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Grandhomme, Jean-Noël. « La mémoire roumaine de la mission Berthelot (1918-2007) », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 228, no. 4, 2007, pp. 23-35.


Résumé

La mémoire de la mission Berthelot est une sorte de miroir des relations franco-roumaines et même des fluctuations de la politique intérieure roumaine. Entre 1918, date de la dissolution de la mission Berthelot, et 2007, qui marque l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, plusieurs phases sont à distinguer : du vivant de Berthelot, d’abord, et au-delà, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, domine la reconnaissance : une vulgate officielle se développe ; puis le régime stalinien éradique cette vision, tandis que les éléments d’une légende dorée ne varietur survivent dans l’émigration ; la période Ceauşescu est marquée par une inflexion du déni et même parfois une réhabilitation de la mission sur fond de russophobie feinte ou réelle ; enfin, la période postcommuniste voit l’épanouissement de plusieurs courants, entre rigueur historique et nationalisme, mais surtout l’effacement du souvenir.

Plan de l’article

La mémoire de la mission, du vivant de Berthelot
Berthelot, héros national
La période communiste
1957 : le retour des vétérans
L’époque Ceauşescu
Le souvenir de la mission dans la période postcommuniste


Par Jean-Noël Grandhomme Université Marc-Bloch – Strasbourg II.

La mission militaire du général Berthelot en Roumanie est la plus importante de toutes celles envoyées par la France à l’étranger pendant la Grande Guerre. Certes, Berthelot n’a pas réussi à sauver Bucarest, qui est prise par les Allemands en décembre 1916, mais, une fois le front stabilisé sur le Siret, il a présidé à la reconstitution complète de l’armée roumaine qui, au cours de l’été de 1917, a remporté trois succès importants à Mărăşti, Mărăşeşti et sur l’Oituz, avant de devoir déposer les armes du fait de la défection des armées russes. La mission française a alors dû quitter le pays (mars 1918) ; entre-temps, Berthelot avait été fait citoyen d’honneur du pays.

La mémoire de cette mission est une sorte de miroir des relations franco-roumaines et même des fluctuations de la politique intérieure roumaine. Entre 1918, date de la dissolution de la mission Berthelot, et 2007, qui marque l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, plusieurs phases sont à distinguer : du vivant de Berthelot, d’abord, et au-delà, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, domine la reconnaissance : une vulgate officielle se développe ; puis le régime stalinien éradique cette vision, tandis que les éléments d’une légende dorée ne varietur survivent dans l’émigration ; la période Ceauêescu est marquée par une inflexion du déni et même parfois une réhabilitation de la mission sur fond de russophobie feinte ou réelle ; enfin, la période postcommuniste voit l’épanouissement de plusieurs courants, entre rigueur historique et nationalisme, mais surtout l’effacement du souvenir.
La mémoire de la mission, du vivant de Berthelot
Avant même la fin du premier conflit mondial, la mission Berthelot devient une référence mémorielle, puisqu’elle incarne l’époque où Alliés et Roumains combattaient côte à côte. Contrainte de signer une humiliante paix séparée le 7 mai 1918, la Roumanie vit pendant plusieurs mois sous la botte des Puissances centrales. Pour les francophiles réfugiés à Iaşi, autour de la famille royale, le nom du chef de la mission française demeure synonyme d’espoir. Dans son Journal, la reine Marie se réjouit des bonnes nouvelles qui lui parviennent du front français : « Notre cher Berthelot y commande une armée, écrit-elle. […] C’est avec un réel plaisir que nous lisons son nom. » Revenu dans les Balkans à la tête de l’armée du Danube, il obtient in extremis la deuxième entrée en guerre de la Roumanie, qui la replace du même coup dans le camp des vainqueurs (le 10 novembre). Les liens que le général a noués avec les dirigeants et le peuple roumain ne sont pas rompus au moment où il quitte ses fonctions à Bucarest, en mai 1919. Au-delà de l’indéniable aspect affectif des retrouvailles périodiques qui ont lieu par la suite, il continue de poursuivre le même but qu’au cours des années 1916-1919 : étendre l’influence de la France en Orient et faire de « la Grande Roumanie la plus belle colonie française qui soit au monde ».
Devenu gouverneur militaire de Metz, puis de Strasbourg, il continue à recevoir de nombreux témoignages d’amitié de Roumanie, ainsi que la visite des personnalités de passage, comme la reine Marie et ses filles, qui sont ses hôtes le 6 juillet 1920 dans la capitale de la Lorraine recouvrée. En avril 1924, il a l’occasion d’accueillir en France pour la seconde fois la reine qui accompagne pour la circonstance le roi. D’un autre côté, par ses retours périodiques en Roumanie dans les années 1920, le général semble vouloir rappeler sans cesse à ses nouveaux concitoyens à qui ils doivent, en grande partie, l’accomplissement de leurs rêves d’unité. En octobre 1922, il assiste au couronnement des souverains de la Grande Roumanie à Alba Iulia, puis il préside à l’inauguration, dans le parc Ciémigiu à Bucarest, d’un monument à la mémoire des soldats français morts en Roumanie pendant la Grande Guerre. À la faveur de ce voyage, le 24 octobre 1922, la Chambre roumaine met à sa disposition, « comme marque de reconnaissance impérissable pour ses mérites à l’égard du peuple roumain, l’un des lots réservés à l’État par la loi d’expropriation » (loi de réforme agraire). Le 27 mars 1923, lui est attribuée la terre de Farcadin de Jos (désormais appelée General Berthelot), dans le district de Hunedoara, sur les frontières de la Transylvanie et du Banat. Le 22 septembre suivant lui sont remis les titres de la propriété, « principauté française dans un royaume roumain ». À partir de cette année 1923, Berthelot séjourne en Roumanie presque tous les ans.

