source : http://www.cairn.info/


Rogelio Suppo Hugo, « Les enjeux français au Brésil pendant l’entre-deux-guerres : la mission militaire. (1919-1940) », Guerres mondiales et conflits contemporains, 3/2004 (n° 215), p. 3-24.  DOI : 10.3917/gmcc.215.0003

 

Télécharger en PDF

 

Résumé

Analyse historique de la mission militaire française envoyée au Brésil en 1919. Le contrat de la mission, assurant à la France le monopole des fournitures pour l’armée brésilienne en pleine expansion, la transforme en un important enjeu politique et économique. Malgré les résistances et les convoitises qu’elle éveille chez d’autres puissances, elle arrive à se maintenir et à influencer profondément l’armée brésilienne. Finalement, en 1940, suite à la défaite française, par décision de la Commission allemande d’armistice, la Mission militaire française est dissoute, permettant ainsi sa substitution par une Mission militaire américaine.

Plan de l’article
  • L’EXCLUSIVITÉ FRANÇAISE
  • DE LA CONTESTATION A L’ACCEPTATION
  • LES TEMPS CHANGENT
  • LA MISSION FRANÇAISE D’AVIATION
  • L’ÉPILOGUE DE LA MISSION

 


Début du texte

 

En vue d’avoir une armée à la mesure des ambitions de certains groupes influents, le Brésil se tournait, à la fin du XIXe siècle, vers l’Europe, soit pour acquérir de l’armement militaire, soit pour former ses officiers. La guerre du Paraguay (1865-1870) avait démontré les déficiences d’une armée avec peu d’effectifs, sans préparation ni armements à la hauteur des dimensions du pays. Alors, dès la fin du XIXe siècle, l’Angleterre, l’Allemagne et la France rivalisent pour avoir une influence dans le milieu militaire brésilien. L’adversaire principal de la France était l’Allemagne qui menait une politique très active vis-à-vis de l’armée de terre brésilienne, où quelques groupes d’officiers brésiliens avaient été invités à suivre des cours et des stages entre 1905 et 1912. Une fois de retour dans leur pays, ces officiers divulguaient aussi bien les tactiques et l’organisation que la préférence pour l’armement allemand. D’où le « monopole » allemand dans la fourniture d’armements : Krupp devançait toujours Schneider. Les partisans d’engager une mission allemande d’instruction étaient, dans ce contexte, nombreux et importants, comme, par exemple, José Maria da Silva Paranhos (le Barão do Rio Branco), ministre des Affaires étrangères (1902-1912), et le maréchal José Caetano de Faria , ministre de la Guerre (1914-1918).

La Première Guerre mondiale élimine d’un seul coup cet adversaire. En octobre 1917, le Brésil déclare la guerre à l’Allemagne après le torpillage, par des sous-marins allemands, d’un certain nombre de navires brésiliens. Le Brésil était le seul pays sud-américain à entrer en guerre. Le rôle qu’y joue Graça Aranha, ministre plénipotentiaire du Brésil et fondateur de la Liga de Defesa Nacional, inspirée par le panaméricanisme et clairement antigermanique, est fondamental. Selon le Commissariat général à l’information et à la propagande, il participe à toutes les actions de politique et de propagande françaises au Brésil : « Il a lancé l’idée de l’intervention du Brésil, il ne cesse pas un seul jour de lutter pour la réaliser. [Il] déclenche et inspire la campagne contre Lauro Müller [ministre des Affaires étrangères, d’origine allemande] ; il provoque l’intervention à la tribune de divers hommes d’État ; il combine avec nos services de propagande le coup d’éclat qu’est le discours de Ruy Barbosa, et qui met enfin le Brésil au seuil de la guerre. »

Graça Aranha recommande, en outre, l’envoi de troupes brésiliennes en France et d’une mission militaire française au Brésil, et l’achat de matériel militaire en France. En même temps, les députés francophiles Nabuco Gouvêa, Maurício Lacerda et João Pandiá Calógeras (futur ministre de la Guerre, entre 1919 et 1922) mènent une intense campagne en faveur de ces propositions et, finalement, le Congrès brésilien vote une loi prévoyant l’envoi d’une mission militaire en France pour l’instruction de l’armée.

