source : http://www.persee.fr/


Grenier Jean-Yves. Bertrand Delmas, Thierry Demals et Philippe Steiner (éd.), La diffusion internationale de la physiocratie (XVIIIe-XIXe siècle). In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 51ᵉ année, N. 1, 1996. pp. 253-255.

www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1996_num_51_1_410842_t1_0253_0000_000

 


TEXTE INTÉGRAL
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La physiocratie est un courant écono­mique très actif en France entre 1758 et 1770, puis, de façon moindre, pendant le ministère de Turgot de 1774 à 1776. Son déclin rapide ensuite malgré un apport théorique considérable rend la question de sa diffusion particulièrement intéres­sante. Si le mouvement a disparu, s’est-il perpétué dans d’autres pays et a-t-il notablement influencé des écoles ulté­rieures ?

Plusieurs arguments plaident en faveur d’une diffusion possible de la physiocra­tie : le caractère très abstrait de ses prin­cipes qui ne s’incarnent pas dans une réalité géographique particulière mais qui, par contre, s’appuient sur un cadre étatique national ; l’insistance mise sur l’agriculture, dominante dans la plupart des économies européennes ; son conser­vatisme politique tel qu’il apparaît à tra­vers le « despotisme légal » ; l’influence intellectuelle de la France qu’illustrent les multiples réseaux européens tissés par les économistes de la « secte ». Il est vrai qu’à l’inverse leur dogmatisme et l’affir­mation de la productivité exclusive de l’agriculture nuisent à une diffusion large de leurs idées.

La première partie de l’ouvrage est consacrée à l’impact de la théorie physiocratique sur l’économie politique clas­sique.

Andrew Skinner, par une compa­raison des Lectures on Justice et de la Richesse des nations (ouvrage écrit après la rencontre de Smith avec la physiocra­tie, à la différence du précédent), analyse la perception des physiocrates par Smith. Ce dernier leur reproche, on le sait, le despotisme légal et la productivité exclu­sive de l’agriculture mais il leur emprunte beaucoup de notions qu’il développe dans son propre système. Il en est ainsi de la théorie des prix et de l’allocation des ressources ; de la distinction entre salaires, profit et rente ; du principe de la division entre les emplois du capital du point de vue de la société dans son ensemble plutôt que de celui de l’entre­preneur individuel. Gianni Viaggi s’inté­resse également à l’économiste écossais mais pour en souligner les nombreux points sur lesquels le système analytique des physiocrates est supérieur à celui de Smith. Ce dernier évite ainsi le piège de la productivité exclusive de l’agriculture en introduisant le principe général de la privation et de l’épargne (déjà avancé par Turgot) à l’origine de l’accroissement du capital, mais c’est au prix d’une inca­pacité à penser aussi clairement que les disciples de Quesnay la distinction entre produits net et brut. De même, la notion smithienne de prix naturel est supérieure à celle de prix fondamental des physio­crates car elle permet d’intégrer le profit de l’entrepreneur comme un revenu régulier. Elle est cependant moins effi­ciente pour penser la reproduction et la répartition des revenus (comment se forme le taux de profit ?) Samuel Hollan­der, de son côté, essaye d’isoler avec pré­cision les caractères physiocratiques dans la pensée de Malthus. A travers une étude fine des différentes éditions de ses ouvrages, il en conclut que la meilleure connaissance des écrits physiocratiques par Malthus — surtout après 1803 — lui permet de procéder moins à des emprunts théoriques qu’à des approfon­dissements. Dupont de Nemours consi­dérait d’ailleurs l’Essai comme le développement d’un thème physiocratique. L’intérêt de Karl Marx pour la doctrine de Quesnay est bien connu puisqu’il y voit la première analyse du concept de capital. B. Delmas et T. Demals rappellent qu’il considérait l’analyse physiocratique de la reproduc­tion comme très supérieure à celle de Smith ce qui n’exclut pas une compré­hension parfois hésitante.

La seconde partie est consacrée aux avatars français de la physiocratie.

