source : Alternatives Economiques


François Quesnay, fondateur de la physiocratie
Gilles Dostaler 01/09/2002 Alternatives Economiques n°206


A la fin du XVIIIe siècle, François Quesnay a élaboré le premier modèle macroéconomique : le  » Tableau économique « . Ses idées ont marqué l’histoire de la pensée économique et influencé de nombreux auteurs, dont Marx et Keynes.

Parmi les grands économistes du passé, François Quesnay (1694-1774) est moins connu qu’Adam Smith. Son oeuvre est pourtant l’une des plus importantes. Elle a influencé Smith et plusieurs de ses successeurs les plus illustres. Fondateur de la première véritable école d’économistes, celle des physiocrates, Quesnay a donné, avec son  » Tableau économique « , un premier modèle macroéconomique.

Comme tous les grands économistes qui se sont illustrés jusqu’au vingtième siècle, Quesnay était d’abord un penseur social. Il avait une vision globale du fonctionnement de la société. Cette vision s’appuyait sur des convictions philosophiques puisées, entre autres, dans la lecture des philosophes grecs, de Descartes, Malebranche et Shaftesbury, combinant l’intellectualisme cartésien et le sensualisme anglais. Consacrant la plus grande partie de sa carrière à la chirurgie et à la médecine, il écrivit plusieurs ouvrages dans ces domaines. Friand de controverses, il intervint dans celle qui opposait alors les médecins aux chirurgiens, les premiers considérant les seconds comme des techniciens assimilables aux barbiers.

C’est une combinaison des influences philosophiques qu’il a subies et de son expérience de médecin qui amène Quesnay à placer au centre de sa vision l’idée d’ordre naturel, dont découle celles de droit naturel et de lois naturelles. Loin d’être le fruit d’un quelconque contrat, la société qui préexiste à l’individu est pour lui une création de la nature, au même titre que le système solaire ou le corps humain. Par ailleurs, la nature est elle-même le résultat de l’action divine. L’homme a accès à la connaissance par la voie de la foi ou par celle de l’évidence, guidée par la raison. Il ne fait pas les lois, il les découvre. Sa liberté lui permet toutefois de les transgresser. Cette transgression provoque la maladie, pour la société comme pour l’individu.

L’économie, structure de base de la société

Quesnay et ses disciples lancent pour la première fois l’idée d’une science qui aurait pour objet l’étude précise, rigoureuse et mathématique des lois naturelles de l’économie. Il considère en effet que l’économie constitue la structure de base de la société, annonçant Marx qui la présentera comme l’anatomie de la société civile. Le fonctionnement de l’économie est décrit par le célèbre  » Tableau économique « , dont il construit la première version en 1757 pour ensuite la corriger et l’enrichir pendant une dizaine d’années. Au moyen d’un exemple chiffré hypothétique, le  » Tableau  » montre comment l’argent et les marchandises doivent circuler entre les grandes classes dont se compose la société pour assurer la reproduction et la croissance de l’économie. Cette circulation est analogue à celle du sang dans le corps humain. Quesnay est l’un des initiateurs de l’importation en économie de concepts des sciences naturelles, comme celui de crise.

Contribution majeure dans l’histoire de la réflexion économique, le  » Tableau économique  » a eu une longue et illustre progéniture : schémas de reproduction de Marx, équilibre général de Walras, modèle macro-économique de Keynes, tableau input output de Leontieff et système de prix de Sraffa. En l’élaborant, Quesnay a développé certains des concepts fondamentaux de l’analyse économique moderne. Toute production, explique-t-il, est effectuée au moyen d’avances, primitives et annuelles. La somme des avances annuelles et des intérêts sur les avances primitives constitue les reprises. La différence entre la reproduction annuelle et les reprises forme le produit net, grandeur la plus importante de l’économie. Chez Smith et ses successeurs, les avances deviendront le capital, fixe et circulant, la reproduction la production, le produit net le profit, désigné aussi comme surplus, surproduit ou plus-value.

Pour Quesnay, seule l’agriculture donne un produit net. Cette hypothèse l’amène à diviser la société en trois classes : la classe productive, la classe des propriétaires et la classe stérile. La première travaille la terre et verse à la seconde la rente, contrepartie monétaire du produit net. La troisième ne fait que transformer les produits. Tout en rejetant l’idée de la productivité exclusive du travail agricole, les économistes classiques et Marx reprennent l’idée, formulée pour la première fois par Quesnay, de la division de la société en classes définies en fonction de leur place dans le processus de production, idée abandonnée dans l’économie néoclassique moderne, qui place l’individu au centre de l’analyse.

