologues en Grèce. In: Dix-huitième Siècle, n°26, 1994. Economie et politique. pp. 423-434.

www.persee.fr/doc/dhs_0070-6760_1994_num_26_1_1999

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RÉSUMÉ

At the turn of the 18th Century the Idologues were considered in Greece as the most innovative current in philosophy, and their political thought played a role in the development of liberalism. The Greek intellectual A. Coray, a member of the Société des Observateurs de l’Homme, was associated with the Idéologues and considered their philosophy as a science and a new branch of knowledge. It was at his instigation that Ideology was taught in Greek schools in the Ottoman empire and in prosperous centres of the Greek diaspora in Italy, Central Europe and Russia. Ideology also formed the basis of university philosophy teaching in modern Greece. The limits of the influence of this theory were reached around 1850, but the political thought of the Idéologues continued to dominate in Greece until the end of the century.


TEXTE INTEGRAL

On ne peut écrire sur le mouvement des idées en Grèce, au 19e siècle, sans que soit précisé et approfondi l’apport de la pensée des Idéologues. La fortune des Idéologues en Grèce mériterait une monographie ; nous nous bornons, ici, à l’essentiel. Cabanis, Destutt de Tracy, Daunou, de Gérando, Clavier, Thurot, Silvestre de Sacy, J.-B. Say, sont surtout appréciés par les intellectuels grecs en tant que représentants des idées les plus novatrices dans le domaine philosophique et politique ; leurs noms reviennent sans cesse dans la presse littéraire de la diaspora hellénique des années 1800-1821, essentiellement dans le Mercure savant et le Télégraphe littéraire de Vienne ainsi que dans Mélissa (L’Abeille) et Athéna de Paris. Ces revues, dont le but était l’émancipation intellectuelle de la nation grecque, informaient, également, leurs lecteurs sur les activités du milieu des Idéologues, en reproduisant des articles pris, généralement, dans la Décade philosophique, la Revue encyclopédique, les Mémoires de l’Académie royale des inscriptions et Belles-Lettres, le Magasin encyclopédique, etc.

Fascinés par le progrès des sciences exactes en France, quelques jeunes intellectuels grecs, provenant surtout du clergé orthodoxe, poursuivaient, au tournant du 18e siècle, leurs études supérieures à Paris. Le Collège de France et l’École Polytechnique attirèrent des élèves, comme Dorothée Proios, Daniel Philippidès, Benjamin de Lesbos qui avaient manifesté à maintes reprises leur penchant pour la culture française ; on leur doit des traductions en grec moderne de Condillac, de Lalande, de Brisson. Témoins des événements de la Terreur, ces futurs mentors de la révolution pour l’émancipation nationale de leur propre pays, s’interrogèrent longuement sur la signification de l’expérience révolutionnaire et finalement stigmatisèrent, dans l’unanimité, l’entreprise jacobine. En revanche, ils étaient particulièrement sensibles à la pensée des Idéologues et à leur individualisme libéral ; de l’Encyclopédie aux Idéologues en passant par la problématique des droits de l’homme, il existe en Grèce, au 19e siècle, la conscience d’une continuité et d’une filiation dans la pensée philosophique et politique. Vers la fin du siècle, Néoclis Cazazis, professeur à l’Université d’Athènes et profond connaisseur de la culture française, évoque avec admiration les Idéologues pour leur indépendance d’esprit et leur opposition à la politique de Napoléon.

En outre, on assiste, chez les intellectuels grecs, à l’élargissement du champ historique ; ils conçoivent, en saisissant le passé, la nécessité de connaître l’espace géographique par le moyen d’une géographie humaine. A cette époque, l’historiographie devient une science générale de l’homme et embrasse les sciences et les arts ainsi que les institutions. C’est dans cette perspective qu’a été traduite en grec moderne l’Histoire générale de L. Domairon (Vienne, 1812) et que sont mises en évidence les conceptions de Daunou sur l’histoire. Une attention particulière est portée aux travaux des hellénistes idéologues, Clavier, Ansse de Villoison, Sainte-Croix ; leurs ouvrages et les éditions qu’ils ont procurées des textes grecs sont largement présentés en termes élogieux dans le Mercure savant.

