source : http://rha.revues.org


Référence électronique – Raphaëlle Autric , « La rivalité franco-américaine : l’instruction des soldats américains en France (1917-1918) », Revue historique des armées , 246 | 2007 , [En ligne], mis en ligne le 01 août 2008. URL : http://rha.revues.org/index2363.html. Consulté le 02 octobre 2011.


Résumé

En mai 1917, les bases de la coopération franco-américaine sont établies par la signature de l’accord Joffre-Baker. Les Américains refusent l’amalgame de leurs troupes avec les troupes françaises. Tout au long de la préparation de l’armée américaine sur le sol français, Pershing et son état-major vont tenter de se libérer de la tutelle que les Français entendent imposer en matière d’instruction. Le système de jumelage des troupes sera ainsi remplacé progressivement par un système d’écoles dans lesquelles la présence française sera méticuleusement canalisée par les Américains. Pendant et après la guerre, la mission militaire française auprès de l’armée américaine le reconnaîtra difficilement.

Plan
La mise en tutelle de l’armée américaine par l’armée française
La volonté d’émancipation américaine
Ménager les susceptibilités
Conclusion
Introduction

Le 28 avril 1916, l’attaché militaire français à Washington écrit au ministre de la Guerre : « Je crois que ce serait se faire de graves illusions de croire que les États-Unis puissent disposer d’une force appréciable pour une action extérieure. » Quelque douze mois plus tard, le général Joffre et le garde des Sceaux René Viviani sont envoyés en mission aux États-Unis pour définir, dans les grandes lignes, les directives de la coopération des forces américaines avec les alliés. L’accord du 14 mai, signé par le secrétaire américain à la Guerre, N. Baker, et Joffre, stipule entre autres l’envoi d’un corps expéditionnaire chargé de représenter le drapeau américain sur le front français. L’annexe IV de ce même document prévoit une complémentarité entre les instructions dispensées, l’une aux États-Unis, l’autre en France. Des officiers français seront envoyés en tant qu’instructeurs dans les seize camps qui s’organisent sur le territoire américain à partir de septembre 1917. Forte de ressources inépuisables, l’armée américaine n’en est pas moins dans une situation d’impréparation la plus totale. Si l’on parle généralement du « concours américain », nous voulons ici tenter de définir celui que la France apporta aux troupes américaines en matière d’instruction.

En septembre 1917, le général Pershing, commandant en chef du corps expéditionnaire américain (CEA) organise son quartier général (QG) à Chaumont. Rapidement, une mission militaire française (MMF) s’y installe, d’abord dirigée par le général Peltier puis par le général Ragueneau. Le 3e bureau de la MMF est chargé d’établir, en relation avec Pershing et son état-major, les modalités d’instruction des troupes américaines.

En 1919, un compte rendu de la MMF souligne que « c’est sans doute dans le domaine de l’instruction que la mission a joué le rôle le plus direct, le plus étendu et le plus utile. Il ne paraît pas exagéré de dire que c’est grâce au concours français que l’armée américaine a pu, en un temps singulièrement court, se présenter sur le champ de bataille ». Un rôle étendu, certes, mais au final, peut-être moins que ce que les débuts de la coopération laissaient présager.

Dans quelle mesure la France a-t-elle pu définir sa participation à l’instruction des troupes américaines ?

Ragueneau se voit confier la tâche délicate de préciser les conditions et les délimitations du concours français. La France, dont l’armée décimée est en proie aux mutineries, n’est pas en position de force. Pourtant, ses trois années d’expérience de guerre peuvent légitimer la tutelle qu’elle entend imposer à l’armée américaine naissante.

