source : http://www.lhistoire.fr


Nicholas Cronk dans mensuel 443
daté janvier 2018 – 791 mots


Voltaire superstar

Comment le philosophe est devenu le symbole des Lumières.

Entretien avec Nicholas Cronk*

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L’oeuvre de Voltaire est considérable : notre édition des ŒŒuvres complètes, qui sera achevée dans trois ans, comptera près de 220 volumes ! Dont plus de 15 000 lettres et, chaque année, on en découvre encore. Financée par Beaumarchais et dirigée par Condorcet, l’édition de Kehl, réalisée en Allemagne à partir de 1784, compte déjà 70 volumes. La durée de la vie de Voltaire n’y est pas pour rien : né en 1694 et mort en 1778, il a connu les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI !

LH443-Voltaire superstar

Au-delà de son oeuvre monumentale, ses idées ont bien sûr contribué à en faire un symbole. Dès la Révolution, sa lutte contre l’« infâme » en fait le porte-étendard du combat contre l’Ancien Régime : il est parmi les premiers hommes à être panthéonisés, dès 1791, et les volumes de l’édition de Kehl sont portés le long de son cortège. Ce rôle symbolique croît encore avec la IIIe République : à l’issue de la première décennie du régime, le boulevard Voltaire relie la place de la République à la place de la Nation. A partir de 1878 et du centenaire de la mort de Voltaire, la gauche se rassemble autour de sa statue dans le square Monge. Ce rôle politique de Voltaire culmine avec l’affaire Dreyfus : Zola se présente comme un nouveau Voltaire.

Une vie sans frontières

Ces lectures politiques ne sont pas dénuées de contresens : il ne faut pas oublier que Voltaire était monarchiste, qu’il a créé le mythe de Louis XIV dans son Siècle de Louis XIV, et qu’il n’aurait sans doute pas accueilli la Révolution avec joie… Il n’était pas l’auteur le plus radical des Lumières – Diderot l’est bien plus – mais il est le premier à s’être imposé comme un acteur sur la scène publique, à avoir su mobiliser et infléchir l’opinion publique. Il invente l’intellectuel engagé.

Ce rôle public s’épanouit avec l’affaire Calas. En 1762, le tribunal de Toulouse condamne Jean Calas à une mort atroce. Ce père de famille protestant est accusé d’avoir assassiné son propre fils pour l’empêcher de se convertir au catholicisme. La famille, ruinée, fait appel à Voltaire, qui est bientôt convaincu de l’innocence de Jean Calas : le procès n’aurait été qu’une persécution religieuse dissimulée. Voltaire mobilise l’opinion publique, multiplie pamphlets et articles de journaux, adresse de nombreuses lettres à toutes ses connaissances parisiennes. Son Traité sur la tolérance, en 1763, se répand en Europe, et il obtient finalement en 1765 que le parlement de Paris condamne les juges toulousains. D’autres affaires suivent dans les années 1760, notamment celle du chevalier de La Barre, exécuté en 1766 pour blasphème.

Sa vie ne connaît pas de frontières. Il est né et est mort à Paris, mais a beaucoup voyagé : Londres, où il réside entre 1726 et 1728, Potsdam, où il est, de 1750 à 1753, le courtisan de Frédéric II. Puis, expulsé d’Allemagne et boudé à Versailles, il s’installe vers 1760 au château de Ferney, près de la frontière suisse, où il vit jusqu’en 1778. Il orchestre également la diffusion de son oeuvre à l’échelle européenne.

Voltaire est une des premières célébrités de l’histoire – c’est-à-dire, pour reprendre la maxime de Chamfort, qu’il est connu de ceux qu’il ne connaît pas. L’époque y est pour beaucoup : l’amélioration des routes et la multiplication des journaux permettent au XVIIIe siècle une intensification des circulations en Europe, et le public développe alors une véritable curiosité pour l’intimité des personnages célèbres – on n’est pas si loin de Closer ! Mais Voltaire ne subit pas ce phénomène : il met un soin tout particulier à entretenir sa notoriété. Il participe à la diffusion d’images le mettant en scène dans des postures intimes. Surtout, il s’arrange depuis Ferney pour faire parler de lui dans toute l’Europe. Par sa correspondance d’abord : c’est un extraordinaire auteur épistolaire, et ses lettres sont lues dans les salons de toutes les capitales. Il parvient également à faire de Ferney un pèlerinage : on vient voir le « patriarche de Ferney », le « roi Voltaire » depuis tout le Vieux Continent.

Son retour à Paris, en 1778, alors qu’il est déjà malade, est l’apothéose de cette célébrité orchestrée. Voltaire se rend à l’Académie et à la Comédie-Française – les deux principales institutions littéraires du Grand Siècle – et les acteurs de sa propre tragédie Irène couronnent devant lui son buste de lauriers, sous les applaudissements du public. Sur son lit de mort, il accepte que Benjamin Franklin vienne lui rendre hommage, en compagnie de son petit-fils, et Voltaire bénit le jeune homme, en lui disant en anglais « God and Liberty ». Ça ne veut pas dire grand-chose, mais c’est un « coup de com’ » génial pour les deux : chacun profite du prestige de l’autre, ce sont deux maîtres de la communication qui se rencontrent.

Propos recueillis par Clément Fabre et Roberto Paiva.
* Directeur de la Voltaire Foundation (université d’Oxford)

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