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Jacqueline Hecht. Population Année 1958 Volume 13 Numéro 2 pp. 287-292. www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1958_num_13_2_5619

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Plan de l’article

Le génie de Quesnay.
« François Quesnay et la physiocratie. »
Quesnay démographe.
Quesnay économiste.
Quesnay philosophe et médecin.
Les études biographiques et bibliographiques.
Les œuvres commentées.
La fabrication et l’impression de l’ouvrage.
Les manifestations du bicentenaire.


TEXTE INTÉGRAL

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En rééditant, il y a six ans, l’Essai sur la nature du commerce en général de Richard Cantillon, l’I.N.E.D. lançait une collection de classiques de l’économie politique et de la démographie, où devaient prendre place les grands auteurs méconnus de l’Ancien Régime. En 1958, à l’occasion du bicentenaire du Tableau économique, l’I.N.E.D. célèbre François Quesnay, en publiant son œuvre économique et philosophique, enrichie de commentaires, d’articles critiques, et d’études biographiques et bibliographiques.

Le génie de Quesnay.

Fils de paysan, autodidacte qui sut à force d’intelligence et de volonté s’élever à la maîtrise chirurgicale et au doctorat en médecine, conseiller écouté de Louis XV et de Mme de Pompadour, François Quesnay, lorsqu’il bifurqua en 1756 vers l’économie politique, était déjà âgé de 60 ans. C’est sur le tard que s’éveille en lui l’idée d’une médecine sociale faisant appel, comme la médecine individuelle, aux forces curatives de la nature. La circulation du sang lui inspire par analogie l’idée d’une circulation incessante des richesses dans la société. Ses philosophes de prédilection, Descartes et Malebranche, lui enseignent l’amour de l’ordre et de l’évidence. Amateur érudit de vieux textes, il emprunte à Vauban , à Boisguilbert et à quelques autres économistes certains aspects de leurs théories. Puisant ainsi dans son expérience humaine et médicale et dans les œuvres de quelques précurseurs les premiers éléments de sa doctrine économique, à partir de concepts épars et mal reliés, il réussit à créer un système ordonné, cohérent et logique, où se trouve intégrée toute la vie économique et politique des nations.

Son idée de génie fut de représenter l’activité des différentes classes sociales sous la forme d’un Tableau chiffré, où la circulation des richesses prise à son point de départ était peinte aux yeux par un simple va-et-vient de lignes pointillées, plus éloquentes qu’une verbeuse explication. C’est ce qui fit depuis reconnaître en Quesnay le fondateur de l’économie politique systématique et mathématique, distinction qui lui est accordée à plus juste titre qu’à Adam Smith, qui n’aurait peut-être pas écrit sa Richesse des nations sans Quesnay.

Quesnay ne resta pas d’ailleurs un doctrinaire isolé. Autour de lui se réunit rapidement une École enthousiaste et fidèle, qui exerça, pendant une vingtaine d’années, une très réelle influence sur l’opinion comme sur la politique gouvernementale. La doctrine physiocratique se répandit même à l’étranger, et l’on vit l’Allemagne, la Pologne, la Suède, l’Italie sacrifier à l’ordre naturel prêché par la Secte. En cette année 1958, le mouvement comme son fondateur méritaient donc un hommage officiel.

« François Quesnay et la physiocratie. »

L’œuvre de Quesnay n’était disponible jusqu’à présent que dans l’édition de Daire, qui date de 1846, et dans celle de Oncken, qui date de 1888. Ces deux éditions, du reste introuvables, comportent, malgré leurs très grands mérites, de nombreuses lacunes, que VI.N.E.D. s’est efforcé de combler en publiant François Quesnay et la physiocratie, ouvrage en deux volumes, qui опте au public l’ensemble à ce jour le plus complet et le plus représentatif de la pensée du physiocrate. Dans le premier volume sont réunis la préface et la présentation, l’ensemble des articles critiques, la biographie, le tableau chronologique des œuvres de Quesnay et la bibliographie ; dans le second, les œuvres économiques et philosophiques de Quesnay, précédées d’une note introductive et suivies d’un index.

