quel-a-ete-le-role-de-la-france-en-philosophie-a-toutes-les-epoques-et-particulierement-au-moyen-age-et-au-dix-septieme-siecle
texte de la copie d’agrégation de P. Janet publiée [avec celle de C. Jourdain] par Victor Cousin, à la suite de son rapport adressé à M. le Ministre de l’Instruction publique, le 6 décembre 1848, et publié en 1849 [cf. notice : V. Cousin, Rapport ]
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DISSERTATION HISTORIQUE

Sujet : Quel a été le rôle de la France en philosophie, à toute: les époques, et particulièrement au moyen âge et au dix-septième siècle?

 

En tête de titre : République française, Ministère de l’instruction publique et des cultes, Agrégation des facultés.

Rapport daté de déc. 1848.

COMPOSITION DE MONSIEUR JANET

TEXTE INTÉGRAL

Il n‘y a rien d‘excessif à réclamer pour la France, dans le développement de la philosophie moderne, le rôle presque continu de l‘initiation intelligente et du progrès réglé. Si l’on excepte les époques où les dangers de la société ont forcé la France à abandonner la spéculation pour la science pratique et où elle ne s‘est pas montrée moins grande par le sentiment des besoins et des intérêts sociaux , que, dans d‘autres temps, par la culture des vérités métaphysiques, à ces exceptions près, et dans les temps ordinaires, la France est assurément le pays où l‘esprit philosophique a eu son expression la plus vigoureuse, la plus élevée, la plus raisonnable. De même que l‘histoire de la civilisation moderne se représente tout entière avec fidélité dans l’histoire de la civilisation française, et que nulle part, en Europe, le progrès politique n’a eu des lois plus régulières et des développements plus logiques que parmi nous, de même, il est vrai de dire que le mouvement de toute la philosophie moderne s‘exprime de la manière la plus vraie et la plus lumineuse dans le mouvement de notre philosophie nationale, et peut y être étudié avec la dernière exactitude.

Il y a deux grandes époques de la philosophie spéculative parmi les modernes : ce sont celles où la société assise avait assez de loisir et de tranquillité pour permettre a l’esprit humain de cultiver avec suite les problèmes de la science pure, le moyen âge et le dix—septième siècle. La renaissance a donné le spectacle d’une philosophie courageuse et ambitieuse, mais stérile; et le dix-huitième siècle a tourné toutes les forces de la pensée vers les questions politiques et sociales, et n‘a guère vu dans la philosophie proprement dite qu’un instrument. Il reste ainsi deux grandes philosophies que la civilisation moderne peut opposer avec orgueil à la civilisation antique : la scolastique et le cartésianisme.

C‘est en France que la philosophie scolastique s‘est produite, s‘est développée, a mûri, s‘est épanouie, a reçu les premières atteintes et les derniers coups. Son histoire se divise en trois grandes périodes; la première est cette période , la plus intéressante, chez les individus comme chez les nations, la jeunesse, si remarquable par l‘énergie, le progrès rapide, les grandes vérités mêlées aux grandes erreurs, surtout. la confiance généreuse et intrépide. Dans cette première période, la querelle des réalistes et des nominaux éclate : toutes les profondeurs de la question sont entrevues ; la philosophie s‘éveille. La seconde période est celle de la maturité; l’esprit humain s‘est satisfait lui-même, et se repose dans la possession assurée du vrai. La troisième est la période de la décadence: elle nous reproduit quelque chose de l‘énergie et de la vie que nous admirions dans la première; car il ne faut pas moins de force pour détruire que pour créer.Mais cette énergie n‘a plus le même charme ; ces derniers efforts de la vie n‘attestent que la nécessité et l‘approche de la mort.

Chacun de ces trois moments de la scolastique est représenté par un grand nom: Abélard, saint Thomas, 0ccam, tous trois, non pas nés en France, mais ayant vécu, enseigné, écrit, lutté, souffert en France. Ils représentent donc tous trois l’esprit de la France en philosophie à chacune des trois périodes qui embrassent et épuisent l’histoire de la philosophie du moyen âge.