Dans le processus de la prise de conscience nationale, la continuité de l’hellénisme est attestée par l’étude diachronique de l’histoire, dans laquelle est réhabilité le moyen âge byzantin. L’Orient est considéré comme une partie essentielle de la vision du monde par les intellectuels grecs, conscients que l’hellénisme est un point de jonction entre l’Occident et l’Orient. A cet égard, une préoccupation constante peut être repérée dans la presse néohellénique pour la communication des diverses connaissances d’intérêt anthropologique et ethnographique touchant le Proche et l’Extrême-Orient (récits de voyage scientifiques, descriptions de fouilles archéologiques, procédés utilisés par les Égyptiens et les Chinois, etc.).

Dans le contexte des études orientales, il convient de rappeler la discussion scientifique qui opposa Dimitrios Alexandridis, orientaliste et éditeur du Télégraphe littéraire, à Silvestre de Sacy au sujet de l’édition par le premier des fragments de la Description d’Égypte d’Aboulféda (Vienne, 1807), fondée sur un manuscrit de la Bibliothèque impériale de Vienne. Sacy publia, en 1808, une critique dans le Magasin encyclopédique, dans laquelle il procède à un examen minutieux et reproche à Alexandridis d’avoir rejeté l’interprétation du savant allemand Michaelis ; Alexandridis riposta et Sacy répondit, dans un esprit de modération, avec un texte publié dans le Télégraphe littéraire de 1817 (p. 31-36). D’ailleurs, sont fréquentes dans la presse néohellénique pré-révolutionnaire, les informations sur l’activité scientifique de Sacy, en ce qui concerne la réimpression, qu’il entreprit, de l’ouvrage de Serge Ouvarov sur les Mystères d’Eleusis (Paris, 1816), son édition des Contes de Hariri (Paris, 1818 ; Télégraphe littéraire, 1819, p. 143-147), ainsi que celle de Pend-Nameh, ou le livre des Conseils de Ferrid-Eddin Attar (Paris, 1819 ; Télégraphe littéraire, 1819, p. 221-222).

Néanmoins, la doctrine idéologique qui représentait l’aspect philosophique et politique de la pensée révolutionnaire française s’imposa dans l’espace hellénique, non sans provoquer des réactions et des querelles entre les adeptes des Lumières et leurs adversaires. Elle a été mêlée aux problèmes internes de l’hellénisme, comme, par exemple, la question du langage qui provoqua une bataille de pamphlets virulents, échangés, principalement entre Adamance Coray et Panayotis Codrica ; ces deux Grecs de Paris exprimaient des oppositions culturelles au sein même de l’hellénisme moderne, les conflits entre les partisans de la tendance puriste dans la langue parlée et les «coraïstes », qui proposaient la théorie de la voie intermédiaire entre l’archaïsme et la langue vulgaire.

Ce qui suscita l’attitude hostile de Codrica, c’est, éminemment, la dimension politique de la question linguistique ; car, à ses yeux, Coray, représentant révolutionnaire de la classe bourgeoise, voulait avec la langue du peuple, pleine d’idiomes et d’expressions étrangères, ébranler la «koiné », langue des Évangiles et langue officielle de l’Empire Byzantin, conservée sous la domination ottomane par l’Église et le milieu érudit du Phanar. Dans cette polémique, Constantin Nicolopoulos, bibliothécaire à l’Institut de France, plaida avec ferveur la cause coraïste ; pour mieux donner une image des activités scientifiques des Idéologues, il reproduisit intégralement, dans la revue Mélissa de 1820, le règlement de la Société des Observateurs de l’Homme, aussi bien que celui de la Société philanthropique de Paris (p. 182-198, 198-206).

Coray s’apparenta au mouvement idéologique et présenta, en 1803, à la Société des Observateurs de l’Homme, un Mémoire sur la civilisation en Grèce. Dans ce texte fondamental pour la pensée libérale néohellénique, Coray essaie également de réhabiliter la Grèce moderne avec une argumentation tirée de la théorie du climat : il déclare que le renouveau culturel de la Grèce a lieu exactement sur le sol même de l’Antiquité, les rivages de l’Ionie, argument inversement interprété dans les ouvrages de Mably, de Volney et de Destutt de Tracy.

En outre, sur le plan politique, Coray avait embrassé les opinions des Idéologues sur le jacobinisme et Napoléon ; tandis que Codrica, membre de l’Ambassade Ottomane à Paris, collaborait étroitement avec les services du Quai d’Orsay. Cependant, Codrica fut le traducteur en grec moderne des Entretiens de Fontenelle et, soucieux de sensibiliser l’opinion publique française en faveur de la Grèce, il collabora avec plusieurs revues françaises.

