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Penke Olga. L’importance des « Extraits » dans la diffusion des Lumières françaises en Hongrie. In: Dix-huitième Siècle, n°26, 1994. Economie et politique. pp. 379-389.

www.persee.fr/doc/dhs_0070-6760_1994_num_26_1_1997

 

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TEXTE INTÉGRAL

L’importance des «extraits » dans la diffusion des Lumières françaises en Hongrie n’a pas retenu jusqu’ici l’attention des chercheurs. Elle fut pourtant remarquable. Il convient de distinguer deux types d’extraits. L’Esprit des Journalistes de Trévoux rassemblant les «Morceaux précieux de Littérature » dans le journal des jésuites, sera mon premier exemple, lequel peut être considéré comme l’extrait ayant eu la plus grande influence en Hongrie, car le directeur de l’une des premières revues en langue hongroise y puisa une centaine d’articles. Ce premier type d’extrait, compilé par d’habiles hommes de lettres français, joue un rôle considérable dans un pays dont les écrivains veulent rapprocher le niveau intellectuel et économique de celui des pays occidentaux, en faisant connaître à un public étendu la production littéraire et scientifique de l’Europe contemporaine. Il existe un deuxième type d’extrait, dont on ne doit pas sous-estimer l’intérêt : des extraits composés en langue française par des lecteurs hongrois qui font une sélection de textes dans le livre choisi suivant leur goût personnel ; ces extraits parviennent aussi à de nombreux lecteurs par des circuits clandestins et par des copies. Je vais présenter la fonction particulière de ce deuxième type d’extrait à travers quelques «annotations » manuscrites de l’Histoire des deux Indes, livre dont la fortune fut particulièrement intéressante dans la Hongrie du 18e siècle.

L’«extrait» est classé dans l’Encyclopédie sous la rubrique «Belles-Lettres » et présenté comme un genre à part. L’auteur de l’article mentionne en premier lieu l’importance des «extraits » dans des journaux, en précisant que dans ce cas-là l’extrait doit rendre compte des ouvrages récemment parus. L’auteur renvoie ici à l’article «JOURNAL », écrit par Diderot, où nous trouvons cette définition : «Ouvrage périodique, qui contient les extraits des livres nouvellement imprimés… » L’extrait d’un ouvrage philosophique ou historique, diffère quelque peu de l’article de journal, puisque l’écrivain doit y présenter non seulement les «morceaux frappants » et importants comme l’a fait le journaliste du compte rendu, mais surtout la substance de l’ouvrage. S’il a du talent, il peut présenter aussi sa critique. Des extraits paraissent, aux titres fort divers (esprit, génie, pensées, précis, abrégé, observations, analyse) qui promettent au lecteur de lui épargner une lecture pesante et ennuyeuse, en lui offrant agréablement les idées de l’ouvrage qui peuvent attirer son intérêt ou bien qui ont une utilité pour lui. Malgré les inconvénients du genre (il peut rendre paresseux ses lecteurs, il attire l’attention de la censure sur un livre dangereux), les écrivains français soulignent son importance dans une situation où le public semble être dans l’impossibilité de suivre la production livresque et les nouvelles connaissances. Il faudrait, remarque Marmontel, huit cents ans pour épuiser ce que la bibliothèque du roi contient ne serait-ce que sur l’histoire.

Ce genre du 18e siècle par excellence montre des similitudes avec le dictionnaire, à cause de son contenu hétérogène, encyclopédique, et aussi parce que l’auteur de l’extrait comme l’écrivain souvent anonyme des articles des dictionnaires, veut rester un simple médiateur, souligne son objectivité, sa neutralité et cache sa propre personnalité, puisqu’il veut être utile et rendre service au public.

L’utilité du genre est aussi mise en relief par Louis-Sébastien Mercier qui rassemble la plus grande partie de la production littéraire et scientifique de l’humanité, réduite en extraits, dans la bibliothèque utopique de L ‘An deux mille quatre cent quarante, publié en 1771. Même si l’ironie de l’auteur joue dans ce chapitre où la vision des bûchers de livres devrait plutôt nous effrayer, sa préférence pour les abrégés nous paraît sincère ainsi que la présentation des compilateurs comme «des gens estimables et chers à la nation ». On y reconnaît le désir des encyclopédistes de «rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre » et de porter l’attention sur l’essentiel.