En octobre 1927, Berthelot est même chargé d’une véritable mission par le gouvernement Poincaré. L’organisation militaire de la Roumanie présente des faiblesses qui éclatent d’autant plus à la vue des observateurs français qu’ils la connaissent mieux depuis le traité de 1926, fondateur de la Petite Entente. Un peu comme en octobre 1916, on compte sur le général pour « modifier la situation lamentable dans laquelle se trouve l’armée roumaine au point de vue matériel » et pour « secouer la torpeur générale ». Sous le règne du général Averescu (vieil adversaire nationaliste de Berthelot), président du Conseil du 30 mars 1926 au 3 juin 1927, l’Italie – où il avait été formé du temps de la Triplice – obtenait tous les marchés. Grâce à l’intervention de Berthelot, le gouvernement roumain promet de s’adresser désormais « en principe » à la France pour son armement. Une mission militaire française rendrait « d’immenses services » en Roumanie, estime le ministre de France Georges Clinchant. Quelques militaires patriotes la souhaitent et même l’ont demandée, mais « la susceptibilité et la vanité nationales » sont telles que le gouvernement, même s’il est dirigé comme en 1916 par le libéral Ion I. C. Bratianu, ne peut l’accepter. Elle ne serait vraisemblablement réclamée qu’en cas de très graves dangers, en temps de guerre, après les premières défaites, c’est-à-dire trop tard. Berthelot ne se fait guère d’illusions au sujet des promesses reçues. « Je regrette même aujourd’hui d’avoir accepté une mission en Roumanie en octobre dernier, écrit-il le 27 janvier 1928, parce qu’après avoir fait des propositions que le gouvernement roumain avait acceptées au sujet de son armement, aucune suite ne lui est donnée. »