Codrica juge les Idéologues avec sévérité et leur reproche d’être des «démagogues athées et les successeurs des Jacobins ». En revanche, Coray insiste sur la conscience authentiquement révolutionnaire des Idéologues et sur leur compétence scientifique en les qualifiant de «savants » ; c’est à Marie-Joseph Chénier, qu’il emprunte les propos suivants, afin de préciser le contenu scientifique de l’idéologie : «L’idéologie, c’est la science de Locke et de Condillac, elle n’est point nébuleuse, quoi qu’en aient pu dire certains orateurs. Elle est très claire pour ceux qui voudraient empêcher les hommes de penser… ».

Il est très intéressant de noter que la translitération du néologisme idéologie en grec moderne provoqua plusieurs discussions, en raison même des racines grecques du terme. Diverses formes linguistiques furent envisagées, ce qui mena à une instabilité terminologique. L’étymologie grecque du verbe eidenai, qui renvoie à la perception visuelle, ainsi que le substantif idea firent que l’idéologie a été transcrite en Grèce, au début du 19e siècle, tantôt comme eideologia et tantôt comme idealogia.

Pour Coray, ainsi que pour ses adeptes, l’idéologie était une science et une discipline nouvelle du savoir, et ils embrassèrent le programme idéologique dans toute son envergure. Coray fit siennes les conceptions anthropologiques et morales des Idéologues ; il a été le premier à traduire en grec moderne les notions de civilisation (politismos), de même que celle d’idéologie (ideologia) dans la forme qui a finalement prévalu. Cet ancien élève de l’école de Montpellier et ami de Philippe Pinel, adopte le programme idéologique de la science de l’homme physique, moral et politique. Il rend hommage à Montesquieu, Condorcet et Cabanis et rejoint leurs théories sur la civilisation, la perfectibilité et l’influence du climat (Prolégomènes à la traduction française de l’ouvrage d’Hippocrate, Des airs, des eaux et des lieux, Paris, 1800).

Toutefois, les points majeurs communs entre l’œuvre de Coray et la pensée des Idéologues consistent dans ses vues sur la morale, en tant que science des mœurs et science du bonheur en général. En revanche, l’aspect philosophique, proprement dit, de la doctrine idéologique, en tant que science des idées, n’occupe pas une place importante dans l’ensemble de l’œuvre de Coray, bien qu’à plusieurs reprises, il admette la nécessité d’unir la logique à la grammaire universelle, en récusant la métaphysique spéculative de même que l’approche philosophique kantienne de la réalité.

L’occasion pour que les théories linguistiques et philosophiques des Idéologues soient intégrées dans la pensée néohellénique a été fournie, au début du 19e siècle, par la réorganisation des programmes d’instruction publique dans les écoles des communautés grecques de l’Empire ottoman (côtes d’Asie mineure, principautés danubiennes) ainsi que dans les centres prospères de la diaspora grecque marchande en Europe centrale, en Italie, en Russie. En général, il est clair que, dans ces efforts de réforme, existe une forte influence du renouvellement de l’enseignement dans les Écoles centrales de France. Les intellectuels grecs «coraïstes » aspirent, tout d’abord, à reformer le langage courant, plongé dans un état d’inertie à cause de la primauté du grec archaïsant sur le grec vulgaire. Ils déplorent l’ignorance des élèves à l’égard de la langue utilisée quotidiennement, et veulent instaurer le langage parlé, sans toutefois nier la valeur formatrice du grec ancien. A ce propos, ils affirment l’historicité de la langue, ainsi que son caractère empirique et s’efforcent de l’enrichir avec des néologismes, en soulignant le rôle créateur du peuple dans le domaine linguistique.

Cette primauté du parler sur le penser chez les intellectuels grecs, fit que la théorie condillacienne du langage, selon laquelle une analyse de la pensée s’articule sur celle du discours, aboutit à la reconnaissance de l’utilité de l’enseignement de la grammaire générale dans les écoles grecques. Les conceptions linguistiques des Idéologues, les analyses de de Gérando, notamment, sont amplement présentées dans le Mercure Savant de 1819 (p. 796-799), et, en 1816, on reconnaît les réflexions de l’école idéologique dans les propos de la même revue : «Toutes les langues sont soumises aux conditions de l’analyse logique de la raison, et ces conditions sont toujours et partout les mêmes. Il faut donc que des principes fondamentaux existent communs à toutes les langues […]. Il faut, par conséquent, qu’une grammaire générale existe de toutes les langues […]. La grammaire générale est une science […] » (p. 92).