On peut bien comprendre la ressemblance et la différence du rôle de l’extrait en France et en Hongrie, si on compare l’objectif indiqué par l’habile compilateur de L’Esprit des Journalistes de Trévoux, Pons-Auguste Alletz, et celui de son traducteur, qui continue à faire un tri dans l’extrait français pour son périodique. Dans l’introduction de L’Esprit , publié en quatre volumes en 1771, Alletz (auteur de plusieurs ouvrages du même genre) précise qu’il a l’intention de sauver de l’oubli de la postérité les meilleurs articles dont il ne garde que «l’essentiel » et qu’il arrange selon un système thématique.

Le journaliste hongrois Jôzsef Pétzeli partage la conception utilitaire de sa source, qu’il rappelle à plusieurs reprises, dans le prospectus d’abord, puis dans les préfaces de la revue Mindenes Gytijtemény (Recueil de Mélanges, ou Bibliothèque des connaissances diverses) parue entre 1789 et 1792 : «Notre recueil se charge de présenter l’essentiel (la moelle, l’esprit) de maints livres dans des extraits condensés, afin que des lecteurs de rang, de profession, de goût différents puissent y trouver quelque chose d’utile ». Il était conscient de l’utilité particulière de ce genre en Hongrie, et, à côté d’une argumentation similaire à celle des auteurs français («la lecture de ces livres demanderait plus de temps que la vie d’un homme »), il relève le retard intellectuel et scientifique des Hongrois qu’ils pourraient rattraper en enrichissant leurs connaissances de la substance des meilleurs ouvrages étrangers. Il s’est chargé d’une double tâche difficile : former un public et transplanter en Hongrie le genre de la «vulgarisation scientifique » et de la critique dont L’Esprit d’ Alletz est devenu la source et le modèle littéraire, comme en témoignent les articles originaux du périodique. On peut trouver une affinité d’esprit entre le journaliste français et le rédacteur hongrois quant à l’acceptation humble du rôle du journaliste médiateur qui ne crée point mais compile, traduit, essaie de rendre compréhensibles les sciences pour les «amateurs ». L’écrivain hongrois met pourtant en relief la particularité de sa tâche : motivé par le sentiment patriotique, il veut prouver par son entreprise l’aptitude de la langue hongroise à cultiver les sciences diverses.

 

Le choix de L’Esprit ne peut pas être simplement attribué au hasard ; nous avons plutôt les preuves que l’auteur a choisi soigneusement la source primordiale de son périodique, qu’il n’indique d’ailleurs nulle part et qui est restée méconnue jusqu’à nos jours. Dans sa bibliothèque particulièrement riche, figurent les numéros des journaux contemporains présentant des comptes rendus comme le Journal des Savants, le Journal helvétique , la Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savants de l’Europe, la Bibliothèque des sciences et des beaux arts, le Journal encyclopédique, et d’autres périodiques où il pouvait également trouver des comptes rendus comme Le Mercure de France (au total sept périodiques en langue française, avec 166 numéros). Le catalogue de la bibliothèque de Pétzeli révèle aussi son estime pour le genre de l’extrait, et représente un homme de lettres qui trouve dans ce genre le moyen de relier sa patrie à la culture européenne. Il est intéressant de découvrir la richesse de cette bibliothèque en dictionnaires et encyclopédies dont celui de Bay le et celui de Diderot édité à Yverdon (20 titres sur les 700), mais aussi 28 extraits qui portent le titre d’esprit, de pensées, de génie, d’abrégé, ou de mélanges. Cette bibliothèque, particulièrement bien com¬ posée et de valeur exceptionnelle, témoigne de l’érudition et de l’ambition de l’écrivain qui a eu l’intention de rendre «publique » sa collection. Cet écrivain-journaliste était, à la différence de la plupart des collectionneurs hongrois de livres précieux de cette époque, d’origine plébéienne. Durant ses études à Debrecen, ce futur pasteur protestant travaille déjà à la bibliothèque du collégium. Il termine ses études à Genève (en 1781), où il reste encore deux ans à la Bibliothèque publique comme bibliothécaire ; mais il a aussi accès à la bibliothèque riche en livres d’histoire naturelle du célèbre philosophe et savant Horace-Bénédict de Saussure. Il obtient une bourse, le Stipendium Bernardium, pour Utrecht, ce qui lui permet enfin d’acheter des livres à sa guise. Après son retour en Hongrie, ses amis hollandais complètent sa collection. Les livres de sa bibliothèque sont des preuves évidentes que Pétzeli a déjà préparé ses projets futurs pendant ses voyages d’études. Il devient fondateur d’une société savante, il a un rôle important dans la réalisation des premiers cabinets de lecture (à Sopron et à Pest). Il rassemble soigneusement des livres de caractère bibliographique et vulgarisateur ; cela montre son désir de former un public cultivé dans son pays.

