source : www.persee.fr


Ranalletti Mario. Une présence française fonctionnelle : les militaires français en Argentine après 1955. In: Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°67, 2002. Pour une histoire de l’Exil français et belge, sous la direction de Robert Frank. pp. 104-106. 10.3406/mat.2002.402401


RÉSUMÉ

Cet article analyse la présence et l’influence de la pensée militaire française sur les forces armées argentines durant la période 1955-1965 : d’une part, l’histoire de la mission militaire française détachée en Argentine, une tentative de faire passer sous l’influence économique et militaire française l’Armée argentine et donc pour la soustraire au contrôle des Nord-Américains ; d’autre part la présence en Argentine d’anciens officiers de l’Organisation de l’Armée Secrète (O.A.S.) condamnés par contumace et fuyant la Justice française.


TEXTE INTÉGRAL

Selon le Préambule de la Constitution de la Nation Argentine, la terre argentine est ouverte à tous les hommes de « bonne volonté », sans distinction de race, de couleur ou de religion. Territoire colonisé par les Espagnols et pays forgé tant par les différentes vagues d’immigration européenne, que par l’extermination, ou parfois l’assimilation, des survivants des populations indigènes, l’Argentine a fait honneur à cette déclaration constitutionnelle, en recueillant des populations les plus variées depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Territoire d’espoir pour des hommes et des femmes qui fuyaient les guerres, la faim ou la misère, ainsi que «terre promise» pour des entrepreneurs et self-made men, l’Argentine a été, aussi, une destination sûre pour toutes sortes d’opposants à la démocratie, criminels de guerre et autres fugitifs recherchés par la Justice. Cela vaut aussi pour certains Français.

Profitant du laxisme, parfois de la complicité de l’administration et des autorités locales, ainsi que du silence ou de l’aide de leurs compatriotes, voire de celle des représentants de la République française, dans différents lieux de ce pays du Cône Sud se sont installés d’anciens cadres du gouvernement de Vichy jusqu’à des officiers de l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS). Le journaliste Éric Conan, auteur de plusieurs travaux sur les Français d’Argentine, a apporté des éléments précis sur cette question : « à la fin des années 40, fuyant l’épuration, des centaines de Français débarquent à Buenos Aires. Dans cette ville qui leur rappelle Paris, on n’est pas trop regardant sur leur passé. Et ils ne risquent pas d’en être extradés. Certains s’y referont une vie de notable. D’autres végéteront. Quelques-uns y sont encore. […] L’exil argentin reste une tradition française. Plusieurs générations de proscrits ont échoué ¡ci : communards, anarchistes, juifs fuyant Vichy, collaborateurs, soldats de l’OAS et jusqu’à des élus français poursuivis pour leur gestion défaillante… Ce tropisme s’explique d’abord par l’absence de convention d’extradition entre la France et l’Argentine, qui rend la sérénité à beaucoup de fuyards »

Les années 1950-1960 furent deux décennies essentielles pour le devenir de la France et de l’Argentine. Pour des militaires argentins, la période qui commençait en 1955 avec la chute du président Juan Domingo Perón par un nouveau putsch, fut le moment où démarrait la formation professionnelle des futurs officiers assumant les responsabilités gouvernementales au moment du coup d’État militaire le 24 mars 1976. Par ailleurs, du côté français, les années cinquante étaient le temps de l’exacerbation d’un antagonisme entre la République et l’Armée. Si la perte de l’Indochine eut peu de résonance en France, l’indépendance algérienne bouleversa la vie des Français en métropole. La guerre en Algérie rapprocha certains secteurs des sociétés française et argentine. Ce rapprochement bénéficia d’anciens liens et des tensions de la Guerre froide. D’abord, on analysera le cas des militaires français détachés auprès de l’École Supérieure de Guerre argentine.

Le colonel Carlos Jorge Rosas, qui a participé aux négociations pour la désignation des officiers français en mission technique
Le colonel Carlos Jorge Rosas, qui a participé aux négociations pour la désignation des officiers français en mission technique

