Egypte passion française (Robert Solé, 2007)
Robert Solé, Seuil, 1997, 416 p.

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4° de couverture
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Voilà plus de deux siècles que l’Égypte fascine les Français. Ce sont les savants emmenés par Bonaparte qui, en l’étudiant avec passion, l’ont révélée au monde, sinon à elle-même. Un autre Français, Champollion, déchiffrera plus tard les hiéroglyphes ; Auguste Mariette créera le Musée du Caire ; les saint-simoniens venus de Paris rêveront au canal de suez et Ferdinand de Lesseps le réalisera…

A cette passion française répond dès le départ une attirance des Égyptiens pour la patrie de Voltaire et de Rousseau. Très tôt naîtra ainsi sur les bords du Nil une « France égyptienne », avec sa presse florissante, ses salons littéraires et ses établissements scolaires prestigieux. Loin de stopper ce mouvement, l’occupation britannique de la fin du XIXe siècle renforce paradoxalement la francophilie des Égyptiens. Occupée par les Anglais, l’Égypte choisit de rêver en français.

C’est cette formidable aventure commune, dont les héros sont des égyptologues, des ingénieurs, des écrivains, des enseignants, des malfrats mais d’abord les peuples eux-mêmes que Robert Solé raconte ici. Né égyptien, arrivé en France à l’âge de dix-huit ans, aujourd’hui directeur adjoint de la rédaction du Monde et romancier, il était l’un des mieux placés pour le faire. Les personnages de chair et de sang qu’il ressuscite dans ces pages, de Soliman pacha à Gaston Maspero, de Vivant Denon à Clot bey, Gérard de Nerval ou Dalida, sont ceux-là mêmes qui ont fait le succès de ses romans : Le Tarbouche, Le Sémaphore d’Alexandrie et La Mamelouka.

Sur un tel sujet, on n’avait jamais balayé un champ aussi vaste ni rassemblé une documentation aussi précise. Elle nourrit un récit dont l’ampleur fait déjà de L’Égypte, passion française un livre de référence.

 

REPRODUCTION DU PROLOGUE
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C’était l’automne, j’avais dix ans. Comme chaque été, nous venions de passer trois mois de bonheur sur une petite plage, près d’Alexandrie, en compagnie d’une dizaine de familles amies. Des « grandes vacances » qui méritaient bien leur nom… Nous étions rentrés au Caine, et j’avais retrouvé, à l’orée du désert, les murs ocre, les terrasses fleuries et les grandes baies vitrées du lycée franco—égyptien d’Héliopolis, l’un des plus beaux fleurons de la Mission laïque en Orient. Nos manuels scolaires tout neufs fleuraient encore l’encre parisienne. On y apprenait les fables de La Fontaine, les toits couverts de neige, l’imparfait du subjonctif et Jeanne d’Arc au bûcher… Seul le livre de grammaire arabe devait être made in Égypt.

Mais à peine avions-nous étrenné cartables et plumiers cette année-là qu’on nous renvoya à la maison. C’était l’automne 1956, et C’était la guerre. En réponse à Nasser qui avait nationalisé la Compagnie universelle du canal de Suez, des soldats israéliens, britanniques et français s’étaient invités, sans prévenir, sur le sol égyptien. À Paris, on appelait cela « la campagne de Suez ». Au Caire, on disait « la triple et lâche agression ».

Ce n’était pas vraiment la guerre pour nous qui vivions dans la capitale, loin des combats de Port-Saïd — en tout cas pour l’enfant que j’étais et qui assistait, ravi, à une sorte de grand jeu prolongeant les vacances d’été. On avait peint les phares des voitures en bleu et entassé des sacs de sable à l’entrée des immeubles. Le soir, lots des alertes aériennes, il fallait aussitôt éteindre les lumières. Les indociles ou les distraits se faisaient rappeler à l’ordre, de la rue, par une voix gutturale qui donnait le frisson.

L’enfant de dix ans jouait à la guerre, sans se rendre compte qu’il vivait là un événement dramatique, historique, sur le point de bouleverser la situation au Proche-Orient et la vie de nombreuses familles, dont la sienne. Dois-je préciser que l’un de mes oncles maternels, de nationalité égyptienne, devait épouser quelques semaines plus tard la fille du consul général de France, et que les invitations avaient déjà été lancées ? La « triple et lâche » allait nous priver d’une cérémonie très attendue.

Suez a été un immense fiasco. Après cette équipée militaire, stoppée au bout de quelques jours par les États-Unis et l’Union soviétique, les Anglais, les Français et beaucoup de Juifs ont été expulsés d’Égypte. D’autres ont choisi de leur emboîter le pas au cours des années suivantes : des Italiens, des Grecs, des Égyptiens d’origine libanaise ou syrienne, comme nous…Un véritable exode, qui a marqué la fin d’une époque, celle de l’Égypte cosmopolite.

Le terme est excessif. Toute l’Égypte — loin de là – ne baignait pas dans ce climat si particulier qui, au Caire ou à Alexandrie, avait permis à des gens d’origine et de religion différentes de vivre côte à côte, sinon ensemble, dans une sorte de gaieté insouciante. Mais toute l’Égypte subissait peu ou prou, en bien ou en mal, l’influence de cette frange européenne ou européanisée. La Grande-Bretagne elle-même se méfiait de ce milieu majoritairement francophone, qui entravait son entreprise coloniale : car si elle occupait la vallée du Nil, c’était la culture française qui attirait la haute bourgeoisie et les intellectuels égyptiens. À l’Angleterre, le gouvernement, la police et l’armée ; à la France, la presse, les salons littéraires et les écoles les plus réputées.