Dans un exemplaire de L’Esprit des Journalistes de Trévoux de la Bibliothèque de l’Académie hongroise, des astérisques, marqués à la main, montrent le choix du rédacteur qui emprunte 23 articles du premier volume (traitant de la politique, de la législation, du commerce, de la population, de l’agriculture, du luxe, de la guerre et des négociations), 73 du second (sur les langues, la grammaire, l’historiographie, l’esthétique, la poétique), mais aucun des deux derniers volumes. Les traductions ne suivent pas mécaniquement l’ordre de l’ouvrage français, elles obéissent beaucoup plus aux principes de rédaction du journaliste hongrois.

L’analyse thématique des deux publications montre une similitude dans l’équilibre réalisé entre les différentes branches des sciences et de la culture, visant à un idéal encyclopédique. On peut remarquer une certaine affinité de conception dans trois grands domaines : les facteurs déterminant le développement de la société (lois, gouvernement, commerce, luxe), l’importance des langues comme véhicule des connaissances et enfin les idées esthétiques.

Pour mettre en relief l’importance de L’Esprit dans la diffusion des Lumières françaises en Hongrie, je choisirai quelques exemples significatifs.

Le lecteur hongrois a pu lire les pensées sociales les plus marquantes des philosophes français dans trois comptes rendus. Les théories mercantilistes et physiocratiques, l’apologie de la liberté économique et politique et celle du luxe côtoient des textes où s’exprime l’estime envers ceux qui cultivent la terre, dans la présentation de Y Essai politique sur le commerce de Melon et L’Ami des Hommes de Mirabeau. Montesquieu, qui devient une référence constante dans la revue lorsqu’on parle des questions sociales, surtout en 1790, année de la mort de Joseph II et des revendications nobiliaires hongroises (élection libre du monarque, idée de la «déformation » de la monarchie en despotisme), est présent avec le compte rendu traduit des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, mais aussi avec l’analyse de L’Esprit des Lois que les journalistes hongrois rédigent eux-mêmes. Le compte rendu traduit montre bien la supériorité du savoir-faire du journaliste français dans le genre.

Les analyses traitant des langues et des questions théoriques de la littérature reflètent une actualité vivement ressentie en Hongrie à la fin du siècle ; cela explique la multitude des emprunts (73 articles !). Les questions d’esthétique préoccupent visiblement le rédacteur-écrivain : il partage la sympathie de sa source à l’égard des Modernes dans leur querelle avec les Anciens, surtout en ce qui concerne la théorie de la traduction, le rôle suprême du génie dans la création littéraire, le principe de l’utilité dans l’art, l’importance des sentiments dans la réception d’une œuvre d’art. On peut aussi remarquer cet intérêt exceptionnel dans les commentaires sur le beau, le sublime, le goût, l’inspiration, l’harmonie et sur la «définition » des genres littéraires où nous assis¬ tons à la naissance des terminologies littéraires hongroises. Les terminologies en deux langues caractérisent aussi les articles sur l’histoire qui sont d’ailleurs plutôt des commentaires, des réflexions que des comptes rendus. Le rédacteur hongrois n’abandonne qu’un seul article de cet ensemble, ainsi ces 21 articles montrent un intérêt particulier pour ce sujet. Soulignons la prédominance de quelques idées : l’importance de l’enseignement de l’histoire, d’une écriture historique où l’histoire événementielle doit céder la place à l’histoire de «l’esprit humain », et l’histoire narrative à l’histoire philosophique et politique (c’est-à-dire celle des coutumes, des lois, des arts, des métiers, des institutions). La méthodologie de l’histoire devient importante, les sciences auxiliaires sont mises en valeur (on analyse des livres traitant de numismatique, d’archéologie, de chronologie, etc.). L’histoire universelle, nationale et contemporaine domine sous ces trois aspects ; l’Antiquité est jugée suivant les valeurs modernes. Le journaliste hongrois traduit fidèlement sa source, les changements de détail prennent ainsi de l’importance : sa préoccupation méthodologique est plus accentuée ; il refuse d’accepter tout rapport entre la Bible et l’histoire là où le journaliste français le suggère (bien qu’il soit sensible à l’idée de la Providence) ; il met en relief l’histoire nationale, l’importance des recherches d’érudition, il atténue le cosmopolitisme de sa source au profit de l’esprit national n.