Ni Abélard, ni saint Thomas, ni Occam ne sont les seuls noms illustres de la scolastique en France. Mais autour de ces trois noms se groupent tous les autres, expressions diverses des diverses faces de la pensée philosophique. Abélard est le centre de la première période. Mais avant lui, a côté de lui, Roscelin, saint Anselme, Guillaume de Champeaux, représentent avec gloire les efforts variés de la liberté et de l’autorité entre lesquelles la philosophie scolastique a été perpétuellement combattue. La philosophie se concentre alors dans une seule question. Mais le génie pénétrant de cette époque avait vu que, dans la question de la réalité des universaux, sont engagées toutes les questions métaphysiques, par exemple, la capacité de notre raison et la substantialité des êtres, c’est-à—dire le double problème fondamental de la logique et de l’ontologie. Si les esprits de ce temps n’avaient pas le discernement précis de ces profondeurs, ils en avaient certainement l’instinct; et Roscelin, enfant de la France, en dirigeant contre les universaux des objections subtiles et inexpérimentées, témoignages d’un génie novice, mais déjà investigateur, ne faisait rien moins cependant que réveiller la métaphysique de la Grèce, et annoncer, en les préparant, les grands combats spéculatifs dont la France, héritière d’Athènes, devait donner le spectacle au monde. Outre le mérite d‘avoir pressenti l’importance de la question des universaux, Roscelin a en celui de décider la renaissance de la phi1050phie par la liberté de sa pensée; par là encore , il exprimait un des côtés les plus nobles de la France en philosophie: l’indépendance. Saint Anselme , contemporain de Ruscelin , défenseur éminent du réalisme, représente aussi à sa manière la liberté philos0phique, mais en la conciliant avec le sentiment sincère et prudent de l’autorité. Saint Anselme est le premier de ces esprits qui presque de tout temps ont illustre la France, conciliateurs intelligents de la foi et de la raison, partisans de l’autorité jusqu’au point où elle réclame de l’esprit humain des sacrifices que sa nature et ses lois essentielles lui interdisent.

Mais c‘est dans Abélard surtout qu’éclate à cette époque le génie de la philosophie, c’est—à-dire de l’analyse, du raisonnement, de la discussion. Nul n’a plus énergiquement revendiqué les droits de la raison; nul n’a mieux travaillé à l’affranchissement de la philosophie. Il a doué l’esprit humain d’un instrument puissant; il l’a assoupli par les exercices d’une gymnastique inconnue avant lui; sans avoir professé un système philosophique précis, il a en ce sentiment des milieux, qui convient si bien à l‘esprit modéré de la France, et sans savoir au juste lui-même ou s’arrêter, il a rejeté avec sagacité les thèses extrêmes et absolues de Guillaume de Champeaux et de Roscelin. Ce n’était pas le signe d’un médiocre génie, que de voir à cette époque que le réalisme exagéré absorbe tous les individus dans des entités abstraites, lesquelles s’anéantissent à leur tour dans une entité dernière, abîme de l’existence et de la pensée; et que le nominalisme absolu, en ramenant les genres aux individus, les individus aux phénomènes, et les phénomènes aux simples mots, réduit en poussière tous les objets, et toutes les idées des objets. Saint Anselme et Abélard, les deux esprits les plus éminents de ce temps, nous marquent parfaitement, dès l’origine, la double limite qui, du côté de la liberté ou de l’autorité, a arrêté presque toujours les efforts de l’esprit philosophique en France, le retenant, loin des excès, dans un sentiment mesuré d’indépendance et de docilité.