Dans la lignée des préoccupations linguistiques d’influence condiliacienne, s’inscrit l’Analyse de la pensée (Vienne, 1817), essai de Daniel Philippidès, où on relève une méthode inductive dans l’étude du langage. Dans une lettre à son ami, le géographe Barbié du Bocage, Philippidès explique : «Mon but était non pas de faire une nouvelle langue, cela est ridicule ; mais de faire voir que la langue pourrait être réduite en peu d’éléments, et être par conséquent vraiment plus philosophique, un organe de l’analyse de la pensée plus facile, plus prompt, plus élégant, plus admirable que l’on ne croit communément ». En définitive, le projet de Phillipidès ne visait pas à instituer une langue universelle — idée formellement condamnée par Tracy (Éléments d’Idéologie , chap. VI) — mais un organe linguistique, plus apte à la coopération internationale.

La théorie condillacienne, suivant laquelle la nature du langage est déterminée par sa fonction (en étant une forme plus qu’une substance) influença également Christophoros Philitas, professeur à l’école grecque de Trieste, qui, en 1818, déclarait que la théorie des structures du langage doit se substituer à la logique aristotélicienne. Les sources qu’il utilise dans ses cours sont la Grammaire de Port-Royal, les ouvrages de Condillac, de Tracy, de Du Marsais et de Harris n. La même année, Benjamin de Lesbos, dans son discours pour l’inauguration de la nouvelle Académie de Bucarest, délimite ainsi l’idéologie par rapport à la grammaire générale et la logique : «science qui a pour but d’étudier comment les sensations dérivent des idées et comment de ces dernières proviennent les jugements et les syllogismes, c’est-à-dire l’analyse de l’entendement… » {Mercure savant, p. 202).

En 1814, lorsqu’est fondée, à Corfou, la première institution d’enseignement supérieur de la Grèce moderne, l’Académie ionienne, l’idéologie constitue la base de l’enseignement philosophique. Les Éléments d’Idéologie de Destutt de Tracy ainsi que l’Introduction à Hermès de Harris par Fr. Thurot sont enseignés, et on peut même dire que nous assistons à un engouement pour l’Idéologie : Georges Typaldos-Iakovatos, se rappelant ses années d’études à Corfou, raconte, au sujet de ses professeurs, que G. Thérianos pensait qu’on pouvait «expliquer tous les phénomènes de la pensée humaine à l’aide de l’idéologie de Tracy », que Néophyte Vamvas avait fait des emprunts si importants des Eléments d’Idéologie dans son traité sur la syntaxe du grec ancien (Syntaktikon, Corfou, 1828), qu’on a pu l’accuser de plagiat, tandis que J. Karantinos se trouvait en correspondance avec Cuvier sur des questions de mathématiques u. Cette orientation philosophique provoqua l’indignation de certains universitaires allemands, de Fr. Bouterwek, notamment, qui se prononça contre l’idéologie. D’ailleurs, c’est par un professeur de l’Académie ionienne, N. Piccolos, ami lui aussi des Idéologues, qu’a été traduit pour la première fois en grec moderne le Discours de la Méthode de Descartes (Corfou, 1 824), suivi de quelques passages de la quatrième partie de la Logique de Port-Royal, traitant «De la méthode ».

Ainsi, ce sont les manuels scolaires des vingt premières années du 19e siècle qui reflètent les aspirations des intellectuels grecs pour l’étude de l’Idéologie. Dans le domaine de la grammaire, l’insertion de la grammaire générale se fait en accord avec la grammaire traditionnelle du grec ancien, transmise depuis la Renaissance, avec les ouvrages de Nicolas Lascaris et de Théodore Gazi. En 1829, apparaît à Odessa La Grammaire de la langue grecque parlée de Constantin Vardalahos, inspirée, selon ses propres mots, de la Grammaire de Port-Royal et des ouvrages de Silvestre de Sacy, de Harris, de Thurot et de Destutt de Tracy. «Plus qu’à tout autre, précise Vardalahos dans son introduction, je dois beaucoup à la Grammaire générale de M. de Tracy, dont j’ai suivi les traces à plusieurs reprises » (p. XVIII). Dans la première partie de ce manuel, intitulée «Grammaire générale », il reprend, essentiellement, les analyses contenues dans les chapitres de la seconde partie des Éléments d’Idéologie de Destutt de Tracy ; elles se succèdent dans le même ordre : les signes de nos idées, la décomposition du discours, la décomposition de la proposition, les interjections, les noms et les pronoms, etc.

