Source : http://books.openedition.org/


9. L’Université indochinoise et l’œuvre culturelle de la France au Vietnam

 

Le Vietnam Une histoire de transferts culturels (collectif 2015)


 

HOANG VAN, Tuân. 9. L’Université indochinoise et l’œuvre culturelle de la France au Vietnam In : Le Vietnam : Une histoire de transferts culturels [en ligne]. Paris : Demopolis, 2015 (généré le 05 mai 2018). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/demopolis/484>. ISBN : 9782354571146. DOI : 10.4000/books.demopolis.484.


PLAN
  • La naissance et le développement de l’enseignement supérieur au Vietnam
  • Les objectifs de l’enseignement supérieur au Vietnam
  • L’accueil par les Vietnamiens de ce nouveau système d’enseignement
  • L’influence de l’enseignement supérieur sur les Vietnamiens
  • L’influence de la culture française sur celle du Vietnam
  • Une œuvre de portée limitée

 


TEXTE INTÉGRAL

 

Dans l’histoire du Vietnam, l’enseignement a joué un rôle très particulier. Il y a plus de 2000 ans, sous l’influence de la domination chinoise, l’enseignement confucéen a été introduit au Vietnam. Dès le XIe siècle, la dynastie des Ly (1009-1225) a utilisé l’enseignement et les concours confucéens pour choisir ses mandarins. À partir du XVe siècle, les doctrines confucéennes ont obtenu une place dominante dans l’éducation et la politique nationale du Vietnam.

Dès le début de l’occupation de la Cochinchine, les Français mettent en œuvre diverses stratégies pour supprimer l’enseignement traditionnel et installer pas-à-pas un système d’enseignement français. Sont visés la formation des interprètes et auxiliaires nécessaires à l’administration des régions occupées, ainsi que la diffusion de la civilisation française. Après l’échec d’une politique de francisation, les Français assurèrent peu à peu le développement de l’enseignement français dans un cadre préservant, au Tonkin comme en Annam, l’enseignement traditionnel, au niveau élémentaire ; la formule permettait de propager l’influence française au sein de la population indigène. Puis la réforme de Beau en 1906 renforça le caractère occidental de l’enseignement, tout en préservant encore certains traits de l’enseignement traditionnel. Mais au final, la réforme promulguée par Albert Sarraut en 1917 signa la victoire de l’enseignement occidental, avec pour objectif le développement du colonialisme et de la culture française.

S’agissant de l’enseignement supérieur, les premiers pas furent la création de l’école de médecine (1902) et la fondation de l’Université indochinoise (1906). Mais il fallut attendre la réforme Sarraut, fixant les règles du jeu aux trois niveaux primaire, secondaire et supérieur en 1917, pour que l’enseignement supérieur puisse réellement s’organiser, avec l’instauration d’une Direction de l’enseignement et l’établissement de règlements communs.

Durant les trois décennies qui suivirent, ce système et son fleuron universitaire devaient contribuer fortement à la formation des nouvelles élites vietnamiennes et aux transferts culturels franco-vietnamiens. La formation d’agents auxiliaires indigènes, pourvus par ce système d’une bonne connaissance de la France et de sa vision des choses, fut un incontestable facteur de diffusion d’influence.

La naissance et le développement de l’enseignement supérieur au Vietnam

La tableau ci-dessous réunit les dates marquantes de l’enseignement supérieur au Vietnam, de 1902 à 1945 :

Date Evénements
08.01.1902 Création de l’école de médecine
16.05.1906 Fondation de l’Université indochinoise (fermeture en 1908 et réouverture en 1917)
08.07.1917 Création de la direction de l’enseignement supérieur de l’Indochine
15.09.1917 Création de l’école vétérinaire
15.10.1917 Création de l’école supérieure de pédagogie
15.10.1917 Création de l’école de droit et d’administration-18.09.1924, école des hautes études indochinoises,-11.09.1931, école supérieure de droit
21.12.1917 Déclaration du règlement général de l’Instruction publique (Code de l’Instruction publique)
17.03.1918 Création de l’école pratique d’agriculture
21.03.1918 Création de l’école supérieure d’agriculture et de sylviculture
25.12.1918 Déclaration du règlement général de l’enseignement supérieur de l’Indochine
02.11.1920 Création de l’école de commerce
27.10.1924 Création de l’école des beaux-arts
28.07.1941 Création de l’école supérieure des sciences

Le développement de l’enseignement supérieur au Vietnam s’est déroulé en trois temps.

La première période va de 1902 à 1917 : première étape de l’enseignement supérieur au Vietnam avec la naissance de l’école de médecine (1902) et de l’Université indochinoise (1906). Bien que la création de l’Université indochinoise en 1906 n’ait été qu’une mesure politique, elle fut considérée comme un point important dans l’histoire de l’enseignement supérieur en Indochine. Par son modèle, cette université a établi la base d’un système d’enseignement supérieur en Indochine pour l’avenir.