Dans la seconde période, saint Thomas, génie organisateur,doué d’une puissance de synthèse incomparable, fut le propagateur d’un dogmatisme raisonnable où la théologie s’expliquait parla dialectique profane, où la pensée, toute platonicienne, se traduisait dans les formules d’Aristote , où le réalisme, si nécessairement lié à la foi religieuse, était modéré par le sentiment intelligent du péripatétisme, où toutes les forces dont disposait alors l’esprit humain, le dogme, la dialectique, l’esprit platonicien transmis par les pères, l’esprit péripatéticien transmis par les écoles , s‘unissaient dans un seul système par la force d’un génie singulier. C’est en France que s’éleva ce monument admirable, résumé de toute la science du moyen âge, où l’esprit humain essaya de constituer le symbole définitif de ses croyances, et de déterminer les limites infranchissables de ses mouvements. La seconde période de la scolastique, dont saint Thomas est la lumière, ne fut pas aussi sans avoir ses luttes et ses querelles. Albert-le-Grand, Dans Scott, saint Bonaventure, Roger Bacon sont les grands noms de cette époque. C’est le plus beau moment, le développement le plus riche et le plus brillant de la philosophie scolastique. Dans la période suivante, la scolastique, comme toutes les choses humaines, commence à dépérir ; elle tourne contre elle-même sa propre méthode et ses propres armes. Occam, génie négatif, embrassa dans une même polémique les principes classiques des  écoles, les dogmes de l’Eglise, la puissance ecclésiastique, et entraîne les esprits dans un nominalisme extrême et plein de périls. Les excès du dogmatisme, les déchirements de l’autorité catholique, les inventions nouvelles, le mysticisme de Gerson, tout s‘unit à la dialectique d’Occam pour perdre en France et en Europe la philosophie scolastique; et l’Université de Paris elle—même , dans la personne de son chancelier d’Ailly, l’esprit modéré et conservateur, mais admirablement libéral, se déclara nominaliste. Dans la première période de la scolastique, la France avait montré un admirable génie d‘investigation et de découverte; dans la seconde , elle avait déployé le génie de l’organisation et des systèmes; dans la troisième , le génie de la polémique et de la négation. Elle avait ainsi appliqué aux trois périodes de cette philosophie les trois forces qui leur convenaient à chacune; les trois forces qui créent, développent , constituent et anéantissent toutes les choses humaines.

Dans la Renaissance et au seizième siècle, la France négligea la spéculation pour une philosophie plus pratique, plus près de la vie et de la réalité. Elle laissa à l’Italie les témérités philosophiques, à l‘Allemagne et à l’Angleterre, les témérités théologiques, et se consacra, avec une suite et une persévérance trop peu remarquée, à la conciliation des esprits. Elle a aussi, sans doute, livré la guerre à la philosophie d’Aristote. Elle a aussi, comme l’Italie, offert une victime à la barbare superstition du temps, Pierre la Ramée, esprit élégant et sensé, plus littéraire que philosophique. Mais il est certain qu’elle a négligé les grandes entreprises philosophiques, de même qu’elle a rejeté les grandes innovations religieuses. Ce qu’elle a tenté surtout, ce fut de ramener les esprits, également égarés par les prédications fanatiques de tous les partis religieux, à des pensées plus saines, plus humaines, plus modérées. Telle fut l’œuvre surtout de Montaigne, nom charmant dans un siècle affreux, symbole de culture, d’indulgence, de civilisation polie, au milieu des excès de la superstition et de l’ignorance. On a trop fait remarquer dans. Montaigne, comme dans Rabelais, le scepticisme : ne les considérez pas seuls, mais au milieu de leur temps, entre le bûcher de Bruno et celui de Servet. Leur rôle a été de modérer le fanatisme meurtrier des hommes de ce temps, ou par une insouciance pleine de charme comme Montaigne, ou par une gaieté, souvent frivole, souvent sérieuse, comme Rabelais, ils furent aidés par des hommes éminents, les sages de cet âge, philosophes véritables, qui croyaient plus utile de donner l‘exemple de la vertu et de la modération que de fatiguer, par de vaines théories, les esprits déjà si troubles, les Pasquier, les Rodin, les l’Hôpital, en un mot, tous les hommes du parti modéré, en qui résidait le génie fidèle de la France, un moment vaincu et obscurci, mais bientôt victorieux de nouveau ; génie de prudence, de mesure, de ferme et sage liberté, qui, dans la politique comme dans la philosophie, a caractérisé tous nos grands hommes.