Dans les articles traitant de la littérature, l’absence de Voltaire est remarquable. La seule omission du journaliste hongrois dans cet ensemble est d’ailleurs celle de la critique de la Henriade où le journaliste jésuite reproche à Voltaire de prendre le parti des protestants. Le pasteur hongrois, lui, traducteur de l’épopée de Voltaire, défenseur de la tolérance religieuse, exprime son désaccord par cette omission. En revanche, dans un article de son propre cru, il rejoint le point de vue des jésuites sur Voltaire historien, en le blâmant d’avoir nié la Providence, opinion qui n’est point commune à cette époque en Hongrie quand Voltaire historien était estimé et même imité par d’autres écrivains.

Il est difficile de mesurer l’influence des idées des Lumières françaises qui ont trouvé un écho auprès du public hongrois par la médiation de cette revue dont la source la plus importante a été L’Esprit des Journalistes de Trévoux. Les idées et les informations diffusées à travers les comptes rendus et publiés dans le journal hongrois eurent un retentissement qu’on peut remarquer dans la réflexion sur l’histoire et sur l’esthétique ; les écrits théoriques en témoignent. Ces traductions ont formé aussi la réflexion politique, économique et religieuse ; on peut dire que les comptes rendus de L’Esprit ont servi de catalyseur pour parler des sujets d’une actualité particulièrement vive en Hongrie. Ces traductions doivent être considérées comme autant de réactions d’une sensibilité motivée par le sentiment patriotique du journaliste hongrois qui était conscient de sa responsabilité : étant donné que son journal était le seul dans ce genre, il avait l’intention de prouver que culture, histoire, politique pouvaient être cultivées dans sa propre langue. Former un public de goût très varié, offrir des connaissances scientifiques à l’usage des intellectuels, mais aussi intéresser les femmes et enseigner la jeunesse, tel fut le devoir que Pétzeli a voulu accomplir en s ‘appuyant sur L’Esprit des Journalistes de Trévoux.

Comme dernier exemple, j’évoquerai l’écho de l’Histoire des deux Indes en Hongrie dont les extraits ont joué un rôle aussi important qu’auprès de ses lecteurs occidentaux.

Nous n’avons pas d’informations suffisantes pour préciser si avant 1790 les «extraits » de l’Histoire des deux Indes ont joué un rôle ou non en Hongrie. Les franc-maçons hongrois, l’économiste Gergely Berzeviczy ont probablement tiré du texte intégral des idées comme l’importance de la liberté du commerce, ou la conviction que l’état de leur pays ressemble (à cause de la politique douanière de la cour de Vienne) à celui des pays colonisés. Le livre a été mis à l’index en 1781 en Autriche et en Hongrie. Après 1790 ce sont des fragments, des maximes du livre qui surgissent fréquemment dans la presse écrite, dans les correspondances, dans les manuscrits ; il y a même des références qui indiquent comme source Y L’Esprit de Raynal. Certains extraits du livre connaîtront un succès indiscutable que nous pouvons confirmer en lisant les autojustifications écrites en prison par les «jacobins hongrois » qui citent textuellement ou librement des phrases entières de l’œuvre, ainsi par exemple cette phrase : «Les lois, les lois pour sauver une nation de sa perte, et la liberté des écrits pour sauver les lois ». Jânos Batsânyi utilise une maxime de Raynal comme «machine de guerre » pour la lutte contre la contrainte idéologique exercée par le gouvernement, et pour l’impartialité du journaliste qui ne connaît qu’un engagement : le service de la «Vérité sainte ». Remarquons que l’abbé Hédouin a choisi comme épigraphe la même citation pour son Esprit et Génie de Raynal . La traduction de deux nouvelles, parue dans la revue Urania en 1794 prouve le succès d’un autre type de fragment. Ces nouvelles appartiennent aux textes qui sont publiés dans plusieurs extraits du livre de Raynal, l’une des deux nouvelles paraît aussi sous forme d’édition séparée (il s’agit de la célèbre nouvelle Eliza qui est d’ailleurs le premier texte de Diderot traduit en hongrois).

Un extrait manuscrit mérite une attention particulière, les Annotations de l’Histoire des deux Indes de Pal Ôz. Ce jeune juriste talentueux, considéré comme la victime la plus innocente parmi les jacobins hongrois exécutés, a pris des notes de lectures dans les 3e et 4e volumes du livre, environ soixante pages sur 640.