Walter Eltis montre que la pensée de Condillac n’est pas anti-physiocratique (il accepte l’impôt foncier unique et la liberté du commerce des grains) mais il tente de défendre le rôle des manufac­tures dans la formation des richesses et développe une approche par la demande pour la détermination des prix. Mais au lieu qu’un dialogue critique puisse s’ins­taurer — à l’instar de la relation entre Smith, Ricardo et Malthus en Angle­terre —, le sectarisme des physiocrates interdit toute confrontation. On tient là sans nul doute une cause majeure de la disparition rapide du mouvement. Jean-Jacques Gislain montre quant à lui que l’économiste suisse Herenschwand n’avait rien d’un physiocrate. La confu­sion vient de son recours au concept de circuit mais celui-ci se nourrit moins d’une lecture de Quesnay que de celle de Cantillon, Stewart et Smith. P. Steiner et Francis Dernier s’intéressent au début du 19e siècle. Le premier étudie comment le mouvement physiocratique resurgit de l’oubli révolutionnaire pour servir d’outil contre la théorie ricardienne. Elle inter­vient comme une doctrine du passé, aux mains de libéraux comme Germain Garnier ou Jean-Baptiste Say qui n’adhèrent aucunement aux principes philoso­phiques, économiques et fiscaux essen­tiels. Le second démontre avec efficacité pourquoi la physiocratie est devenue une doctrine dominante à l’époque de la Res­tauration quand les grands propriétaires trouvent dans les bons prix et la libre exportation des thèmes favorables à leurs intérêts. La situation change radicale­ment autour de 1820 quand le retourne­ment de la tendance des prix et le succès international des blés russes aux coûts de production très faibles convertissent les propriétaires physiocrates à un protec­tionnisme revendiqué au nom des inté­rêts communs avec l’industrie. L’échec total de cette politique signe la mort de la physiocratie.

Les troisième et quatrième parties s’intéressent à la diffusion internationale de la physiocratie, de la Suède à l’Austra­lie en passant par la péninsule Ibérique. La doctrine de Quesnay a souvent suscité un certain intérêt mais en général de courte durée et surtout avec un affadisse­ment sensible du contenu théorique. Il est ainsi assez souvent difficile de distinguer ce qui relève d’un agrarianisme alors répandu dans toute l’Europe d’une influence directe. Par ailleurs, les traduc­tions (bien étudiées en particulier pour l’Espagne par Luis Argemi et Ernest Lluch, et pour l’Italie par Antonella Ali-mento) sont souvent tardives, peu nombreuses et limitées à des livres mineurs. En Espagne, par exemple, le noyau du modèle théorique n’est pas connu et l’usage de la physiocratie évolue sensiblement d’une réflexion sur la poli­tique économique au 18e siècle à une défense politique de l’absolutisme au début du siècle suivant. Jorge Miguel Pedreira fait également justice du mythe d’une influence considérable au Portugal des œuvres physiocratiques qui étaient en fait très peu lues. Mais, ici encore, la confusion résulte de la similitude avec des thèmes alors très communs dans l’idéolo­gie conservatrice et agrarienne (condam­nation du luxe, défense de l’agriculture…). L’intervention peut cependant avoir un caractère plus politique comme en Tos­cane où les traductions se multiplient après 1767 en appui de la loi sur la liberté du commerce des grains.

Le cas allemand, étudié par Keith Tribe, est différent. Au cours du 18e siècle, les auteurs économiques français sont traduits et lus Outre-Rhin et la phy­siocratie tout particulièrement. Les ana­lyses critiques se multiplient au début des années 1770, au moment où la physiocra­tie s’étiole en France, et c’est en Alle­magne qu’eut lieu la seule expérimen­tation réelle, dans le duché de Bade, supervisée par Schlettwein —le physio­crate allemand le plus marquant — puis par Du Pont. Elle donne lieu à une cor­respondance célèbre entre Mirabeau et Cari Friedrich von Baden analysée par

Tribe. Cette expérience a contribué à mettre beaucoup plus l’accent sur les aspects fiscaux et administratifs au détriment de la dimension philosophique ce qui reflète une lecture cameraliste qui ne se retrouve dans aucun autre pays. Un autre type de diffusion par le haut est proposé par Christine Lebeau à propos de la monarchie des Habsbourg. Joseph II a en effet pour principaux collaborateurs en matière financière deux bons connaisseurs des théories physiocratiques Karl von Zinzendorf et Franz Rosenberg. Une trace en est la tentative imposer en 1783 un impôt physiocratique et surtout le projet politique affaiblir les tats au profit une plus grande éga lité du corps politique. Mais le projet achoppe sur une question pratique la définition et la masse du produit net.

Le cas de la Suède offre de nombreuses analogies après 1772 quand Gustave III veut établir comme despote éclairé avec comme principal conseiller le physiocrate baron Scheffer traducteur des Maximes générales. L’influence théorique de la physiocratie sur la pensée économique suédoise est par ailleurs fort négligeable. D’ autres études concernant la Pologne les Etats-Unis Australie et le Japon complètent cet ouvrage. Ce livre est d’une remarquable richesse et fournit des indications très variées, parfois très erudites, sur le mouvement physiocratique hors de France.

La compréhension large par les éditeurs de la notion de diffusion (influence intellectuelle entre théoriciens autant qu’utili sation politique ou sociale d’un courant de pensée) permet de dresser un vaste tableau de la destinée des idées de Ques- nay. On regrettera cependant le traitement dans ensemble assez convenu de ces sujets qui relève une histoire assez traditionnelle des idées. Une étude plus générale et comparative des conditions de la réception, à peine ébauchée en conclusion, aurait pu beaucoup apporter

Jean-Yves GRENIER

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