M. Luigi Einaudi, ancien président de la République italienne, qui, en 1952, avait été empêché par ses hautes fonctions de concourir à la réédition de Cantillon, a bien voulu s’associer à la nouvelle entreprise de YI.N.E.D. en lui accordant non seulement un article qui éclaircit un point historique jusqu’ici demeuré obscur : la date de publication de la Physiocratie, mais surtout une préface, véritable synthèse de la pensée physiocratique, où il assure que le message contenu dans les idées forces du Tableau économique et de la théorie du produit net reste toujours actuel et toujours digne d’être médité.

M. A. Sauvy, dans une présentation largement conçue, montre en Quesnay un exemple des plus remarquables de « migration intellectuelle », et affirme qu’il serait vain, dans son cas comme dans d’autres, de vouloir associer le génie à la vérité scientifique. Quesnay a su libérer l’économie de l’Ancien Régime des entraves qui la bridaient. Sa conception de la terre comme unique source des richesses, a donné lieu à des transpositions extrêmement fécondes, et son Tableau à deux dimensions annonce tout le système moderne de comptabilité.

La préface et la présentation sont suivies de dix articles critiques qui envisagent Quesnay sous ses multiples aspects : le démographe, l’économiste, le philosophe et le médecin. Leurs auteurs représentent un très large éventail international puisque figurent parmi eux, en plus des économistes français, des économistes originaires d’Italie, d’Amérique, du Japon ou de Suisse.

Quesnay démographe.

La note historique de M. Einaudi précède deux articles qui traitent de Quesnay démographe. Le premier, Les idées de Quesnay sur la population, est une réédition de l’article fondamental d’Adolphe Landry, publié pour la première fois en 1909, mais qui reste toujours la meilleure présentation synthétique des théories démographiques de Quesnay, disséminées en ses nombreux écrits. D’après A. Landry, Quesnay, malgré certaines inconséquences ou contradictions, n’a jamais voulu faire la moindre concession au populationnisme ; il a toujours placé l’augmentation des richesses (plus particulièrement du produit net, en quantité et en valeur), avant celle de la population.

Cet article est utilement complété par celui de M. Jules Conan qui, dans Une fantaisie démographique du docteur Quesnay, remet au jour un inédit conservé aux Archives nationales, où Quesnay tente de chiffrer les effets de la liberté du commerce des grains sur la population.

Quesnay économiste.

Les cinq articles suivants analysent la pensée économique de Quesnay, dont la richesse et la substance n’ont pas encore été épuisées par les multiples travaux qu’elle a déjà suscités. La première étude, Quesnay philosophe, empiriste et économiste, est due à M. J. J. Spengler, l’un des meilleurs spécialistes du xviiie siècle français, qui avait déjà participé à la réédition de Cantillon, et dont le French predecessors of Malthus a été récemment traduit par L’I.N.E.D. M. Spengler examine ici les conceptions les plus générales de Quesnay, en les classant sous les rubriques suivantes : univers de l’homme et sa perceptibilité ; théorie de la production ; concurrence et mécanisme de répartition ; circuit et équilibre macro-économique; théorie de la distribution; développement économique; harmonie entre les classes et bien-être social ; rôle de l’État.

Dans Le système de comptabilité nationale de François Quesnay, M. Jean Molinier, auteur déjà d’une excellente étude sur le revenu national chez Quesnay et Boisguilbert, montre que les caractéristiques du Tableau — notions théoriques précises, agents économiques bien définis, ensemble de comptes cohérent d’où se déduisent divers agrégats — font de Quesnay le précurseur des comptables nationaux d’aujourd’hui. Le tableau, représentation de l’économie française d’Ancien Régime avec prédominance du secteur agricole, peut sans dommage soutenir la comparaison avec nos comptabilités globales actuelles.

