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Pierre Simon Laplace, Beaumont-en Auge (Calvados), 23 mars 1749 – Arcueil, 5 mars 1827

Auteur du texte : Dhombres, Jean

Recueil 1999

La stabilité de la connaissance

Pierre Simon Laplace
Lithographie d’après Philippoteaux (1815 – 1884) Paris, bibliothèque historique de la Ville de Paris © Collection Viollet

A peu près n’importe quel journal grand public posera Laplace comme un inconnu auprès des Français ; ce constat établit à quel point les deux cultures littéraire et scientifique vivent séparément dans l’Hexagone. Car tout étudiant en sciences connaît le nom de Laplace, à commencer par le parisien qui connaît le nom d’une station de métro où il doit se rendre à une certaine Maison des examens. Plus sérieusement, il rencontrera Laplace en mécanique et en électricité avec l’équation du potentiel (le laplacien), en probabilités et statistiques par la loi forte des grands nombres, en physique avec la transformée de Laplace, etc.

Laplace est l’un des grands savants encyclopédistes dont la pensée a participé au façonnement de la modernité au XIXe siècle ; son énoncé du déterminisme, en 1814, en marque l’un de ces moments forts. « Nous devons donc envisager l’état présent de l’Univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome. Rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux ». En se donnant l’indispensable illusion d’une histoire encore possible, notre aujourd’hui renie d’autant plus volontiers la formulation de Laplace qu’il la croit fondamentalement exacte. En tout cas, Laplace rencontre au plus profond le sentiment de la majorité de nos contemporains quand il parle de la science, et en particulier de la mathématique : « presque toutes nos connaissances ne sont que probables ; et dans le petit nombre de choses que nous pouvons savoir avec certitude, dans les sciences mathématiques elles-mêmes, les principaux moyens de parvenir à la vérité, l’induction et l’analogie, se fondent sur les probabilités »

Dans le petit nombre de choses que l’on pouvait savoir de son temps, Laplace a rangé l’organisation du système planétaire autour du Soleil, et aussi bien les mouvements des satellites autour des planètes, la Lune ou les satellites de Jupiter. Disparu un siècle après Newton, en 1827 donc, en suivant les seules hypothèses et méthodes de Newton (loi d’attraction universelle, utilisation du calcul différentiel et intégral), et jusque dans les dernières irrégularités des tables astronomiques, Laplace a voulu rendre compte de ce système. En 1799, il intitulait lumineusement son œuvre majeure du nom de Mécanique céleste, et Henri Poincaré presqu’un siècle plus tard lui rendait hommage en reprenant le même titre, pour dire une nouvelle conception du monde que nous n’avons comprise qu’aujourd’hui sous la forme du chaos : Nouvelles méthodes en mécanique céleste.

L’œuvre accomplie ne faisait pas oublier à Laplace l’œuvre à accomplir : il estimait qu’il fallait au moins adapter les méthodes mathématiques de la mécanique céleste qui lui permettaient de démontrer la stabilité du système solaire, afin d’atteindre des phénomènes de la physique terrestre, capillarité, affinités chimiques, électricité, chaleur, optique.

C’est une mentalité scientifique conquérante qu’illustre Laplace : l’extraordinaire puissance du penseur ne s’embarrasse pas d’élégance ; il ne cherche pas à privilégier les mathématiques qui lui servent d’outil ; comme Kant son contemporain, la métaphysique lui paraît devoir être bouleversée dans sa recherche même. Laplace n’en écrit pas moins une langue claire : son Système du monde de 1796 est sans aucun doute le chef-d’œuvre de la littérature de vulgarisation scientifique, et peut se lire encore aujourd’hui avec plaisir et intérêt, jusque dans sa précautionneuse hypothèse cosmogonique sur la formation du système solaire.

Dans une volonté de représentation de la science utile à la seule connaissance, ses disciples, et le plus direct d’entre eux, Joseph Fourier, voulurent faire oublier que Laplace avait participé à la vie politique. Il fut quelques semaines ministre de l’Intérieur de Bonaparte au lendemain du coup d’État de Brumaire, mais devint archichancelier du Sénat conservateur jusqu’à l’abdication de Napoléon qu’il contresigna, et Louis XVIII se félicita qu’il accepte de devenir marquis et pair de France. C’est peut-être une tradition de la France scientifique que Laplace inaugura : un accompagnement du pouvoir afin de servir les intérêts d’une connaissance jugée indispensable pour la Nation, et peut-être plus pour la civilisation qu’elle incarne.

Si Laplace est un monument de la pensée française, il est trop peu visité. Car sa vie et son œuvre même soulèvent des questions qui contraignent à la critique, jusqu’à celle de notre propre modernité, par exemple l’idée que le savant se faisait du rôle de la religion. Il fallut bien du temps pour que le Dictionnaire de théologie catholique juge athée la doctrine du déterminisme, et c’est entre autres un signe fort que la pensée de Laplace, dans son temps, fut reçue comme un humanisme militant.

Jean Dhombres directeur de recherche au CNRS,
directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales*


http://www.archivesdefrance.culture.gouv.fr/action-culturelle/celebrations-nationales/recueil-1999/sciences-et-techniques/pierre-simon-laplace

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