La mise en tutelle de l’armée américaine par l’armée française

L’envoi d’une MMF aux États-Unis n’est pas toujours bien perçu. Ainsi le note Jusserand, ambassadeur de France à Washington : « Tout ce qui représente l’ancienne armée américaine est imbu de l’esprit très noble en lui-même, mais très national, de West Point, (…) et ne voit pas sans quelque ombrage grandir le rôle des instructeurs étrangers. Sommes-nous tellement ignorants et inintelligents que l’aide du dehors nous soit nécessaire se disent-ils ? » La relation franco-américaine apparaît d’ores et déjà en terme conflictuel.

 

Il sort du cadre de notre étude de traiter l’instruction française sur le territoire américain. Toujours est-il que les résultats sont loin d’être probants. Les unités américaines arrivent en France avec une instruction très rudimentaire. Les officiers, dans leur grande majorité, proviennent de la vie civile et ont besoin d’une aide constante dans le commandement de leur unité. Pour la troupe, « l’instruction de l’infanterie n’a pas atteint l’étude des spécialités, celle de l’artillerie et du génie est à peu près nulle » 5 note le ministre de la Guerre. À cela s’ajoute le fait que la progression de la formation n’est pas homogène dans l’ensemble des camps.

 

Joffre avait fait en Amérique la promesse que la France ne procèderait pas à l’amalgame des troupes américaines avec les troupes françaises (mettre les unités américaines sous commandement français). L’unité de l’enseignement n’en demeure pas moins un pas vers l’unité d’action, et l’état-major français entend bien occuper une place primordiale dans l’instruction des nouvelles recrues. Pour ce faire, l’idéal consiste à jumeler les divisions débarquant sur le vieux continent avec des unités françaises. La doctrine qui prévaut en juin 1917, arrêtée en accord avec le général Pershing, établit une instruction en trois phases :

  • l’artillerie et l’infanterie divisionnaires recevront dans un premier temps une instruction détaillée dans des camps séparés. Au cours de l’été 1917, on aménage donc les camps de Gondrecourt, Darney et Neufchâteau pour l’infanterie, Meucon, Coëtquidan, Souge (près de Bordeaux) et le Valdahon pour l’artillerie ;

  • la deuxième phase de l’instruction consiste en un stage sur le front de Lorraine, où les unités élémentaires américaines seront intercalées par bataillon et groupe entre des unités françaises ;

  • enfin, la troisième phase consistera en une instruction d’ensemble pendant laquelle la division sera réunie pour des manœuvres et des tirs réels. Pour le grand camp d’instruction, les Américains désirent s’installer dans la région de Neufchâteau qui se prête à l’accueil de trois divisions (le camp sera utilisé à plein à partir de janvier 1918).

On estime que les capacités d’accueil seront de sept divisions en janvier 1918.

Une quatrième phase était initialement prévue par les Français. Elle consistait en un bref passage de la division d’infanterie américaine (DIUS) sur le front, intercalée entre des éléments français. Cet engagement progressif et non « en bloc » de l’armée américaine ne convenait pas à Pershing, qui obtint la suppression de cette phase d’instruction.

La 1re DIUS a été instruite avec les éléments de la 47e puis 18e DIF (division d’infanterie française) et a commencé sa formation vers le 20 juillet 1917. « Après trois mois d’instruction élémentaire, ces unités viennent de passer dans un secteur du front. La division va se reconstituer dans la zone de Gondrecourt et faire l’instruction d’ensemble. (…) Au total, l’instruction aura duré cinq mois et il est impossible de dire si cette grande unité pourra être considérée, à la fin de cette période, comme susceptible d’être engagée. »  Pour Ragueneau, cinq mois est une période minimale. Il demeure encore bien sceptique, on le voit, quant aux résultats : « Il ne me paraît pas prudent d’escompter, poursuit-il, au moins jusqu’au milieu de 1918, que les divisions soient capables d’entrer en secteur avant d’avoir passé cinq mois pleins en France à l’instruction. »

