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Par Emmanuel Bloch. Texte du cours Alef-bet visible sur www.akadem.org/pour-commencer. Février 2014

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Le commentaire de Rachi scrute chaque lettre du texte.

Si vous ne connaissez qu’un seul commentateur, c’est lui. Pas un cours de Bible ou de Talmud sans que l’enseignant ne dise « Regardons ce que dit Rachi ». Pourquoi son commentaire est-il le seul à être systématiquement imprimé dans le Talmud ou dans les Bibles en hébreu ?

D’autres commentateurs ne sont il pas intervenus depuis? La pensée juive se serait-elle arrêtée au 11e siècle? Autant de très bonnes questions auxquelles nous allons essayer d’apporter quelques réponses. Suivez-moi…


Contexte historique

D’abord le contexte et un petit voyage dans la machine à remonter le temps. Rachi est né à Troyes en France, il étudie à Worms et à Mayence en Allemagne. On se situe donc dans cette zone, franco germanique, de la Champagne à la vallée du Rhin où hommes, marchandises et surtout idées circulent librement.

La première grande croisade n’interviendra qu’à la fin de sa vie, il connait donc les dernières années de relative tranquillité pour les juifs en Europe. Pas de livres tels que nous les connaissons aujourd’hui, encore moins de bibliothèque… Tout au plus des feuillets conservés soigneusement et bien sur des rouleaux de la Tora. Les parchemins sont des objets très rares et chers à l’époque de Rachi.

L’imprimerie ne sera inventée que quatre siècle plus tard. La valeur de chaque mot et chaque lettre écrite est donc très importante. Par conséquent les érudits possèdent une mémoire phénoménale qui leur permet de connaitre par cœur des milliers de versets.


L’homme Rachi

On ne sait pas grand-chose et beaucoup de légendes circulent sur l’homme. Précisons d’abord que « Rachi » n’est qu’une sorte de pseudonyme: son vrai nom était Rabbi Chlomo Yitzhaki (Rabbi Salomon fils d’Isaac) qui donne en acronyme « Rachi ».

D’aucuns y voient aussi l’acronyme de Raban Chel Israël, le Maître d’Israël, nous verrons pourquoi tout à l’heure.

Il nait à Troyes donc, en Champagne, en l’an 1040, dans une famille d’érudits talmudiques. Il étudie la Torah avec son père, puis dans les grandes yeshivot du monde ashkénaze de son époque à Worms et à Mayence. Ses maîtres étaient eux-mêmes de proches disciples du père fondateur de l’étude de la Torah dans l’Allemagne médiévale: Rabbeinou Guerchom Meor HaGolah, littéralement: la lumière de la diaspora.

A l’âge de trente ans Rachi revient s’établir à Troyes. Il y fonde une yeshiva qui va attirer de nombreux étudiants et asseoir sa renommée en tant qu’érudit talmudiste de tout premier plan.On sait également qu’il a eu quatre filles et aucun fils. Il parlait le français et son texte est d’ailleurs agrémenté de nombreux mots en vieux français, nous y reviendrons, qui font la joie des grammairiens et des philologues.

Il meurt le 13 juillet 1105, âgé de 65 ans. On ignore même jusqu’à ce jour où il est précisément enterré. Peut être est-ce mieux ainsi car d’aucun lui vouerait un véritable culte.


Où trouve-t-on le commentaire de Rachi ?

Voilà pour l’homme et maintenant son œuvre. On trouve le commentaire de Rachi en marge des deux plus grands corpus du judaïsme: le Tana’h, c’est-à-dire la Bible (et je vous renvoie ici au clip Aleph-Bet consacré exclusivement à ce sujet) et le Talmud (là aussi je vous renvoie au clip Aleph-Bet correspondant.)

Lorsqu’on ouvre une Bible en hébreu on trouve toujours en dessous du texte biblique et en marge du texte talmudique, le commentaire de Rachi. Ce commentaire est écrit en hébreu mais dans une typographie un peu différente. Cela a d’ailleurs donné lieu à une confusion: la forme des lettres dans lequel est imprimé le commentaire de Rachi est appelé Ktav Rachi, l’écriture de Rachi.

Il ne s’agit néanmoins en aucun cas d’une forme d’écriture inventée par Rachi mais d’une typographie apparue en Afrique du Nord et utilisée par les imprimeurs pour distinguer le texte biblique du commentaire. La présentation est toujours la même.