Entre 1955 et 1965, autant la France que les États-Unis, ont essayé de favoriser leurs intérêts au sein des Forces armées argentines, et de mettre au service de leur géopolitique les militaires argentins. Perón avait facilité les bourses, les études et les échanges, afin que des officiers de l’Armée et de la Marine reçoivent une formation en Europe et, en particulier, en France. La chute du péronisme en 1955, clôturait une étape de méfiance réciproque entre Perón et les États-Unis : le gouvernement américain, à cause de la neutralité adoptée pendant la Deuxième Guerre mondiale, avait bloqué la vente d’armes à l’Argentine. En Argentine, ces années-là, s’affirmait une ligne au sein de l’Armée qui essayait de contrer les pressions américaines, en s’appuyant sur la France et sa tradition militaire. Après la chute de Perón, la figure principale de ce courant fut le colonel Carlos Jorge Rosas, qui a participé aux négociations pour la désignation des officiers français en « mission technique». La faction interne que Rosas dirigeait, essaya d’imposer ses vues à toute l’Armée argentine entre 1955 et 1965 : ne pas mettre au service de la géopolitique américaine les militaires argentins. Les autorités militaires françaises avaient relevé l’activité de cet officier et ses possibilités d’influer sur le processus politique en cours en Argentine. Cet intérêt pour Rosas est évident dans un document officiel ; il s’agit d’un rapport du colonel A.R. Bernard, Attaché Militaire, Naval et de l’Air auprès de l’Ambassade de France en Argentine : «À la suite de la révolution de septembre [de 1955], l’Armée Argentine est en pleine réorganisation et il est intéressant de noter que quelques-uns de ses membres les plus influents se tournent vers la France pour y prendre des idées voire des modèles. J’ai déjà signalé à propos de la demande d’une place supplémentaire de stagiaire à notre ESG [École Supérieure de Guerre], l’action du colonel Rosas, récemment breveté chez nous, qui se propose de restructurer l’EMG [État-Major Général] suivant des normes françaises». L’activité des Français auprès des institutions militaires argentines se traduisit en une véritable « explosion » éditoriale, accompagnée d’une montée du militantisme catholique intégriste et d’extrême- droite. Une masse d’écrits, conférences, causeries, cours, groupes d’études privés, publications périodiques, «retraites spirituelles», sont dérivés de cette influence, lesquels eurent un succès remarquable grâce à l’appui des intégristes catholiques comme Jules Meinvielle et Jordán Bruno Genta4. Cette répercussion des enseignements militaires était aussi forte parce qu’elle opérait sur un terrain convenablement travaillé à l’avance. L’aspect qu’il convient de souligner, pour nuancer certaines approches, est l’enracinement profond de l’extrême-droite dans la culture politique argentine5, aspect qui n’est pas toujours pris en compte dans l’analyse de l’histoire du pays au XXe siècle. Les traits autoritaires de l’histoire argentine ne se trouvent pas uniquement, ni ne sont surgis seulement durant l’expérience péroniste (1945-1955) — le moment de l’arrivée des criminels de guerre nazis et des condamnés politiques français6 — , sinon bien avant l’ascension de Peron au pouvoir. Cette présence forte et ancienne de l’extrême-droite dans différents espaces sociaux — l’administration, l’Église catholique et les Forces Armées — se traduisit en une réaction fermée et violente contre le changement social et culturel. Il s’agissait d’une réponse de classe des secteurs les plus favorisés de la société face à la menace que les conflits et les contradictions produits par l’immigration, la laïcisation, la stagnation économique, l’atrophie progressive du modèle agro-exportateur et la modernisation sociale imposaient à la structure sociale et économique du pays, et même comme un composant idéologique de poids clans la culture argentine. Selon l’historien argentin Samuel Amaral, « la doctrine de la guerre révolutionnaire a trouvé en Argentine une terre fertile, amendée par plus de deux années de violence. Pendant que les parachutistes de Massu éliminaient le terrorisme à Alger dans la première moitié de 1957, le gouvernement argentin ne trouvait pas la manière d’arrêter celui beaucoup moins mortel — mais pas moins agitateur — des péronistes. […] La mission militaire française s’est installée à l’École Supérieure de Guerre en 1957, et très rapidement la revue de l’institution a publié les collaborations de ses membres7». Les officiers français envoyés en Argentine — comme le lieutenant-colonel Patrice de Naurois, le lieutenant-colonel François Pierre Badie, le colonel Robert Louis Bentresque, le lieutenant-colonel Jean Nougués ou Henri Grand d’Esnon — ont constitué une source très appréciée par leurs collègues argentins dans la période 1955-1965.

La Mission militaire détachée en Argentine, n’a pas été initialement reconnue, ni par l’Armée, ni par le gouvernement français ; on pourrait croire que les autorités françaises préféraient l’informel, et profiter des excellents contacts des Attachés militaires français, le colonel Serralta et le colonel A.R. Bernard. La Mission militaire française existait en quelque sorte «de facto» depuis 1957, au moins, mais les contacts ont commencé bien avant. Le succès obtenu auprès de l’École Supérieure de Guerre argentine a conduit le gouvernement français à donner forme à un accord, officialisant l’activité des militaires français. Un accord a été signé par les deux gouvernements — représentés par le Ministère des Armées français et le Secrétariat à la Guerre argentin — , remplaçant les anciens contrats individuels par un statut de diplomates ; l’accord avait une durée de 24 mois et était renouvelable. Le texte installait comme « conseillers » trois officiers du rang de colonel ; en dehors de ces trois officiers supérieurs, du personnel supplémentaire pourrait être affecté temporairement à la mission, sur la demande des autorités argentines et pris en charge par celles-ci. Le gouvernement français, au sujet d’un possible approvisionnement des Forces Armées argentines par ses propres fabricants d’armes et d’équipement militaire, s’intéresserait autant que les Argentins à l’approfondissement de cette relation. Mais, dans la concurrence franco-américaine, le pari fut gagné par les officiers argentins qui étaient favorables au rapprochement avec les États-Unis ; le général Carlos Rosas avait été la dernière chance tentée par la France auprès de l’Argentine «militaire». Après la chute de la ligne conduite par Rosas, la mission française s’éloigna de son but original et devint un réseau d’aide pour les militants de l’OAS en fuite ; finalement, elle devint une école pour la « guerre sale », en cela, elle était très éloignée de son but original.