M. Jean Benard compare ensuite Marx et Quesnay, deux auteurs que tout semble au premier abord opposer. Mais que ce soit à propos du schéma de circulation et de reproduction, ou à propos de la genèse du surproduit et la loi de la valeur, Marx, admirateur convaincu du physiocrate, en qui il voyait le créateur de la science économique moderne, a su reprendre certains de ses concepts pour les élargir ou pour les renverser.

M. Louis Salleron expose, d’après Turgot, ce qu’il faut entendre par le Produit net des physiocrates, cette notion essentielle qui a engendré la rente ricardienne et la plus-value marxiste, sans qu’on ait toujours rendu hommage à son antériorité. Malgré les divergences qui l’éloignaient de la secte, Turgot, en concluant qu’il n’y a de revenu que le produit net, résumait la doctrine physiocratique de la manière la plus orthodoxe.

Enfin M. Henri Woog donne une explication détaillée du Mécanisme du Tableau économique de François Quesnay, extrait traduit et adapté de sa remarquable thèse publiée en 1950, où il rapproche la Formule du Tableau, et propose une version complétée du diagramme en zig-zag.

Quesnay philosophe et médecin.

La série des articles critiques se termine par deux études sur Quesnay philosophe et médecin, aspects non négligeables de sa personnalité. Le professeur A. Kubota, en présentant Quesnay, disciple de Malebranche, précise l’influence que l’on a toujours reconnue à l’auteur de la Recherche de la vérité sur le physiocrate, mais qui n’existe en réalité que pour certains points bien déterminés. Si Quesnay accepte la doctrine des causes occasionnelles, il refuse par contre l’idée d’étendue et la vision en Dieu chères à Malebranche.

Et le docteur Sutter, dans Quesnay et la médecine, nous brosse un vivant tableau de l’activité de Quesnay praticien, dont l’œuvre descriptive ne garde plus aucune\aleur, mais qui, au point de vue théorique, peut se rapprocher de Bacon, Descartes et Claude Bernard, bien que le système circula toire et mécaniste de Boerhaave ait profondément imprégné sa pensée.

Les études biographiques et bibliographiques.

La vie de François Quesnay, si longue et si variée, aurait pu remplir un volume. On s’est borné cependant à l’essentiel, s’attachant surtout à rectifier les légendes, à éclaircir certaines périodes mal connues, et, dans la mesure du possible, à présenter des documents nouveaux et des faits inédits. Il reste acquis, désormais, que Quesnay fut bien le fils d’un laboureur et non d’un avocat ; qu’il prit part en sa jeunesse à une agitation fiscale peu en accord avec ses futures théories ; qu’il fut très probablement initié à la Franc-Maçonnerie ; que lors du long procès qui divisa les médecins et les chirurgiens, il joua un rôle très important ; qu’il sut persuader Louis XV et Madame de Pompadour de collaborer personnellement à l’impression du Tableau; que l’ouvrage de Bellial des Vertus ne peut aucunement lui être attribué, etc.

La biographie est suivie, en annexe, d’un tableau partiel de la descendance de Quesnay jusqu’à nos jours, et de la reproduction de deux lettres inédites du physiocrate à l’un de ses principaux adversaires, Forbonnais.

Le Tableau chronologique des œuvres de François Quesnay présente année par année, si ce n’est mois par mois, l’échelonnement de ses divers écrits médicaux, philosophiques, économiques et mathématiques, et de leur traduction en langues étrangères.

Dans la Bibliographie, divisée en trois rubriques (biographique, médicale et économique), sont enfin cités et analysés plus de 300 ouvrages et articles français et étrangers, relatifs à Quesnay et à la physiocratie. On a cru utile d’indiquer les cotes de bibliothèques où se trouvent ces divers ouvrages, espérant ainsi épargner du temps et du travail aux chercheurs.

Les œuvres commentées.