Nous voudrions faire trois remarques avant de présenter brièvement ces Annotations. Les notes de lectures destinées à l’usage personnel sont souvent le point de départ des extraits publiés. C’est le cas du père Hédouin qui a publié anonymement des extraits d’abord rédigés pour son usage personnel. Son Esprit de Raynal (en deux volumes, petit format) est d’ailleurs susceptible d’être la source des passages les plus répandus en Hongrie au 18e siècle, on y trouve non seulement les deux nouvelles citées précédemment, les idées sur la liberté politique et le commerce, la définition du patriotisme, et d’autres notions-clés qui ont vivement contribué au succès de l’ouvrage ; mais l’auteur ajoute aussi une partie où il regroupe des maximes, pensées, anecdotes, réflexions puisées dans l’ouvrage. La deuxième remarque concerne l’usage des extraits manuscrits. Des copies non autographes parmi les Fragments mélangés de Pal Ôz prouvent éloquemment la large circulation de ces extraits et elles expliquent aussi la reprise sélective de certains passages dans des écrits de l’époque. Une dernière remarque : souvent les auteurs hongrois ne citent pas littéralement les pensées politiques de Raynal, mais la ressemblance de leur texte avec la réflexion de l’auteur français est frappante.

Une des particularités des Annotations de Pal Ôz est que le tiers des extraits rédigés, soit presque toutes les pensées politiques, sont tirés des passages écrits par Diderot, ainsi les réflexions sur les rapports entre le commerce, la liberté, le degré de perfection d’une société et le bonheur, les résultats tragiques de l’esclavage politique et civil, la condamnation de l’inquisition et du fanatisme, les principes de la colonisation, la définition de l’esprit national, la comparaison des peuples naturels et civilisés, le sort malheureux des femmes chez les sauvages, etc. Certaines idées choisies par Ôz sont empruntées à Rousseau, la plus importante résume les droits légitimes des nations offensées.

L’extrait de Pal Ôz montre une lecture active, une compréhension profonde. La répartition logique des textes, les passages résumés, le choix des exemples, les omissions, la transformation du texte sous forme de questions et de réponses, la mise en valeur des mots importants, les titres ajoutés au texte font de son manuscrit un bon exemple du genre de l’extrait dont l’auteur est capable d’engager un dialogue avec le texte français, d’expri¬ mer sa critique et de mettre en valeur ses propres idées sans déformer le texte original.

La fortune des «extraits » en Hongrie dans les deux dernières décennies du siècle est liée au programme des écrivains des Lumières hongroises qui désirent rapprocher leur pays de l’Europe contemporaine en présentant en langue hongroise des connaissances encyclopédiques. Les comptes rendus de L’Esprit des Journalistes de Trévoux, publiés dans un périodique hongrois, correspondent à cette volonté, et, malgré les modifications effectuées qui veulent «actualiser » ces extraits, on peut y reconnaître l’objectif original de ce type d’ouvrage, c’est-à-dire rendre accessible l’essentiel des connaissances et de la culture européennes à un public étendu. Il est intéressant de voir qu’il y a un double décalage ; d’une part, entre le journal des jésuites et l’extrait d’Alletz édité six ans après la fin de celui-ci ; d’autre part, entre les traductions hongroises faites à partir de ce dernier qui gardent une actualité vingt ans plus tard en Hongrie.

Les «extraits » hongrois de l’Histoire des Deux Indes montrent que les notions-clés, les passages cités sont en grande partie les mêmes que ceux qui caractérisent la fortune de l’œuvre dans les pays occidentaux. Il faut souligner que les lecteurs hongrois établissent un dialogue avec le texte français, par la répartition, le regroupement, la sélection des passages de l’œuvre. La particularité des extraits célèbres en Hongrie réside dans la focalisation sur la question de la légalité, de la liberté politique et économique et dans la constatation d’une certaine ressemblance entre les pays colonisés et la situation de leur pays. Les intellectuels progressistes et les «jacobins hongrois » utilisent comme «machine de guerre » des maximes et des passages de l’Histoire des deux Indes, et ces derniers en prennent des arguments de défense pendant leur procès. L’impact de l’œuvre sur le public hongrois repose moins sur l’ouvrage complet que sur la diffusion d’extraits parus et manuscrits.

Les deux types d’extraits ont joué aussi un rôle important, chacun à sa manière, dans la réflexion sur le métier du journaliste en train de se former en Hongrie, en favorisant l’impartialité, la probité, la fonction médiatrice du journaliste, la critique littéraire et la vulgarisation scientifique.

OLGA PENKE

Université de Szeged

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