L’origine de cet étonnant partage, né d’une rivalité séculaire, remontait au début du xix° siècle. L’armée de Bonaparte n’avait occupé l’Égypte que trente-huit mois à peine, mais son passage y laissait des traces indélébiles. C’est à des Français que le fondateur de la dynastie égyptienne, Mohammed Ali, devait faire appel quelques années plus tard pour fonder un État moderne. C’est un Français, Champollion, qui allait déchiffrer les hiéroglyphes. Un autre Français, Mariette, qui mettrait en place le Service des antiquités égyptiennes. Un autre encore, Ferdinand de Lesseps, qui réaliserait le canal de Suez... L’occupation britannique, à partir de 1882, ne ferait que resserrer les liens entre Le Caire et Paris, les nationalistes égyptiens se tournant naturellement vers la rivale traditionnelle de l’Angleterre pour appuyer leur revendication d’indépendance.

La France les a surpris et révoltés en intervenant militairement à Port-Saïd en 1956. Cette désastreuse initiative a porté un coup fatal à sa présence sur les bords du Nil. Il a fallu une bonne décennie pour renouer des relations amicales entre les deux États, mais plus rien ne pouvait être comme avant. Un sage partenariat a succédé aux liens ardents de naguère. Aujourd’hui, la France bénéficie en Égypte d’une image très positive, sans être au centre des préoccupations. Quant à l’Égypte, elle exerce sur les Français une véritable fascination, mais il s’agit essentiellement de l’Égypte des pharaons.

Dans l’odyssée des deux siècles écoulés – dont les héros sont des explorateurs, des savants, des diplomates, des soldats, des enseignants, des religieux, des écrivains, des artistes, des négociants, des banquiers, des ingénieurs, des mystiques, des illuminés et quelques malfrats -, le pire s’efface généralement devant le meilleur. « La France égyptienne » est une formidable aventure, passionnée et passionnante, marquée par des réalisations spectaculaires.

C’est cette histoire – dont je suis issu, avec beaucoup d’autres — que j’ai voulu raconter ici. Né égyptien, n’ayant pas une goutte de sang français, j’ai découvert la France à l’âge de dix-huit ans avec émerveillement. Découvert ou retrouvé ? Elle m’était déjà familière, à distance, grâce à des professeurs exceptionnels, au lycée puis chez les jésuites, et grâce aux livres. Bénis soient la comtesse de Ségur (née Rostopchine) et Hergé (citoyen belge) qui, les premiers, m’ont introduit auprès de leurs ancêtres les Gaulois !

Les ouvrages qui traitent des Français et de l’Égypte sont innombrables. Aucun ne couvre l’ensemble de cette aventure. Même le précieux Voyageurs et Écrivains français en Égypte de Jean-Marie Carré se limite, comme son nom l’indique, aux écrivains-voyageurs et ne va pas au-delà de 1869. Il y aurait « une grande fresque à brosser », écrivait cet universitaire en présentant la première édition de son ouvrage, en 1933. Y apparaîtraient « tous ceux qui ont contribué, soit à la découverte de l’Égypte ancienne, soit à la renaissance de l’Égypte moderne ». Il ajoutait : « Admirable perspective, certes, pleine d’ampleur et de richesse, de variété et de couleur ! Les prouesses de l’énergie et de l’endurance y alterneraient avec les manifestations de la pensée studieuse, les interprétations de la sensibilité, les rêveries de l’imagination poétique. Hommes de foi et hommes d’épée, hommes de loi et hommes d’action, hommes de sciences et hommes de lettres s’y coudoieraient dans des attitudes diverses, et cependant leurs efforts se compléteraient et s’harmoniseraient dans un immense tableau d’ensemble. »

Modestement, Jean-Marie Carré jugeait l’entreprise au-dessus de ses forces et limitait son propos dans l’espace et le temps. Or, depuis 1933, beaucoup d’autres personnages ont surgi, beaucoup d’autres événements se sont succédé, qui ont rendu la tâche encore plus périlleuse. Une telle fresque occuperait facilement vingt volumes et toute une vie. Faut-il pour autant s’interdire d’aborder le sujet ? Y renoncer sous prétexte qu’il est trop riche ? Tout dépend de ce que l’on vise. Je ne cherche ici qu’à raconter une histoire, sans prétendre aucunement à l’exhaustivité. Le lecteur désireux d’aller plus loin trouvera les repères bibliographiques nécessaires.

Le deux centième anniversaire de l’Expédition de Bonaparte, en 1998, est l’occasion de faire le point, même si les Égyptiens – et on les comprend – n’ont nulle envie de commémorer l’invasion de leur pays, préférant célébrer deux siècles d’échanges culturels et d’« horizons partagés » avec la France. Qu’elle marque ou non la date de naissance de l’Égypte moderne, l’Expédition est un moment capital, lourd de conséquences. Pour tenter de comprendre cet évènement, il faut remonter un peu en arrière : pas nécessairement au déluge mais à la première installation d’une colonie française sur les bords du Nil, au XVe siècle

 

 

 

 

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