En ce qui concerne la formation des cadres, des écoles se mettent en place sur la demande de Pershing. Le 24 août, les écoles de Fontainebleau (instituée pour 120 élèves le 11 juin 1917), Bourges (mortier de tranchée) et Arnouville-les-Gonesses (défense aérienne) sont en mesure de recevoir les officiers d’artillerie. L’École de Saumur est aménagée pour recevoir les cadres d’artillerie de campagne. Elle est opérationnelle dans le courant du mois de septembre 1917. Mailly accueille ceux de l’artillerie de côte. Valréas, La Valbonne et Le Ruchard sont des écoles temporaires d’infanterie. Concernant le génie, une école d’élèves officiers s’organise à Angers, une autre à Versailles pour le perfectionnement (300 élèves). Les cours y sont de deux mois. Enfin, Issoudun, Tours, Avord et Amanty pour l’aviation et l’observation aérienne. La France se « parsème » d’écoles, mais les instructeurs français y sont envoyés au compte-gouttes.

L’influence française y est réelle, certes, mais soumise à l’approbation américaine. « La question du nombre d’officiers français est actuellement à l’étude. Les résultats vous en seront transmis dans un délai le plus bref possible » écrit le chef d’état-major américain. Ou encore lorsque Foch évoque avec Pershing la présence française : « Au cas où vous envisageriez la formation en France en totalité ou en partie de ces nouveaux officiers, (…) et au cas où vous l’estimeriez utile, le cadre américain pourrait être secondé par quelques officiers français. » Tout est là, dans ce « au cas où » qui prévaudra jusqu’au bout et dont l’armée américaine fera de moins en moins de cas. Peut-être faut-il voir dans cette « courtoisie » initiale les prémices du différend qui se creusera quelques mois plus tard entre Américains et Français. Entre rigueur et diplomatie, il s’avère fort délicat pour la MMF de trouver une situation convenable.

Rapidement, les difficultés sont mises en lumière. Ce que les Français désirent enseigner aux Américains ne correspond pas à ce que les Américains veulent apprendre.

Dans la conception outre-Atlantique, l’armée américaine doit être l’élément déterminant de la victoire et ne doit pas se contenter de boucher les trous alliés. Pershing a largement souligné qu’un soldat ne se bat bien que sous son propre drapeau. Logiquement, c’est à l’offensive que les soldats américains doivent se préparer ; non à la guerre de position, telle que les Français tentent de l’enseigner. Les anciennes notions sont devenues caduques. Les thèmes de base des Américains, qui ne s’appuient ni sur l’échec ni sur l’expérience, sont ceux que l’on a trouvés pendant longtemps chez les Français, avant la guerre : mobilité et initiative. Ils attachent une importance considérable au tir au fusil et à l’emploi de la baïonnette. « Cette conception vient peut-être de ce que les Américains caressent la pensée de réaliser une percée dans les lignes allemandes, et de poursuivre l’exploitation de leur succès. » Cela fait sourire plus d’un officier français. Quelques mois plus tard, Pétain parlera de « canaliser dans une bonne direction la tendance excellente en soi qui consiste à rechercher la lutte à découvert ». Bref, l’Américain, tel qu’il débarque en France en 1917, est loin de correspondre à l’archétype du poilu français, bien que la première image physique qu’il présente soit plutôt favorable.

Pershing veut former l’ensemble de ses hommes pour les envoyer au combat en tant qu’armée indépendante. Les Français rétorquent qu’on ne peut se permettre d’attendre que les deux millions d’Américains soient instruits pour les envoyer sur le front. Les Allemands, d’ici là, réaliseraient une grande offensive, qui pourrait être fatale. Il faut mettre le maximum de forces en ligne pour pallier la défaillance russe. « L’opinion française, si admiratrice de l’effort américain, comprendrait difficilement que la manifestation effective de cet effort se fasse trop longtemps attendre » affirme le général Pétain en décembre 1917. L’incompréhension perdure.

 

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https://journals.openedition.org/rha/2363#tocto1n2