Au seizième siècle, ce n’était pas la France qui avait tenté les premiers essais de la réforme philosophique. Elle avait laissé l’Italie consumer avec Bruno, Tclesio, Campanella, son génie puissant et subtil, mais déréglé. Elle avait même abandonné à l’Angleterre la première gloire de la réformation des sciences naturelles et expérimentales. Mais, lorsque le moment lut venu de fonder la philosophie moderne, lorsque le repos des esprits, l’ordre matériel des Etats, et l’adoucissement des mœurs permit d’entreprendre avec loisir la réforme de l’entendement et des principes généraux de la méthode philosophique, elle ne se laissa plus dépasser par aucun pays, et produisit Descartes. Le seizième siècle avait eu le besoin de la liberté, il n’en avait pas eu l’intelligence. Il avait pris trop souvent l’emportement pour la force, et l’extravagance pour le génie. Quelle que puisse être la valeur des imaginations ou des vues dont les ouvrages de Bruno, de Garden, de Campanella, de Vanini abondent, elles pêchent toutes par un défaut commun, c’est de ne pas être le produit régulier de la raison, c’est de reposer sur des principes arbitraires et des méthodes fantastiques. Descartes vint, qui comprit d’une part que la condition fondamentale de la philosophie est la liberté, de l’autre, que la liberté n’est autre chose, en philosophie, que l’obéissance de la raison à elle—même. Il rejeta par conséquent de la philosophie toute autorité, mais non pas toute loi. Le libre examen fut pour lui la domination sans limites de la raison, non pas d’une raison capricieuse et libertine, mais d’une raison soumise à des lois certaines et des principes immuables. Il écarta rigoureusement de la science tout ce qui ne s’offrait pas à lui avec les caractères invincibles qui forcent la raison à adhérer et à se soumettre, par conséquent toutes les impressions de la sensibilité, de la coutume, de l’éducation, c’est—à-dire ce qui est la plus grande partie de nos croyances, ou qui, se mêlant à nos convictions les plus pures, en altère le caractère et en diminue la valeur. Puis il s’imposa l’obligation de rétablir sur les principes que cette critique de toutes ses opinions laissait intacts la série complète de toutes les vérités nécessaires à notre existence, en les soumettant toutes au même critérium, la clarté et la distinction des idées, c’est—à-dire à l’évidence : méthode d’une incomparable hardiesse et en même temps d‘une incomparable sagesse: car, quel plus sûr moyen d’éviter l’erreur, que d’affranchir ses raisonnements et ses jugements de toute influence de la sensibilité et de l’imagination, de l’autorité, hors les cas où la raison elle—même nous ordonne de nous soumettre à l’autorité ? Ce qui n’est pas moins admirable dans Descartes que sa méthode, c’est la manière ferme et simple avec laquelle il l’applique. Le point fixe auquel s’arrête son doute universel est l’existence personnelle, vérité presque naïve, mais singulièrement profonde: car c’est en nous-mêmes que nous sentons le plus intimement et le plus effectivement la réalité et l’être : c’est par la conscience immanente de notre individu que nous nous séparons de tout assemblage de molécules, ou que nous nous distinguons de toute autre substance que la nôtre propre. Ainsi le bonheur de Descartes ou son génie l‘avait conduit à reconnaître comme premier principe indubitable celui qui fonde et implique toutes les vérités les plus essentielles à notre être. En ne cherchant que la méthode la plus exacte et la plus satisfaisante, il avait trouvé le principe du spiritualisme le plus rigoureux et le plus simple. Descartes possède et reproduit les plus hautes qualités de l’esprit philosophique français : le besoin de la liberté, l‘intelligence profonde des conditions et des lois de la liberté; la hardiesse méta physique et la prudence pratique, deux vertus indispensables l’une a l’autre; la simplicité et la sobriété du raisonnement, la concentration des pensées, la clarté et l’austérité de la forme, enfin la majesté de l’ensemble. Tels sont les traits éminents des deux plus beaux livres de philosophie des temps modernes, le Discours de la Méthode et les Méditations.

Aussitôt que des principes nouveaux sont proclamés en philosophie, ils produisent leurs conséquences; parmi les philosophes qui les ont adoptés, les uns les développent et les étendent, les autres les corrigent et les déterminent. Ce double travail fut opéré sur la philosophie de Descartes par deux génies que la France peut réclamer à juste titre, Malebranche et Leibnitz, Leibnitz français par la langue et par l’esprit, sinon par la naissance.