Le hasard veut que la dernière visite du général en Roumanie prenne en quelque sorte la forme d’une apothéose. À son arrivée à Bucarest, le 26 mai 1930, il est accueilli par le général Presan, son principal allié dans la période 1916-1918. Deux jours plus tard, c’est le comte de Saint-Aulaire, le ministre de France des années de guerre, qui débarque à Constanta et gagne la capitale. Une séance solennelle du Parlement est convoquée en leur honneur. L’ancien diplomate prend place au banc des ministres pendant que le général, en tant que citoyen roumain, tient absolument à s’asseoir au milieu des députés, sous les acclamations : « Vive Saint-Aulaire ! Vive Berthelot ! Vive la France ! » Berthelot quitte la capitale dans la soirée du 31 mai 1930, pour ne plus jamais y revenir.
Berthelot, héros national
Le 28 janvier 1931, sa mort est annoncée. « Son souvenir est resté gravé au fond de nos âmes, télégraphie le roi Carol II au président de la République française, et nous déplorons, tous ses amis de Roumanie et moi, la perte de ce grand ami de notre pays. » De nombreuses municipalités envoient également des télégrammes de condoléances. Le ministère de l’Instruction publique décide de consacrer une heure à la mémoire de Berthelot dans toutes les écoles. Un buste du général est exposé dans le salon d’honneur du Musée militaire à Bucarest. Tous les journaux consacrent de longs articles à sa mémoire ; l’éditorial de L’Indépendance roumaine du 30 janvier porte un titre émouvant : « Notre Berthelot ». Le président du Conseil et le gouvernement au grand complet assistent à une messe de requiem à Bucarest.
Bien avant sa mort déjà, Berthelot était devenu un personnage historique en Roumanie, comme le prouve la quasi-totalité des ouvrages publiés entre les deux conflits mondiaux, qui témoignent de l’admiration et de la reconnaissance des auteurs roumains pour l’œuvre accomplie par la mission française, auréolée par la légende dorée. Dès 1918, le général Găvănescu célèbre le rôle éminent de ces soldats conduits par « l’un des généraux les plus distingués de France ». « Quand le général Berthelot est arrivé à la tête de la mission militaire, écrit de son côté le grand historien Gheorghe I. Bratianu, avec lui, ce n’était pas seulement le brillant commandant et organisateur qui nous est parvenu, mais surtout l’esprit victorieux de la France éternelle. » Encenser l’œuvre de la mission militaire et du général Berthelot fait partie des figures de style incontournables de cette littérature de l’entre-deux-guerres.
En 1934 paraît en France La Roumanie dans la Guerre mondiale de Constantin Kiritescu, préfacée par André Tardieu. Il s’agit de la traduction de l’Istoria rµzboiului pentru întregirea României dont l’auteur a, en 1923, envoyé un exemplaire dédicacé à Berthelot. Cet ouvrage, très bien accueilli en France, fait encore figure aujourd’hui d’ouvrage de référence en dépit d’un style grandiloquent, de mise à cette époque. Selon Kiritescu, Berthelot réunit en sa personne « toutes les belles qualités » de l’âme française. « Sa participation à la reconstruction de l’armée roumaine, ses conseils sages, compétents et désintéressés, la grande affection qu’il a témoignée envers la Roumanie, lui ont donné une place dans la galerie des bienfaiteurs illustres de la nation et lui ont créé dans l’armée et le peuple une popularité des plus touchantes. » Pour la génération du feu, Papa Berthelot, comme le surnommaient les paysans, est resté un héros national. Aurel Cosma, qui lui consacre en 1932 une brochure intitulée Generalul Berthelot éi dezrobirea Românilor (Le général Berthelot et la libération des Roumains), rappelle qu’il a fait l’objet d’un véritable culte : il n’était pas rare de trouver son portrait à côté des saintes icônes, sur l’autel familial des foyers humbles.
La mort de Berthelot est l’occasion de nouvelles publications. La dédicace du Generalul Henri Berthelot du major Cerbulescu, recueil de témoignages concernant le chef de la mission militaire française et d’hommages consécutifs à son décès, précédés d’une courte biographie, témoigne sans équivoque de l’état d’esprit dominant du moment : « Pleurez, Roumains, car nous est enlevé un grand et cher ami, sincère et dévoué. » « Le pays confondra toujours dans un même souvenir reconnaissant le général Berthelot, ses collaborateurs et la France généreuse qui a contribué à la résurrection de l’armée et à la confiance en la victoire », proclame l’auteur, « certain d’interpréter le sentiment populaire ».
Une voix détonne au milieu de ces hymnes à l’amitié roumano-française, celle du maréchal Averescu, l’homme fort de l’armée royale en 1916, plus tard chef d’un parti populiste, plusieurs fois président du Conseil. Pour lui, Berthelot a constitué un obstacle sur le chemin du pouvoir suprême, dans l’armée d’abord, mais aussi en politique. La gloire du général français lui fait de l’ombre. En février 1937, six ans après la mort de Berthelot, paraissent les Notes journalières de guerre (1914-1918) d’Averescu. Selon le colonel Delmas, attaché militaire français, c’est l’œuvre d’un « homme aigri », qui ne s’est pas consolé de n’avoir pu arriver au commandement en chef des armées roumaines et qui critique toutes les personnalités, roumaines ou françaises, qui, à l’en croire, l’ont écarté du poste suprême. Il se montre « parfaitement injuste » à l’égard du général Berthelot et de la mission française, envers lesquels il entreprend une œuvre de dénigrement systématique. Toutefois, les autorités françaises s’opposent, « afin d’éviter toute polémique », à toute réponse publiée sous le sceau du ministère de la Guerre.
Certains Roumains, déçus par cette riposte timide de la France, prennent eux-mêmes la défense de Berthelot. Selon l’attaché militaire français à Bucarest, un grand nombre de personnalités déplorent « cette publication agressive » qui tend à diminuer le rôle de la mission, « qui a été la plus belle expression de la solidarité de guerre franco-roumaine ». Le journal Universul publie notamment plusieurs articles où s’exprime une franche admiration pour l’œuvre de Berthelot. Les Notes d’Averescu comprennent de nombreuses lacunes et des erreurs, qui obscurcissent ou déforment la vérité historique, souligne le journaliste et député Romulus  eiêanu. Leur caractère subjectif saute aux yeux. La Roumanie n’est pas un pays où la terre « ne convient qu’à faire pousser l’herbe de l’ingratitude ». Le général Berthelot, « qui, avant de venir en Roumanie, prouva sur le front occidental ses vertus militaires, fut un véritable collaborateur du GQG, un ami dévoué et éprouvé de notre peuple. Il a bien mérité le titre de citoyen d’honneur de la Roumanie ».
La période communiste

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