Toutefois, la doctrine idéologique de la connaissance se retrouve intégralement dans les Éléments de métaphysique de Benjamin de Lesbos (Vienne, 1820). Ce manuel (dont les plus anciens manuscrits remontent à 1805, un an seulement après la publication du premier volume des Eléments de Tracy) servit aux cours de Benjamin de Lesbos dans les écoles supérieures de Cydonies (Asie mineure) et de Bucarest, fréquentées par des élèves provenant de toute la péninsule balkanique. Dans cet ouvrage, le sens attribué à la métaphysique est celui d’anthropologie, d’analyse des idées, de description de l’intelligence humaine. «Étant donné, écrit Benjamin de Lesbos, que l’homme n’est pas uniquement sensible mais également pourvu de raison, on devrait procéder à un autre examen des forces cognitives de l’âme ou des idées ; envisagé de différentes manières, cet exposé pourrait prendre les noms suivants : idéalogie [sic], grammaire générale, logique » (p. X).

Benjamin de Lesbos refuse l’ontologie classique et la métaphysique spéculative ; ses préoccupations philosophiques le mènent à reconstituer le mouvement progressif par lequel les sensations s’articulent en perceptions. La voie de sa réflexion est celle d’une étude génétique de la constitution de la connaissance ainsi que celle des fonctions mentales. Avec les renvois qu’il indique à l’Essai sur l’origine des connaissances humaines de Condillac et l’éloge qu’il fait de Locke, lui attribuant le rôle de «père de la métaphysique », on relève chez Benjamin de Lesbos la même reconstitution de la métaphysique en une philosophie de la connaissance, telle qu’elle a été formulée par Cabanis, Lacretelle, Destutt de Tracy. C’est dans le même sens qu’il emploie le terme de psychologie, c’est-à-dire en tant qu’étude des opérations de l’âme humaine (Éléments de métaphysique, §§ 154, 181).

D’ailleurs, dans ses Éléments de morale , rédigés en 1805 et restés jusqu’à présent en manuscrit, il s’inspire essentiellement de la démarche des Idéologues et utilise les notions capitales d’intérêt, de nature et de bonheur ; être vertueux, c’est placer son intérêt personnel en accord avec l’intérêt des autres. De même, il rejoint ses contemporains Idéologues dans leur critique du despotisme théologique et leur libéralisme individualiste en admettant l’inégalité naturelle et la propriété parmi les droits de l’homme, et en prônant que seulement une éducation et une législation appropriée peuvent mener à la morale. Il est partisan de la réciprocité des droits et des devoirs de l’homme, ainsi que celle des vertus et des péchés. Il pense que l’amour de soi est la mesure de l’amour pour les autres et que tout système éthique doit être construit sur le précepte de l’Évangile qui ordonne d’aimer son prochain comme soi-même.

A l’instar de Benjamin de Lesbos, Néophyte Vamvas, premier professeur de philosophie à l’université d’Athènes, dans ses Éléments de philosophie (Athènes, 1838), est soucieux d’introduire le vitalisme de Cabanis dans la science du phénomène humain qu’est la philosophie, et où le physique et le moral ne sont que différents modes d’une même existence. A cet égard, N. Vamvas (qui, quelques années plus tard, s’orientera vers un spiritualisme religieux) se situe dans la tradition de Locke, de Condillac et de Tracy, tout en déclarant dans son introduction qu’il a été influencé par Y Introduction à Hermès de Harris par Fr. Thurot, ainsi que par les Éléments de la philosophie de Dugald Stewart.

Le milieu du 19e siècle marque, en Grèce, la limite de l’influence de la théorie idéologique de la connaissance ; désormais elle est considérée comme appartenant à la lignée empirique, de souche aristotélicienne. La mutation qui, à cette époque, se produit dans la pensée néohellénique vers l’idéalisme allemand et la doctrine platonicienne, influença des penseurs comme Georges Sérouios, qui, en 1841, dans sa Psychologie (p. 48), dénonce vigoureusement Cabanis, Tracy, Laromiguière, Thurot comme des «empiristes modernes ».