Il y a un côté de la philosophie que les esprits froids et seulement méthodiques sont incapables de sentir. L’âme, dans le rapport qu’elle a avec le monde supérieur de l’intelligible, est douée d’une vertu que je ne dirai pas supérieure à la raison, puisque je la crois le développement le plus pur et le plus exquis de la raison elle—même, mais supérieure sans aucun doute à la raison géométrique, c’est-à—dire à celle qui procède des principes aux conséquences, et ne connaît que les définitions, les théorèmes et les corollaires. Cette vertu, si elle domine sans réserve, peut nous entraîner loin de la réalité, dans les abîmes où se perdent les mystiques. Trop cultivée, elle devient la chimère de l’extase; mais, dans une mesure, elle est conforme à la nature humaine, et il n’y a pas de plus beaux élans que ceux où Platon s’élève par la vertu divine de l’ê’pwc en de l’ô’pgu,mç. Aussi toutes les nations qui ont le don généreux de la philosophie, s’enorgueillissent avec raison de ces sortes de génies d’un mysticisme modéré, le plus grand et le plus bel effort, sans aucun doute, de l’âme humaine. Rome, qui n’a pas produit un seul grand philosophe, n’a pas en de tels mystiques. Athènes a en Platon, et la France a Malebranche. Mais même lorsqu’elle a incliné au mysticisme, la France a toujours évité les excès désordonnés de l’Italie et de l’Allemagne. Gerson, Malebranche, Fénelon, voilà nos mystiques: au fond ce ne sont que des rationalistes inspirés. Chez Malebranche, le spiritualisme de Descartes s’est raffiné et idéalisé : l’homme et la nature y sont tellement effacés devant Dieu que, si l’auteur était logique, le monde pourrait bien n’être que l‘assemblage des modes de la divinité. Malebranche, on l’a répété cent fois, et il est inutile de le démontrer ici, c’est Spinosa chrétien. Mais ses inconséquences sont encore les témoignages éclatants de cette sagesse et de cette tempérance à laquelle la France condamne, dans leurs erreurs mêmes, tous ceux qu’elle inspire de son génie.

En France, le mysticisme ne peut être qu’une exception. Si nous y inclinons quelquefois par certains côtés de notre nature, le fond de notre génie nous en éloigne : la crainte des excès nous corrige et nous retient. Contemporain de Malebranche, Leibnitz, disciple , comme lui , de Descartes , mais , frappé du lien secret qui unissait Descartes à Malebranche, et Malebranche à l’héritier corrupteur des doctrines de Descartes, Spinosa, Leibnitz consacra notre langue à la défense des éternels principes du spiritualisme que compromettait une fausse interprétation de certains principes du cartésianisme. Malebranche sacrifiait l’expérience à la contemplation exagérée. et le réel à l’idéal. Leibnitz , sans renoncer à l’idéal, revint au sentiment du réel, non par l’effort d’un empirisme matérialiste, comme Locke, en Angleterre, mais par l’analyse profonde de la notion d’e5prit et de substance, corrigeant ainsi Descartes par Descartes même, et fidèle à l’inspiration primitive du cartésianisme, au principe de l’existence personnelle, fondement indestructible de la spiritualité et de l’individualité de l’âme humaine. Au fond, Malebranche et Leibnitz, malgré la diversité de leurs directions, sont profondément inspirés du même esprit, de l’esprit libéral, rationaliste, Spiritualiste du maitre commun. La philosophie française, dans ces trois grands hommes, a donné l’exemple des diversités légitimes auxquelles le progrès d’un même principe peut conduire des génies diversement originaux. C’est toujours dans les limites d’une philosophie sage, méthodique, généreuse, que se développe la pensée des deux interprètes les plus grands et les plus fidèles du cartésianisme.

Dans Leibnitz et dans Malebranche, la philosophie cartésienne est en progrès et en mouvement, elle n’est pas en décadence : elle se transforme, elle ne se dissout pas. C’est au contraire le temps de son plus beau triomphe. Fondée par Descartes, dével0ppée par Malebranche, réformée par Leibnitz, elle pénètre par Bossuet et Fénelon dans l’Eglise; par Arnauld, dans le jansénisme; par Rohaut et Mersenne, dans les sciences; par madame de Sévigné, dans le monde; et, par tous les écrivains cartésiens, dont un grand nombre nous sont restés inconnus, dans les écoles. Pour la première fois, depuis le treizième siècle, on vit une philosophie presque universellement admise par les hommes éclairés, qui s’allie avec la religion sans l’humilier, qui défend la liberté sans attaquer l’ordre moral, qui fonde par la plus sévère méthode et sur les principes de la pure raison les plus saines et les plus nécessaires croyances. Tel est le beau spectacle que la France philosophique a donné au dix- septième siècle.

