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Jean-François Dortier
Hors-série N° 6 – octobre – novembre 2007
Cinq siècles de pensée française

L’école des Annales Histoire et sciences sociales
Hors-série n°6 – octobre – novembre 2007 Cinq siècles de pensée française

Raymond Aron, plongé au cœur de l’âge des extrêmes, eut la sagesse de rester un démocrate libéral et un critique des totalitarismes. Une modération qui vaut souvent de longs purgatoires.

La scène se passe en 1931 à Berlin. Un jeune homme seul marche le long d’un canal. Raymond Aron – c’est de lui qu’il s’agit – est plongé dans une profonde méditation sur son avenir : que va-t-il faire de sa vie ?

Une mission intellectuelle

Après son agrégation de philosophie (il a été reçu premier en 1928), il est venu en Allemagne, comme assistant de français. Il y a découvert la pensée allemande et ses grands auteurs : Georg Hegel, Karl Marx, Max Weber, Edmund Husserl, etc. Il se passionne pour une pensée qui met au cœur de sa réflexion « le sens » de l’action humaine, la destinée de l’homme « plongé dans le monde ». Autour de lui, l’histoire gronde : l’Allemagne du début des années 1930, c’est la crise économique, la montée du fascisme et du socialisme révolutionnaire. Le jeune Aron est tenté par l’engagement politique, les idéaux pacifiste et socialiste. Mais il hésite. De sa longue fréquentation avec Emmanuel Kant, il a retenu l’attitude critique. De la tradition positiviste française, il conserve le respect des faits, qui conduit à ne pas se laisser emporter par ses jugements. Tout à coup, alors qu’il traverse un pont, Aron a une sorte de « révélation » théorique sur ce que doit être son projet intellectuel : « Je me suis si souvent remémoré cette méditation (…). Il me souvient pourtant que j’écrivis à mon frère Robert, soulevé par la joie de la découverte, une lettre enthousiaste et peu intelligible » (Mémoires). Sa révélation est de nature philosophique et existentielle : « En gros, ce que j’avais l’illusion ou la naïveté de découvrir, c’était la condition historique du citoyen ou de l’homme lui-même. Comment, français, juif, situé à un moment du devenir, puis-je connaître l’ensemble dont je suis un atome, entre des centaines de millions ? Comment puis-je saisir l’ensemble autrement que d’un point de vue, un entre d’autres semblables ? D’où suivait une problématique, quasi kantienne : jusqu’à quel point suis-je capable de connaître objectivement l’Histoire – les nations, les partis, les idées dont les conflits remplissent la chronique des siècles – et mon temps ? » Aron se fixe alors une mission intellectuelle. Elle débuterait par une « critique de la connaissance historique » : connaître les conditions de possibilité et les limites d’une science de l’histoire. Mais cette réflexion, pour ne pas rester désincarnée, devait parallèlement se donner pour but de penser son époque. « Je devinais peu à peu mes deux tâches : comprendre ou connaître mon époque aussi honnêtement que possible, sans jamais perdre conscience des limites de mon savoir, me détacher de l’actuel sans pourtant me contenter du rôle de spectateur. »

Confronter les idées aux évolutions du monde

Cette ligne de pensée et de conduite, il va la maintenir pour le reste de ses jours. Aron appartient à une génération intellectuelle marquée par deux guerres mondiales et par l’opposition entre capitalisme et socialisme, une génération qui s’est enflammée pour les idéologies. On fut tour à tour socialiste, pacifiste, surréaliste, existentialiste, marxiste, structuraliste, etc. Aron, lui, est toujours resté un sceptique. C’était un libéral, mais pas un doctrinaire, ni un prophète du libéralisme idéologique. L’esprit de système lui est étranger, c’est là une ligne directrice de sa pensée. Sa philosophie de l’histoire repose sur un double refus : celui d’un historicisme qui enferme l’histoire et la société dans des lois implacables, et celui, symétrique, d’une vision désincarnée de l’être humain, qui serait libre par essence. Sur le plan sociologique, il est le tenant du pluralisme causal (la réalité ne se laisse jamais enfermer dans une logique unique), ce qui le conduit à adopter le pluralisme interprétatif sur le plan de la méthode (chaque théorie est un point de vue qui révèle une partie du réel). De là découle une démarche intellectuelle qui consistera toujours à confronter les idées et les modèles – particulièrement ceux des grands auteurs (Marx, Alexis de Tocqueville, Weber, etc.) – aux grandes évolutions du monde contemporain.

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