Rachi relève quelques mots (trois ou quatre au maximum) dans le texte original qu’il reproduit en gras en tête de son commentaire et qu’il va expliquer. En quelque sorte un lien internet avant l’heure. Ce lien s’appelle un Dibour hamat’hil, littéralement une « parole qui commence. »

C’est en quelque sorte le point précis du texte où Rachi a ressenti le besoin d’une explication et à partir duquel il va renvoyer à une autre page de la base de données.


La méthodologie

Et maintenant la méthodologie. C’est là que réside le caractère entièrement novateur de la démarche. Chaque fois que Rachi prend la parole c’est qu’il a relevé un problème dans le texte: une question qui nécessite un éclairage, une confusion à dissiper, une curiosité orthographique ou grammaticale.

Mais attention, Rachi n’invente pas SA propre explication, il ne donne pas SON interprétation personnelle mais il va puiser dans le Midrach, l’explication qui va éclairer le sens. Je vous rappelle que le Midrach est la compilation et consignation pas écrit de toutes les interprétations qui se sont succédés au cours des siècles, depuis le don de la Torah.

Donc Rachi fait des liens, dans le jargon des talmudistes on dit qu’il « rapporte » un commentaire. C’est en cela qu’il est essentiel.

Il fait le lien entre le texte du Tana’h tel qu’il l’a devant lui et les siècles d’intelligence et d’interprétation qui l’ont précédé. A partir de là, le travail de Rachi consiste à sélectionner un midrach parmi les nombreux midrachim qui peuvent exister en parallèle voire se contredire. Chaque fois que Rachi parle il effectue un choix: il choisit le midrach le plus pertinent à ses yeux pour en laisser dix autres de côté.


Que nous dit Rachi ?

Lorsque Rachi parle, on vient de le voir, c’est toujours pour répondre à une question. Le problème c’est que son écriture est extrêmement concise, ramassée, presque laconique, pas un mot inutile. Il nous donne la réponse mais beaucoup plus rarement la question.

La première démarche consiste donc souvent à comprendre ce qui dérange Rachi dans le texte. Quelle est sa question? C’est une réflexion souvent difficile, et on se rend souvent compte qu’on était passé à côté d’une réelle difficulté. Le premier enseignement de Rachi c’est de nous apprendre à interroger le texte. Rachi nous livre d’ailleurs sa méthode au détour d’un commentaire.

Au chapitre 3 verset 3 de la Genèse il nous dit explicitement: « Il existe beaucoup de midrachim, et nos rabbins les ont déjà exposés à leurs places dans le Midrach Beréchith raba et dans d’autres recueils.

Quant à moi, je ne suis venu que pour fixer le sens littéral du texte. Pas de digression philosophique, pas de recherche d’un quelconque sens caché. Au contraire Rachi se veut un facilitateur de la lecture, une aide pour comprendre ce que dit le texte au sens le plus littéral.

Ce que l’on appelle en hébreu le Pchat, pchouto chel mikra, le sens littéral de l’écriture. A tel point que Rachi donne parfois l’impression de simplement jouer le rôle de dictionnaire : des remarques de nature purement grammaticale ou juste des traductions de termes difficiles.

C’est alors qu’il emprunte au français pour mieux décrire un outil, une plante, ou une maladie. C’est ce que l’on appelle les Loazim, traductions de termes techniques en vieux français.


Un Rachi emblématique

Prenons un exemple pour illustrer tout cela. Tout le monde connait l’épisode de Caïn et Abel, le premier meurtre de l’histoire.

Le texte biblique dit ceci: « Caïn parla à son frère Abel et lorsqu’ils furent dans les champs Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua ». (Genèse ch.4, v.8)

Peut être avez vous simplement poursuivi votre lecture ou relecture du récit à ce point. Rachi, lui, s’arrête. Il bloque en quelque sorte sur une question qui va vous paraitre aussi simple qu’évidente, dès que je vous l’aurais dite: « Ils se sont parlé mais qu’est-ce qu’ils se sont dit? »

Le commentaire de Rachi vient donc rétablir une lacune, un élément passé sous silence, c’est le cas de le dire, par le texte. Et voici l’explication de Rachi:

« Il a commencé par lui chercher querelle, afin de trouver un prétexte pour le tuer. Il a engagé avec lui des propos de querelle et de dispute pour s’en prendre à lui et lui ôter la vie. Il existe à ce sujet des midrachim, mais tel est le sens du texte. »

L’anomalie est donc résolue. Notez bien la fin du commentaire de Rachi: « Il existe à ce sujet des midrachim, mais tel est le sens du texte ».