Les conditions militaires imposées à l’Allemagne par le traité de Versailles, en lui interdisant la production d’armements, lui enlevaient toute possibilité de participer, dans l’après-guerre, à ce marché. La France, au contraire, sortait de la guerre avec une armée des plus réputées, en particulier dans le domaine aéronautique et pour son armée de terre, et bénéficiait désormais d’un prestige accru comme puissance triomphante. Alors, plusieurs États étrangers s’intéressent à son savoir-faire militaire et font appel à des officiers français pour créer ou réorganiser leur armée. C’est le cas, en particulier, de la Tchécoslovaquie, de la Roumanie et, comme on le verra ci-dessous, du Brésil. La France réussissait enfin à devancer sa rivale allemande avec l’aval des États-Unis : un modus vivendi est établi pour le marché brésilien, la Marine aux États-Unis et l’Armée à la France.

Du point de vue brésilien la mission est conçue comme un moyen de faire face au danger extérieur, car l’armée brésilienne est nettement inférieure à l’armée argentine, son adversaire éventuel. Le Brésil ne disposant pas d’une armée de métier, le désir de ses élites était d’en créer une. Le capitaine Alphonse Fanneau de La Horie , nommé premier attaché militaire français au Brésil à partir d’avril 1917, affirme lors de son arrivée : « En réalité, le Brésil a un semblant d’armée et tout est à y créer. » Alexandre Conty, ambassadeur français à Rio, avec son habituel franc-parler, affirmera plus tard, en 1923 :

« Les maîtres français instruisent des cadres qui n’ont sous leurs ordres que des troupes peu nombreuses et de qualité médiocre. L’armée brésilienne est squelettique et dépourvue à peu près entièrement du matériel moderne sans lequel l’instruction de la mission militaire ne peut être que théorique.

« Le nombre des insoumis est, au Brésil, considérable. On a, il est vrai, construit sous le précédent gouvernement de nombreuses et luxueuses casernes. Mais c’était, dans bien des cas, pour procurer des bénéfices avantageux et des commissions généreuses à des amis influents et fidèles.

« L’artillerie brésilienne semble composée de pièces de musée bien plus que d’un matériel uniforme et moderne. »

 

L’EXCLUSIVITÉ FRANÇAISE

Le contrat de la mission (de quatre ans, renouvelable), signé le 8 septembre 1919, est clair : la mission sera chargée spécialement de la direction de l’École état-major de l’Armée, de l’École de perfectionnement, de l’École d’intendance, de l’École vétérinaire et de l’École d’aviation, c’est-à-dire la totalité de l’instruction, sauf l’École militaire (Escola do Realengo), qui forme les officiers de toutes les armes (en 1923 un officier supérieur français sera chargé d’y coordonner toute l’instruction militaire théorique et pratique).

Mais, le plus important, c’est que le gouvernement brésilien y prend trois engagements fondamentaux  :

a) ne contracter avec aucune autre mission étrangère dans un but militaire, sauf des techniciens pour les fabriques, les arsenaux et les services géographiques de l’armée ;

b) donner préférence à l’industrie française dans ses demandes de matériel de guerre « à condition, que, à égalité de valeur technique, ce matériel puisse être livré à des prix identiques à ceux proposés par une autre puissance et dans les mêmes délais »  ;

c) le contrat pourrait être résilié par le gouvernement français, qui serait indemnisé, dans le cas où des États de la Fédération engagent une mission de nationalité étrangère, pour l’organisation de l’instruction de leur force publique.