Fidèle à sa «tradition», l’Argentine a reçu en toute discrétion le colonel Jean Gardes. Gardes, membre des équipes putschistes de 1958 et 1961 (et en janvier 1960 impliqué dans la semaine des Barricades), était chargé de l’action psychologique en Algérie après le 13 mai 1958. Il devint l’un des chefs de l’OAS en 1962. Postérieurement, il fut condamné par le Haut Tribunal militaire à la peine de mort par contumace (le 11 juillet 1961). Mais il réussit à fuir vers l’Argentine en 1963, où il demeura pendant plusieurs années. Son lieu de résidence en Argentine reste controversé : pour Yves Courrière, il a habité dans la banlieue de Buenos Aires ; pour Isnard, il a trouvé refuge à Pigüé, l’une des villes fondées par les Français d’Argentine, distante de plusieurs centaines de kilomètres de Buenos Aires. Les deux journalistes s’accordent à affirmer qu’il a gagné sa vie dans la restauration selon la tradition française, sa présence demeurant clandestine. Gardes n’était pas tout seul. D’autres ex-OAS s’exilèrent dans cette partie du sous continent. Parmi eux, le général Paul Gardy, lui aussi, est parvenu en Argentine à échapper à la justice française. Vétéran de l’Indochine, inspecteur général de la légion étrangère, condamné à mort par contumace par le haut tribunal militaire de Paris pour atteinte à la sûreté le l’État, il était une des figures prépondérantes du putsch du 22 avril 1961. Chef de la branche Algérie-Sahara de l’OAS, il remplaça à la tête de l’organisation secrète le général Edmond Jouhaud lorsque ce dernier fut arrêté. Au lendemain de l’indépendance algérienne et du démantèlement de l’organisation terroriste, Gardy fut le seul général qui parvint à échapper à la prison. Cela étant, au cours de son exil argentin, ce militaire français ne semble pas avoir été très remarqué par la colonie française, jusqu’à son décès dans un accident de la route le 27 octobre 1975.

Les témoignages que j’ai recueillis coïncident — en ajoutant que la présence des anciens de l’OAS était connue par la communauté et les représentants français — en affirmant que cette présence était, à la fois, gênante et clandestine. On trouve dans les Archives diplomatiques françaises quelques éléments qui concèdent force à l’idée que les représentants français avaient une bonne connaissance des activités de ce groupe d’exilés. Si l’on en croit l’Ambassadeur de France en Argentine, «à compter de l’année 1945, la structure de la colonie française s’est singulièrement modifiée. Outre ceux de nos compatriotes arrivés avant 1940 et demeurés français, il convient de distinguer les réfugiés politiques venus au nombre de plusieurs centaines après la Seconde Guerre mondiale, les agriculteurs d’Afrique du Nord venus s’installer en Argentine entre 1963 et 1967, enfin les jeunes ingénieurs et techniciens qui sont arrivés ici sous contrat de travail pour quelques années ». La même source est riche en « recommandations » pour la collectivité et commentaires sur l’attitude à suivre auprès des dits «réfugiés politiques» et d’éviter de «se mêler» avec ces individus.

L’activité développée en Argentine par des condamnés politiques français qui étaient des anciens membres de l’OAS, reste un sujet mal connu. Néanmoins, on peut penser, nous appuyant sur des travaux en cours, que les ex-OAS jouèrent un rôle important dans la formation d’une matrice idéologique dans laquelle était enraciné le terrorisme d’Etat, en Argentine, entre 1976-1983. Il semble que les idées transmises par les militaires français à partir de 1955 — notamment, la « doctrine de la guerre révolutionnaire» et « la défense de la civilisation occidentale et chrétienne» en face du « communisme international » — restèrent en vigueur clans l’univers idéologique et doctrinaire des militaires argentins, même quand les Forces armées argentines tombèrent sous l’influence des militaires nord-américains, notamment à partir de 1966. Mais, il convient de prendre en compte que la période qui commençait en 1955 — avec la chute du président Juan Domingo Perón — fut le moment où commençait la formation professionnelle de ceux qui, devenus les officiers avec les plus hauts grades militaires, ont pris les responsabilités gouvernementales au moment du coup d’État militaire du 24 mars 1976 : l’ex- général Videla, ses apologies mystico-politiques, et une grande partie de la législation de la dernière dictature militaire sont témoin de la permanence de ces idées.

Mario Ranal letti

Doctorant – Institut d’Études Politiques de Paris

https://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_2002_num_67_1_402401

 

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