Le second volume est entièrement consacré aux œuvres économiques et philosophiques de Quesnay, brillamment présentées et commentées par M. Louis Salleron. Les œuvres [médicales ont été naturellement laissées de côté. Parmi les œuvres philosophiques, ont été choisis l’article de base Évidence, et l’opuscule disparu depuis deux siècles, Aspect de la psychologie. Quant aux œuvres économiques, elles ont été reproduites dans leur presque intégralité, si l’on en excepte le début du Despotisme de la Chine, jugé sans grand intérêt. Pour la première fois sont donc rassemblés tous les écrits économiques reconnus jusqu’ici comme étant de Quesnay, depuis les articles Hommes et Impôts préparés pour Y Encyclopédie, jusqu’au 7e chapitre de la Philosophie rurale, définitivement attribué au Docteur, en passant par la première et la deuxième éditions de ce Tableau économique dont on parle trop souvent sans en avoir jamais vu l’exacte figuration.

Chaque article est accompagné de notes dues à M. Salleron, qui renouvelle la réussite qu’avait été son commentaire de Cantillon, en jetant sur une pensée connue des aperçus originaux et remarquablement denses, qui témoignent d’une conception très personnelle.

A la suite des Œuvres, M. Salleron a placé un Index du vocabulaire économique de Quesnay, où sont rappelés les principaux thèmes autour desquels s’ordonne la pensée du physiocrate, et qui fournira au lecteur un très utile instrument de travail.

La fabrication et l’impression de l’ouvrage.

Pensé, projeté depuis un certain temps déjà, François Quesnay et la physiocratie quitte donc le domaine de l’abstrait pour affronter la critique, qui ne pourra manquer de relever les imperfections qui le déparent, et qui sont dues moins à un manque de soins qu’à un manque de temps. Prévu primitivement pour la fin de l’année 1958, l’ouvrage a dû être préparé en toute hâte pour paraître au début de juin, en coïncidence avec d’autres manifestations en l’honneur de Quesnay. C’est en l’espace de deux mois qu’ont dû être rassemblés les derniers articles, décidés ‘le plan et le volume définitifs de l’ouvrage, fabriqués, imprimés et vérifiés les textes. Des erreurs ont donc certainement subsisté, mais il faut rendre grâce à M. François de Sainte Marie, Secrétaire de rédaction, et à M. Michel Tchimakadzé, Chef de fabrication, d’avoir su, par leur diligence et leur compétence, les réduire au minimum, et perfectionner la présentation et la finition de l’ouvrage. Nous nous faisons également un agréable devoir de remercier les techniciens de l’Imprimerie nationale, qui sont parvenus à mener l’ouvrage à bien dans un laps de temps si bref.

Les manifestations du bicentenaire.

La réédition de Cantillon avait déjà été favorablement accueillie du public.

Tout porte à croire que celle de Quesnay connaîtra le même succès. Le bicentenaire du Tableau ne sera pas d’ailleurs marqué uniquement par la réédition de YI.N.E.D. Diverses cérémonies organisées en association avec la Faculté de Droit, et qui coïncideront avec le Congrès à Paris des économistes de langue française, célébreront, du 1er au 3 juin 1958, le nom de Quesnay : à Méré, village natal du physiocrate, sera dévoilée une plaque commemorative apposée par l’Association française de Science économique sur le socle du buste de Quesnay. Un hommage officiel sera rendu en Sorbonně. Les Archives nationales inaugureront une exposition François Quesnay, médecin et physiocrate, où seront présentés les principaux documents, manuscrits, iableaux, etc., relatifs à sa vie et à son œuvre.

Le Japon fêtera également cette année le bicentenaire du Tableau (en particulier, la revue Kenzai-Kenkyu lui consacrera un numéro spécial en octobre), et Quesnay sera encore honoré à l’Exposition universelle de Bruxelles, où le pavillon français présentera une reproduction de son Tableau ornée de flux lumineux. Tout concourra donc à faire, de 1958, une mémorable année Quesnay.

Jacqueline Hecht.

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