source : http://cal.revues.org/2339


Rodrigo Nabuco de Araujo, « L’art français de la guerre. Transferts de la doctrine de la guerre révolutionnaire au Brésil (1958-1974) », Cahiers des Amériques latines [En ligne], 70 | 2013, mis en ligne le 01 janvier 2014, consulté le 09 mai 2015. URL : http://cal.revues.org/2339 ; DOI : 10.4000/cal.2339


Résumé

La doctrine française de la guerre révolutionnaire est l’objet de multiples traductions au Brésil. Ces livres et revues circulent dans les bagages de différents acteurs politiques, qu’ils soient ou non militaires. Cet article retrace la trajectoire de cette doctrine au sein de l’armée brésilienne, en partant du réseau des diplômés des écoles militaires supérieures françaises mais pas seulement car il s’agit d’observer les principaux groupes d’officiers nourris par cette doctrine. Leurs principales publications sont l’objet d’une analyse. Nous examinons aussi les problèmes de traduction et d’adaptation des textes du français vers le portugais, dans le cadre des conférences à l’École supérieure de guerre de Rio de Janeiro. Enfin, ce texte tente d’expliquer l’impact de la doctrine française sur le système brésilien de défense intérieure du territoire.

Plan
  1. Les réseaux militaires
  2. Le rôle des publications militaires
  3. Les doctrines françaises dans l’Escola Superior de Guerra de Rio
  4. Relectures : prévention et répression
  5. La bataille de São paulo
  6. Conclusion

Jusqu’à une date assez récente, au Brésil, des unités des forces armées ont déplacé des populations défavorisées, ont pénétré dans les favelas à bord d’hélicoptères de combat et de chars blindées pour lutter contre les narcoterroristes. Il y a peu, lors de l’opération Agata 5 ce sont près de 10 000 hommes qui se sont déployés sur les frontières méridionales afin de prendre le contrôle des régions considérées comme des zones de non-droit, en assurant également des Actions civiles sociales (Aciso), dont l’objectif est de conquérir l’esprit des populations locales1. Ces exemples de tactiques militaires sont issus de l’imaginaire des guerres coloniales, transposés d’un théâtre d’opérations à l’autre depuis 70 ans.

 

Pourtant, la bibliographie sur le pouvoir militaire en Amérique latine relègue au second plan l’impact de la guerre contre-révolutionnaire ou contre insurrectionnelle sur le comportement politique des officiers. Aujourd’hui, elle fait l’objet de rigoureuses analyses qui revoient la bibliographie spécialisée. En revanche, la majorité de ces recherches s’intéressent uniquement au contenu des messages et négligent la traduction voire la distorsion des textes originels comme autant de facteurs essentiels pour rebâtir une doctrine extrêmement malléable. Les œuvres examinées n’ont laissé supposer et apparaître des traces de versions antérieures que récemment, grâce à la minutie et à l’application de chercheurs argentins, français, brésiliens, britanniques et états-uniens, vainqueurs des difficultés multiples que présente la lecture de ces palimpsestes.

 

Diplomates, traducteurs, instructeurs, ingénieurs, combattants, officiers, « les passeurs entre cultures ont une action productrice de variété culturelle » [Joyeux-Prunel, 2002]. Cette importation culturelle permet d’interroger l’existence d’une seule école de la contre-insurrection, en mettant en avant les effets retours. Pour étudier ces différentes versions, sans renoncer à explorer les permanences, nous nous concentrons sur la transformation des termes français par les traducteurs brésiliens. L’objectif de cet article est d’examiner les éventuels transferts de la doctrine française de la guerre révolutionnaire dans l’armée de terre brésilienne. D’abord, nous privilégions le rôle de certains officiers, considérés comme médiateurs parce qu’en contact régulier avec la France, à travers des institutions d’enseignement supérieur. Puis cette enquête invite également des critères géographiques puisque nous observons un lieu de brassage spécifique : l’Escola Superior de Guerra (ESG) de Rio. Enfin, nous tentons également de comprendre les usages que les Brésiliens firent et font encore de la doctrine française.

