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René Descartes, La Haye (aujourd’hui, Descartes, Indre-et-Loire), 31 mars 1596 Stockholm, 11 février 1650

Auteur du texte : Buzon, Frédéric de – Recueil 2000


René Descartes France Archives
Gravure anonyme servant de frontispice à une édition des Œuvres de Descartes (XVIIe s.) Paris, Bibliothèque nationale de France © Collection Viollet

« Il mourut le onzième jour de février, à quatre heures du matin, âgé de cinquante-trois ans, dix mois et onze jours ». Ainsi se conclut, selon son biographe, la dernière maladie de Descartes. Les premiers symptômes, des frissons, ont apparu dix jours auparavant ; le malade renvoie le médecin Weulles, un adversaire à la cour de Stockholm. Il refuse un temps la saignée pour cependant l’accepter au huitième jour, non sans avoir tenté de se faire administrer une drogue de sa composition, du tabac infusé dans du vin ; Descartes était de l’opinion prêtée à Tibère, qui « voulait que ceux qui ont atteint l’âge de trente ans eussent assez d’expérience des choses qui leur peuvent nuire ou profiter pour être eux-mêmes leurs médecins ».

En cet hiver suédois de 1650, meurt, d’une belle mort, le philosophe français aujourd’hui le plus connu, de nom tout au moins. Cette célébrité immense ne peut faire oublier qu’à ce jour, Descartes était encore peu lu. Il avait commencé à publier très tardivement et sans rencontrer un grand succès : en 1637, paraissait le volume réunissant le Discours de la méthode et les Essais (Dioptrique, Météores et Géométrie), dont il n’y aura aucune réédition française du vivant de son auteur. En 1641, il publie les Meditationes de prima philosophia, qu’on traduit sous le titre de Méditations métaphysiques en 1647. La seconde édition latine (1642) répond beaucoup plus à une exigence de correction philosophique qu’à l’appel pressant du public. En 1644, en même temps qu’il fait traduire en latin le Discours et les deux premiers Essais, Descartes donne sa somme philosophique à l’usage des collèges, les Principia philosophiae. Ils y seront certainement moins lus que les manuels scolastiques. À cette brève liste s’ajoutent quelques écrits polémiques et surtout les Passions de l’âme (1649), ouvrage pour lequel Descartes, dans la préface, ne prévoit pas de « meilleure fortune » que pour ses autres livres. Presque rien n’indique, à l’extérieur de cette république des lettres composée par les correspondants et les amis, l’ampleur de la révolution philosophique et scientifique cartésienne, sinon peut-être l’intérêt naissant, dans la dernière décennie de sa vie, de « personnes de qualité », comme la princesse Élisabeth de Bohème ou la reine Christine de Suède. Il est vrai que Descartes a beaucoup fait pour fuir les importuns : vivant l’essentiel de sa vie aux Pays-Bas,changeant constamment d’adresse, son attitude est entièrement à l’opposé de celle du philosophe de cour.

René Descartes France Archives-photo2

En dépit de cette discrétion initiale, ou peut-être en partie grâce à elle, toutes ses œuvres marquent une rupture décisive dans les fondements mêmes des disciplines qu’elles abordent : le Discours est, pour une grande part, la description d’une nouvelle logique de la connaissance, moins fondée sur la mathématique que fondatrice de la rationalité même de ses énoncés ; la Dioptrique associe d’une manière inédite la science au sens moderne (modélisation de la lumière), la théorie philosophique de la perception et un rationalisme technique immédiatement dérivé de la connaissance de la nature. Sous la domination des mêmes lois, la nature devient mécanique et les machines naturelles. L’explication des phénomènes, des plus communs, comme le sel ou la neige, aux plus rares et surprenants, comme les faux soleils, abandonne les facilités souvent complexes des qualités de la physique médiévale pour l’analyse de la figure et du mouvement des corps. Cette révolution dans l’objet de la physique est rendue possible, de l’aveu de Descartes même, par une métaphysique nouvelle, dont l’un des enjeux est de distinguer entre ce qui relève absolument de l’âme, c’est-à-dire la pensée, ce qui dépend du seul corps, et ce enfin qui dépend de leur union, par exemple la sensation et les passions.

Au moment où meurt Descartes, on lit sans doute plus volontiers dans les salons, comme témoignent leurs multiples rééditions, les œuvres de Pierre Charron, de Jean François Senault ou de Marin Cureau de La Chambre. Dans les collèges, les régents commentent toujours Abra de Raconis ou Eustache de Saint-Paul. Toutes œuvres intéressantes pour l’historien ou l’amateur, mais qui sont, dans le mouvement réel des idées, abandonnées à leur solitude. C’est précisément en 1650 que change l’état des esprits : presque immédiatement après le décès du philosophe, un imprimeur d’Amsterdam édite, dans des conditions assez douteuses, un opuscule sur la musique que Descartes n’avait jamais voulu voir paraître ; et peu à peu, durant toute la seconde moitié du siècle, l’œuvre publiée par Descartes, elle-même souvent rééditée, se double d’un volume au moins équivalent de lettres et d’inédits. Ceux-là mêmes qui réfutent Descartes recherchent ses manuscrits et les font copier ; les commentaires et paraphrases se multiplient aux Pays-Bas, en Allemagne et en France ; on produit des systèmes selon l’esprit de Descartes. La philosophie de Descartes devient celle à laquelle tous les penseurs se mesurent. 1650 est bien l’année de la mort de Descartes, mais surtout celle de la naissance du cartésianisme.

Frédéric de Buzon
maître de conférences à l’université de Paris XII
conservateur du Musée Descartes (Descartes)


http://www.archivesdefrance.culture.gouv.fr/action-culturelle/celebrations-nationales/recueil-2000/litterature-et-sciences-humaines/rene-descartes

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