Au dix-huitième siècle, la scène changea. Après avoir imposé à l’Europe sa philosophie comme ses mœurs et son goût, la France paraît abdiquer. Elle emprunte à l’Angleterre une philosophie toute faite, inférieure de tout point à la philos0phie cartésienne, et s’efforce seulement de la rendre plus systématique et plus simple. Ce phénomène singulier s’explique, quand on songe au rôle nouveau que la France s’est choisie dans ce siècle mémorable. La France avait presque toujours, jusqu’alors, soutenu le principe de l’autorité; au moyen âge, elle avait fait de constants efforts vers l’unité et l’organisation. Au seizième siècle, elle avait repoussé avec énergie les entrainements des réformateurs. Au dix—septième siècle, elle avait offert le spectacle d’une société admirable, reposant sur le principe monarchique et le principe religieux intimement unis. Et maintenant, infidèle à elle-même, elle donne le signal de la guerre aux institutions consacrées. Il semble que, pour la décider à prendre le parti des révolutions, il lui faille un intérêt immense, plus grand que celui des réformateurs du seizième siècle et des révolutionnaires anglais du dix-septième, l’affranchissement de l’espèce humaine et l’établissement d’une société nouvelle sur la triple base de la liberté politique, de l’égalité civile et de l’indépendance religieuse. Une fois ce des:.e£n conçu, elle y consacra toutes ses forces , et , résolue de détruire avant d’édifier, elle adopta une philosophie négative, la philosophie de Condillac, de Voltaire et de Diderot. Mais, même au sein des ruines, le sentiment puissant de la vie et de la vérité ne l’a pas abandonnée. Le matérialisme est loin d’être la philosophie du siècle entier. Si Voltaire y inclue quelquefois, sa foi a l’existence de Dieu et a la loi morale le ramène la plupart du temps au vrai. Condillac est nettement Spiritualiste : et les hommes de génie qui ont travaillé de la manière la plus utile à l’établissement d’un nouveau régime, Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau, Turgot , ont appuyé leurs théories politiques sur les principes traditionnels de la philosophie française , les principes spiritualistes. Mais, soit que la philosophie du dix—huitième siècle penche vers le sensualisme et le matérialisme, soit qu’elle se relève par une sorte de stoïcisme, elle néglige partout et toujours les problèmes de haute spéculation. Elle a trop à faire de combattre les préjugés, de dénoncer les injustices, d’appeler les hommes à la liberté, à la dignité. Son plus grand effort est de traduire dans les lois et dans les mœurs les principes d’humanité et de tolérance qu’elle cherche moins à approfondir qu’à répandre, moins 51 expliquer par des systèmes qu’à consacrer par des applications. Aussi sa plus belle œuvre n’est-elle pas le Traité des sensations, ni même l’Esprit «les lois, ni même l’Emile ou le Contrat social, ni l’Essai sur lus mœurs, ni aucun autre livre de ce temps, mais cette déclaration immortelle des droits de l’homme et du citoyen, résumé de la philosophie du siècle, votée en présence de l’Etre suprême par les représentants unanimes de la nation affranchie.

Ainsi la philosophie française que nous avons vue débuter avec le moine de Compiègne. Roscelin, s‘est élevée peu à peu par une pratique fidèle et prudente de la liberté jusqu’à la dernière conquête que puisse rêver l’esprit humain: la transformation de la société selon les principes purs de notre raison. Qui pourrait dire, si les faits n’étaient là, que dans ces disputes grossières des cloîtres et des écoles, dans ces tâtonnements de la liberté philosophique, s’agitaient, pour l’humanité, d’aussi hautes destinées ! Mais, pour arriver à ce terme, il a fallu tous les ménagements, tous les tempéraments que les réformateurs comme Abélard et Descartes ont apportés à leurs plus grandes hardiesses; il a fallu pendant longtemps l’alliance de la liberté et de l’autorité , et la soumission de la première à la seconde. Saint Anselme et Bossuet n’ont pas moins fait, en un sens, pour les progrès de la liberté , qu’Abélard et que Descartes. C’est à sa sagesse que la France a dû d’être toujours à la tête des progrès philosophiques et politiques des peuples européens. Mais, à la tempérance et à la mesure, la France a joint le sentiment intelligent du progrès, le génie de l’investigation, la vivacité de l’initiative, et, quand il l’a fallu, la hardiesse de l‘entreprise. Dans la science, elle a cultivé la spéculation sans se perdre, et la pratique sans descendre. Amie de l’ordre et des principes stables, elle a travaillé pour sa part d’une manière énergique à renverser un ordre trompeur et apparent, dont les principes étaient faux et les fondements en poussière. Ainsi, le génie de la France , dans la science comme dans l’action, a toujours résumé en lui, dans une juste harmonie, les qualités et les aptitudes les plus diverses , et en apparence les plus contraires , mais qui ne se nuisent et n battent que lorsqu’elles sont portées à l’excès.

 

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