L’étude de la doctrine est profondément ancrée dans la pratique militaire. Réflexion traditionnelle aux écoles d’états-majors, elle s’inspire des expérimentations tactiques pour codifier les pratiques, établir des normes, tirer des conclusions et préconiser un comportement idéal en vue d’atteindre un objectif, lui aussi idéal. Toute doctrine militaire se fonde sur le discours que les forces armées produisent sur leur rôle, sur leur fonction, sur la nature de l’ennemi et sur les relations qu’elles entretiennent avec la société. Ces représentations structurent la relation ami-ennemi à un moment donné et légitiment tant les pratiques éprouvées par les forces armées sur le terrain que l’action politique des militaires, grâce à son « potentiel de transformation » de la réalité.

Parmi les sources de cet article nous avons utilisé des conférences prononcées à l’ESG de Rio. Nous avons également consulté des sources normatives, les lois discutées par les élèves et conférenciers de cet établissement d’excellence. Une partie du corpus provient enfin des informations puisées dans la documentation confidentielle des attachés militaires français au Brésil, de 1958 à 1974. En complément, nous avons eu recours à une bibliographie déjà existante sur le sujet.

Les réseaux militaires

De 1919 à 1940, la France entretient une mission militaire auprès de l’armée brésilienne qui envoie aux écoles françaises de nombreux officiers parfaire leurs formations supérieures. Nous devons citer au moins deux exemples : Humberto de Alencar Castelo Branco, premier président général (1964-1967), et Aurélio de Lira Tavares, membre du triumvirat militaire qui gouverna le Brésil d’août à octobre 1969. Plusieurs générations d’officiers passent par les écoles militaires françaises, créant ainsi un réseau dense et varié de militaires nourris par l’expérience française des guerres mondiales et coloniales.

Pour la période 1947-1974, nous avons dénombré 52 Brésiliens diplômés de l’École supérieure de guerre de Paris ou d’un autre établissement d’enseignement militaire supérieur français2, dont les deux-tiers entre 1958 et 1974, avec des interruptions pendant les années 1961-1963 et 1964-1966. Au moment de la plus grande effervescence autour des applications de la doctrine de la guerre révolutionnaire à Alger, dans l’hiver 1957, sept lieutenants-colonels et colonels brésiliens suivent une année d’études à Paris3. Leur retour au Brésil s’est accompagné d’une période d’enseignement plus ou moins longue d’abord à l’Escola de Comando e Estado Maior do Exército4 (Eceme) puis à l’Escola Superior de Guerra (ESG) de Rio. À travers ces échanges, le débat stratégique parvient à l’Eceme, dès 19555.

La guerre révolutionnaire est l’objet d’un premier accord d’échanges d’officiers en mai 1960, lorsque le chef de l’état-major français André Demetz se rend à Rio de Janeiro, au retour de sa visite à la mission française de Buenos Aires, avant de rejoindre la métropole6. Parallèlement, après 1960, ce type de guerre est proscrit de l’armée française, jugé dangereux et menaçant par le gouvernement gaulliste. Sujet tabou, la guerre révolutionnaire est pourtant appliquée par la gendarmerie française, dont la réputation fait le tour du monde, après le massacre d’une manifestation d’Algériens à Paris, le 17 octobre 1961 [Rigouste, 2009]. À partir de 1963, les officiers des forces de police s’ajoutent à ceux de l’armée de terre.