En plus, la mission relevait exclusivement du ministre de la Guerre brésilien, et les officiers membres de la mission, à qui était donné dans l’armée brésilienne le grade immédiatement supérieur à celui qu’ils avaient en France, touchaient environ trois fois plus que les officiers brésiliens du même grade et portaient au Brésil l’uniforme de l’armée française.

Les « Directives pour le chef de la mission française au Brésil », établies en 1919 par le général Alby, chef d’état-major de l’Armée française, étaient claires :

« convaincre le ministre de la Guerre de la nécessité de la réorganisation complète de l’armée fédérale [afin] d’asseoir définitivement notre influence militaire au Brésil ». La note conclut : « Enfin et en tout état de cause, il ne faudra pas oublier que les services que nous aurons rendus au Brésil en instruisant et en réorganisant son armée, doivent avoir pour conséquence logique la fourniture de matériel de guerre. […] En ce qui concerne la mission de São Paulo et les missions analogues qui pourraient être demandées par les États du Brésil, des instructions seront envoyées à leurs chefs pour qu’ils se mettent en rapport avec le général Gamelin, qu’ils prennent des instructions et collaborent étroitement avec lui, tout en maintenant aux yeux du gouvernement Brésilien leur indépendance afin d’éviter les froissements et ménager les susceptibilités. »

Le général Gamelin, premier chef de la mission et futur chef d’état-major de la défense nationale (1938), établit tout de suite les caractéristiques du Brésil et les moyens d’action : « Pays immense, où le temps ni l’espace ne comptent ; de climat excessif limitant l’effort, mais d’une prodigieuse richesse naturelle ; sans opinion publique véritable, sans classe moyenne intermédiaire entre le peuple et l’élite qui seule règle les destinées de la nation ; sans partis politiques définis et gouverné par des clans locaux ou personnels. Il faut à nos yeux européens une accommodation toute spéciale pour y voir clair. »

Les buts de la mission militaire étaient beaucoup plus économiques, diplomatiques et de propagande que militaires. En outre, la mission avait comme principal but stratégique de produire des francophones-francophiles, d’ailleurs comme toutes les actions françaises au Brésil, même si le général Gamelin faisait traduire en portugais et adapter aux conditions locales les divers règlements, et obligeait ses officiers à apprendre le portugais. Dans les conclusions du rapport qu’il prépare, sur la demande du ministère des Affaires étrangères, le général soulignait : « Une mission militaire doit évidemment et, en fait, peut travailler à ce qu’on appelle la “propagande française”. Mais, sans en avoir l’air et spécialement par son action même ; ce qui est, dans tous les domaines, le meilleur procédé. C’est une erreur de vouloir lui demander de distribuer des brochures ou des livres où s’étale une volonté polémique. Mais il est bon qu’un chef de mission ait à sa disposition un certain nombre d’exemplaires des ouvrages qui font honneur à la pensée française et qu’il puisse, à l’occasion, les glisser adroitement là où l’influence est utile. »

« La mission forme au Brésil un point d’appui très solide et non négligeable de l’influence intellectuelle et de l’industrie françaises », écrit le général Spire. Le contact et l’influence des officiers français ont fini par créer, progressivement, dans toutes les garnisons du Brésil « des foyers constants et irradiants » de la mentalité, de la langue et de la littérature française. Même si les officiers instructeurs français s’efforcent tous d’apprendre rapidement le portugais, y compris le général Gamelin lui-même, tous les élèves parlent ou apprennent le français. Le français est, dans le milieu militaire, la seule langue étrangère comprise par la grande majorité . Les conférences des officiers français sont faites et publiées en langue française.

Les retombés économiques sont très importantes : jusqu’en 1930, tout le matériel d’aviation et une partie de l’armement d’artillerie et d’infanterie seront achetés en France.

DE LA CONTESTATION A L’ACCEPTATION

 

[…] Lire la suite : https://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2004-3-page-3.htm#s1n3

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s