Une fois encore le seul souci de Rachi est répondre à une question évidente que le lecteur pourrait se poser. Mais on remarque qu’au passage il stimule sa curiosité et lui dit: si tu veux en savoir plus va donc demander à ton maitre ou rechercher dans les compilations du Midrach.


Commentaire sur le Talmud

L’autre ouvrage majeur de Rachi, c’est son commentaire sur le Talmud. Ici aussi ce commentaire couvre presque l’intégralité du Talmud (lequel est un corpus d’une ampleur très importante).

A nouveau, le style d’écriture de Rachi se caractérise par sa simplicité et sa clarté. Le commentaire suit le texte du Talmud pas à pas, c’est-à-dire mot après mot ou phrase après phrase, et l’élucide de manière concise et précise.

Il ne s’agit donc pas pour Rachi de faire une analyse globale d’un passage talmudique donné, comme le font d’autres commentaires talmudiques. Il s’agit plutôt de permettre au lecteur de lire couramment le texte du Talmud et de le comprendre avec facilité.

Parfois Rachi, afin de permettre la compréhension du texte talmudique, en fournit la ponctuation ; par exemple : « cette phrase est une réponse », « ces mots sont une question rhétorique », etc.

Autre contribution majeure de Rachi à la lecture du Talmud: sa clarification de l’énoncé exact du texte. En effet, avant l’invention de l’imprimerie, le Talmud était un texte recopié à la main par des scribes spécialisés, ce qui était un travail long et fastidieux.

Il arrivait souvent qu’un scribe se trompe dans son travail de copie ; par exemple, le scribe pouvait mal orthographier un mot.

A l’époque de Rachi, donc plusieurs siècles après la mise en circulation du Talmud, un nombre importants de doutes avaient surgi quant à la bonne manière d’écrire (et donc : de lire ; et donc : d’appliquer en pratique) le texte du Talmud.

Or Rachi, sur la base de ses très vastes connaissances en Torah, précise dans chaque cas quelle lecture devait être préférée.


Rachi après Rachi

Les commentaires de Rachi ont donné lieu à une infinité d’autres commentaires. Rachi est devenu une référence incontournable du commentaire biblique et talmudique: on peut adhérer ou s’opposer à Rachi mais on ne peut pas s’en passer. A commencer par ses petits-fils qui ont constitué l’école des Tossafistes. Tossfot signifie « rajout’ en hébreu.

Si vous examinez une page du Talmud, vous verrez une division en trois parties de l’espace de la page : au centre, le texte original de la Michna et de la Guemara, les deux éléments qui forment le Talmud en marge, du côté de la reliure, le commentaire de Rachi ; et enfin en marge, côté extérieur de la page, les commentaires des Tossafistes.

Les Tossafot reprennent souvent l’enseignement de Rachi pour le contester, l’interroger ou l’éclairer. A la différence de Rachi, dont le commentaire venait expliciter le sens le plus simple du texte talmudique, les gloses des tossafistes avaient pour objectif de déceler des contradictions entre différentes parties du Talmud, parfois très éloignées les unes des autres et de les résoudre.

Leur but était de démontrer que le Talmud est un texte harmonique, sans contradictions internes. Ces commentaires sont également très étudiés de nos jours. On retrouve le même principe concernant le commentaire de Rachi sur la Tora.

Na’hmanide un des plus importants commentateurs séfarades de la Tora, aussi connu sous le nom de Ramban, commence presque systématiquement par citer Rachi pour ensuite le contredire. Ramban a vécu près d’un siècle après Rachi.

On comprend ainsi comment à travers les âges se noue un dialogue ininterrompu entre les commentateurs qui élaborent leur compréhension en ramenant d’autre midrachim, d’autres explications. Ce qui constitue le fondement même de l’étude.

Je parlais tout à l’heure de lien internet. Devant une pages enrichie de nombreux commentaires on a parfois l’impression de se retrouver devant un forum internet: des centaines de dialogues ponctuels s’établissent dans une apparente cacophonie mais en réalité dans un ordre bien précis.

Vous comprenez mieux maintenant, du moins je l’espère, pourquoi Rachi est appelé Raban chel Yisraël, le maître du peuple juif. Son enseignement s’adresse à chacun et à tout le monde, du plus ignorant au plus érudit. Il a constitué et constitue encore aujourd’hui le point de départ de toute étude.

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