Pour ces officiers brésiliens, la France est une destination de choix. Ils ont en commun un même établissement d’instruction militaire, un héritage familial de culture francophone et une formation militaire supérieure en France. Deux-tiers de ces officiers ont atteint le grade de général d’armée et occupent des postes à responsabilité. Tous semblent avoir participé à la conspiration puis au coup d’État contre le président João Goulart, en mars 19647. Pour n’en citer que les plus notoires : Jurandir Bizarria Mamede, auteur du véhément discours anticonstitutionnel contre l’investiture de J. Kubitschek (1956-1960), réputé par ses idées extrémistes, reçoit la direction de l’Eceme (1961-1965), centre de réflexion sur la doctrine militaire et îlot de conspiration contre le président J. Goulart (19611964). Alfredo Souto Malan passe son enfance et adolescence en France, où il fréquente le lycée Janson de Sailly ; dans les années 1960, il commande d’importantes régions militaires puis occupe le ministère des Armées de 1971 à 1974 ; son père, ancien attaché militaire brésilien en France (1917-1919), est un des négociateurs du contrat de la mission Gamelin (1920-1940). Moacir Barcelos Potyguara est nommé chef de l’état-major de l’armée de terre (1976-1977) ; il est pionnier de la traduction de textes français ; son père est un des rares vétérans brésiliens de la Première Guerre mondiale, dans les rangs de l’armée française. Walter de Menezes Pais est nommé chef du service de renseignement de l’armée de terre (1964-1968) puis commandant de l’ESG de Rio (1974-1977).

Ces officiers ne sont pourtant pas les seuls acteurs des échanges qui nous intéressent. Un deuxième groupe d’officiers avides de nouvelles doctrines est composé des membres du Serviço Federal de Informações e de Contra-Informações (Sfici). La création des premiers stages à l’ESG de Rio sur les techniques de collecte et d’analyse d’information stimule l’intérêt pour les expériences européennes en la matière. Le plus souvent, les hommes du renseignement ne reçoivent pas un enseignement direct des Français ; ils suivent une formation aux États-Unis et entrent en contact avec le débat stratégique contemporain à travers leurs déplacements dans les pays voisins, notamment en Argentine8.

D’octobre à décembre 1961, trois officiers brésiliens sont détachés à Buenos Aires, où ils rentrent directement en contact avec les doctrines françaises9. Ils assurent le transfert de leur expérience à leur retour d’Argentine. Leur stage de courte durée traduit le besoin urgent d’apprentissage et de transmission des nouvelles méthodes [Martins, 2004]. La même année, le colonel Humberto de Souza Mello assume les fonctions d’attaché militaire brésilien à Buenos Aires : ancien homme de main du Sfici, il devient un observateur privilégié au sein de l’armée argentine alors que celle-ci vient de créer le premier stage interaméricain destiné à l’étude de la guerre révolutionnaire [Figueiredo, 2005]. Les transferts triangulaires France-Argentine-Brésil sont essentiels pour la formation d’un moule commun.

Des facteurs conjoncturels limitent ces transferts au spectre du renseignement ou à la discrétion des contacts des attachés militaires. Le budget de l’armée de terre brésilienne est sensiblement réduit, à la suite des difficultés financières et économiques de 1961. Puis, le gouvernement brésilien prend un important virage, en septembre 1961, lors de l’entrée en fonction de João Goulart qui congédie les officiers en charge des dossiers du Sfici. L’arrivée au pouvoir de ce grand adversaire politique des officiers anti-communistes met en péril la poursuite des échanges officiels et oblige les responsables des états-majors à garder la plus grande discrétion ou à démissionner.

Malgré leur fréquence, ces contacts militaires sont discontinus. Le réseau d’officiers nourris par l’expérience française contribue à introduire une bibliographie nouvelle dans les études de défense. D’une part, l’ESG de Rio est le lieu de l’appropriation de la doctrine par les classes dirigeantes, grâce notamment à certains officiers supérieurs. D’autre part, la circulation des publications militaires constitue un véhicule d’idées beaucoup plus efficace que les conférences car le lecteur d’un article a beaucoup plus de liberté pour en interpréter le contenu.

Le rôle des publications militaires

Lire la suite : https://journals.openedition.org/cal/2339#tocto1n2

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