De ce modèle découlent des propositions de politique économique. Le développement de l’agriculture doit être l’objectif prioritaire de ce que Quesnay appelait le  » Royaume agricole « . Entravé par une multitude d’obstacles mercantilistes, le commerce des grains doit être impérativement libéré. Le maintien d’un prix élevé du blé est nécessaire pour stimuler la production agricole. À un système fiscal complexe et lourd, il faut substituer un impôt unique sur le produit net. Les physiocrates sont partisans d’un libéralisme économique radical. Ils sont les premiers à avoir popularisé les expressions  » laissez-faire, laissez-passer « . Quesnay se plaisait à raconter qu’au jeune Dauphin, le futur Louis XVI, qui lui demandait ce qu’il devrait faire pour aider l’économie du royaume, il aurait répondu :  » rien « . Adepte du libéralisme, adversaire du colbertisme, Quesnay était en même temps partisan de la monarchie de droit divin et d’un despotisme éclairé, tempéré par l’éducation populaire. Cette contradiction n’est qu’apparente. A l’époque de Quesnay et même avant, comme aujourd’hui du reste, un libéralisme économique radical peut fort bien s’accommoder d’autoritarisme politique et de conservatisme moral.

Dans ce qui précède, nous avons parfois substitué physiocrates à Quesnay. Théoricien de l’économie après avoir été médecin, Quesnay était par ailleurs un organisateur et un homme de pouvoir. Il est l’unique concepteur des thèses associées à la physiocratie, dont il était le fondateur et le chef incontesté. Ses disciples le comparaient à Confucius ou à Socrate et l’appelaient le  » divin Docteur « .

C’est la rencontre à Versailles de Quesnay et de Mirabeau, en 1757, qui lance l’école. Mirabeau devient le lieutenant, le fidèle numéro deux, comme le seront James Mill auprès de Ricardo ou Engels auprès de Marx. Comme tout lieutenant dévoué, Mirabeau prend les premiers coups en publiant en 1760 la Théorie de l’impôt, qui prône l’impôt unique sur la rente. Emprisonné, il est libéré sur l’intervention de la marquise de Pompadour, qui protégeait les physiocrates comme les encyclopédistes, les deux groupes étant alors proches l’un de l’autre. L’année 1763 voit la publication du premier traité de physiocratie, Philosophie rurale. C’est le début de l’apogée de l’école, que symbolise, sur le plan politique, l’établissement de la liberté du commerce des grains dans le royaume de France. Les adhésions se multiplient : Dupont de Nemours, qui deviendra le principal propagandiste du mouvement, d’Abeille, l’abbé Baudeau, Le Mercier de la Rivière, auteur du manifeste politique de la physiocratie, L’ordre naturel et essentiel des sociétés publiques (1767). En 1764, Quesnay reçoit un illustre visiteur anglais, Adam Smith, qui lui empruntera, sans le mentionner, sa conception des avances, des reprises, de la reproduction et du produit net.

Apogée et déclin de l’école physiocrate

Pendant quelques années, les physiocrates sont très à la mode dans les salons parisiens. On les appelle les économistes – c’est la première fois que le mot apparaît -, les philosophes-économistes, les docteurs du produit net. Le mot  » physiocratie  » a été créé en 1767 par Dupont de Nemours, à partir des mots grecs phusis (nature) et kratos (force, puissance). On peut le traduire par  » gouvernement de la nature « , ce qui évoque à la fois l’ordre naturel et la productivité exclusive de l’agriculture, deux idées fondamentales de la physiocratie. Auteur des Origines et progrès d’une science nouvelle (1768), Dupont de Nemours dirige par ailleurs d’une main de fer les organes de propagande du mouvement : le Journal de l’agriculture, du commerce et des finances et les Éphémérides du citoyen, dans lesquels sont publiés les textes de Quesnay. Il corrige impitoyablement ce qui s’éloigne de l’orthodoxie de l’école.

Le déclin de l’école est aussi rapide que son ascension. Dès la fin des années 1760, les physiocrates, désormais désignés comme la secte, sont en butte à des oppositions multiples, venant de tous les quartiers, des encyclopédistes aux propriétaires fonciers en passant par les collecteurs d’impôts, les marchands, les manufacturiers et les paysans. Quesnay se désintéresse de l’économie et s’éloigne de son mouvement pour s’adonner à des recherches mathématiques ésotériques. Mais il y aura un sursaut avant la fin. Peu après la mort du divin Docteur, en 1774, Turgot, proche des physiocrates, devient contrôleur général des Finances de Louis XVI et applique un programme largement influencé par celui de l’école. L’hostilité déclenchée par ces politiques provoque sa disgrâce en 1776. Comme mouvement politique, la physiocratie s’est éteinte moins de vingt ans après sa naissance. Mais il n’en est pas de même sur le plan des idées.

Alternatives Economiques n°206 – 09/2002

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