Dans le domaine de la pensée politique la réflexion des Idéologues bénéficie en Grèce, jusqu’à la fin du 19e siècle, d’un accueil privilégié. Directement ou indirectement, il y a beaucoup de traces de la lecture de Condorcet, de Tracy, de Daunou chez les intellectuels grecs, qui n’hésitent pas, parfois, à souligner leur désaccord sur différents points de la pensée politique des Idéologues. En 1825, Philippe Phournarakis publie à Paris, sous l’instigation de Coray, sa traduction de l’Essai sur les garanties personnelles de P.C.F. Daunou ; et, en 1828, dans le climat tumultueux et désordonné de la Grèce révolutionnaire, paraissent aux presses gouvernementales d’Égine les traductions en grec moderne du Catéchisme d’économie politique de Jean-Baptiste Say et de la Loi naturelle de Volney. Ces ouvrages, de même que le Commentaire sur « l’Esprit des Lois » de Montesquieu et l’Économie politique de Destutt de Tracy, feront partie de l’armature intellectuelle des Grecs, face aux vicissitudes du nouvel État hellénique. C’est en Jean-Baptiste Say qu’on reconnaît le fondateur de l’économie politique. Toutefois, l’impact de sa pensée sur le mouvement libéral en Grèce n’a pas été jusqu’à présent évalué, bien que, jusqu’à la fin du 19e siècle, on ait étudié avec assiduité la réflexion de ce «philhellène » qui, dès 1824, avait exprimé, avec optimisme, sa confiance dans l’avenir économique de la Grèce moderne.

Dans une situation politique presque chaotique, les élites démocratiques helléniques, surtout après l’assassinat de Capodistrias, étaient inquiètes sur le sort des deux conquêtes de la Révolution, l’indépendance nationale et les libertés individuelles. Elles s’efforcèrent de répondre, dans un climat d’instabilité politique, à l’urgence d’une constitution politique et administrative. Un long débat sur la démocratie fut entamé avec une série d’ouvrages renfermant des plans de réformes sociales et politiques aptes à être utilisées en Grèce. Tel fut le cas de Jean Coconis, étudiant alors à Montpellier, qui publia en 1828, à Paris, son livre fondamental pour la pensée libérale néohellénique, intitulé Des Gouvernements. Dans cet ouvrage, la présence des Idéologues est largement évidente ; Coconis, en exigeant une unité nationale et un gouvernement représentatif, souligne l’importance de la méthode analytique et des classifications dans le domaine des sciences politiques ; il se sert du Commentaire de Tracy, de la Théorie des Gouvernements de Félix de Beaujour (Paris, 1823), ainsi que des œuvres de Say et de Charles Comte. Le Catéchisme sur les plus importants devoirs sociaux (Bucarest, 1831) de Michel Christaris est un autre ouvrage, imprégné par la pensée politique des Idéologues ; l’auteur fait ressortir des principes de législation et d’économie politique, à partir des œuvres de Condorcet, Tracy, Volney, de Say, ainsi que des textes fondamentaux de la Révolution française.

Une forte influence de la réflexion politique des Idéologues peut être repérée dans les traités de droit de l’Université d’Athènes, la Ploutologia de Jean Soutsos (Athènes, 1868) et les Principes généraux d’Économie Politique de Néoclis Cazazis (Athènes, 1894). Soutsos critique les définitions de la richesse par Condillac et les physiocrates, en rappelant la nécessité de définir l’économie politique comme une science morale. A maintes reprises, il renvoie au Traité d’économie politique ainsi qu’au Catéchisme d’économie politique de Say. Aussi se réfère-t-il à la critique adressée par Say à la théorie d’Adam Smith sur le travail. Soutsos utilise les conceptions libérales de Say pour combattre les idées socialis¬ tes de son époque ; il récuse les théories de R. Owen, de Fourier, de L. Blanc.

Quant à Cazazis, il était en rapport avec la Société d’Économie politique de Paris ; en sauvegardant la liberté individuelle et la propriété comme principes économiques, il avait érigé le laisser-faire en un symbole de la pensée économique. Selon lui, J.-B. Say a été le premier à avoir promu la science économique comme une science exacte, méthodique et autonome (p. 104-105). Il délimite l’objet de l’économie politique en tant qu’harmonie interne du phénomène social, et procède, lui aussi, à la critique du socialisme et du nihilisme de son époque.

Cet aperçu sur les épigones des Idéologues en Grèce a permis d’observer une filiation étrangère importante formant un prolongement de la doctrine idéologique, adaptée à la situation historique locale. Plusieurs des objectifs culturels des Idéologues ont été réalisés au 19e siècle dans l’aire néohellénique par des disciples enthousiastes, associés à l’essor de la pensée libérale néohellénistique.

ROXANE ARGYROPOULOS

Centre de Recherches Néohelléniques Fondation Nationale de la Recherche Scientifique (Athènes)

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