La deuxième période s’étend de 1917 à 1930 : réouverture de l’université de Hanoi et organisation d’un système d’enseignement supérieur. La création d’une Direction de l’enseignement supérieur de l’Indochine (juillet 1917), la déclaration du règlement général de l’Instruction publique en Indochine (décembre 1917), la déclaration du règlement général de l’enseignement supérieur (décembre 1918) furent les étapes fondamentales de l’installation et du développement d’un système de l’enseignement supérieur en Indochine. Entre 1917 et 1925, s’ajoutant à l’école de médecine qui se développait peu à peu, fut créée toute une gamme d’établissements supérieurs : l’école vétérinaire, l’école supérieure de pédagogie, l’école de droit et d’administration (1917), l’école supérieure d’agriculture et de sylviculture, l’école pratique d’agriculture (1918), l’école de commerce (1920) et l’école des beaux-arts (1924).

La troisième période mène de 1930 à 1945. Elle consacre le développement du système. Malgré des difficultés budgétaires, l’administration coloniale maintient son intérêt pour le supérieur et le fait encore progresser dans son statut : l’école supérieure de médecine et de pharmacie et l’école supérieure de droit sont transformées en facultés et rattachées à l’université de Paris. En 1941, la naissance de l’école supérieure des sciences parachève le développement de l’enseignement supérieur en Indochine. L’Université indochinoise posséde désormais une structure identique à celle des autres universités de la métropole.

Pour bien apprécier le processus qui vient d’être rappelé, il convient de faire référence à ce que fut de manière générale la politique de la France en matière d’enseignement, supérieur notamment, concernant ses colonies. La situation de l’Indochine sur ce plan illustre l’importance qu’on lui reconnaît, autant qu’aux deux autres fleurons de l’Empire que sont l’Algérie et le Sénégal. Très riche en ressources naturelles, doté d’un grand potentiel, la colonie indochinoise représente aussi une voie d’accès à la Chine.

En 1906, lors de la fondation de l’Université indochinoise, il n’existait dans l’Empire qu’une faculté, en Algérie, la plus ancienne colonie de la France. Dans les autres colonies, l’enseignement était très limité. Dans les régions d’Afrique occidentale par exemple, il n’y avait qu’une seule école normale, à Ponty (créée en 1903).

En Algérie, des écoles supérieures avaient été créées depuis le milieu du XIXe siècle : d’abord, l’école de médecine (par le décret du août 1857), ensuite les écoles de droit et de sciences. Puis, la loi relative à l’enseignement supérieur en Algérie fut votée au Sénat, le 20 décembre 1879. Selon son article premier : « Il est créé, à Alger, à côté de l’école de médecine et de pharmacie, déjà existante, une école préparatoire à l’enseignement du droit, une école préparatoire à l’enseignement des sciences et une école préparatoire à l’enseignement supérieur de lettres. » Jusqu’au début du XXe siècle, le système d’écoles supérieures en Algérie fut organisé sur la base très solide de l’enseignement secondaire : « dans toute Algérie, l’enseignement secondaire était déjà fortement organisé ; avec deux lycées (Alger et Constantine), dix collèges communaux et quatre institutions libres, il totalisait, en 1878, 3142 élèves. » L’enseignement primaire et secondaire en Algérie avait été organisé selon le modèle de la France après les réformes de Jules Ferry depuis les années 1880. Et « les écoles supérieures d’Alger ont compté […] au 15 janvier 1909 près de 1605 étudiants 4 ». En 1909, l’administration française décida de créer l’université d’Alger sur la base de l’ensemble des écoles supérieures qui existaient déjà. « Le projet de loi (déposé le 11 mai 1909) constituant en Université les écoles d’enseignement supérieur en Algérie est voté par la chambre des députés le juillet 5 1909 et devient, après modification, la loi du 30 décembre 1909 qui transforme les écoles supérieures en facultés et les réunit en université : « Art. 1 — Les écoles supérieures d’Alger reçoivent le titre de facultés et sont constituées en université […] »

Le développement de l’enseignement dans les colonies est une politique qui fut attentivement soupesée par la France, et s’adapta à la situation de chaque colonie. Ce qui réussit en Algérie où l’enseignement accueillait un grand nombre d’élèves français ne pouvait se dupliquer en Indochine où la population métropolitaine était faible. D’après le chiffre donné par Blanchard de la Brosse : « Jusqu’aux années 1920, il y a environ 500 000 Français en Algérie contre 16 000 Français en Indochine ». En revanche, en Indochine, le développement de l’enseignement, et celui de l’enseignement supérieur en particulier, fut impulsé par des intérêts de la France et par les exigences du peuple du protectorat, en particulier dans la période suivant la Première Guerre mondiale.

Après cette dernière, la France fait face à de multiples difficultés : 1,4 million personnes tuées et des centaines de milliers blessées. Parallèlement, la production s’est effondrée. Ces difficultés imposaient des dispositions urgentes pour le rétablissement du pays. Une des plus importantes mesures fut le renforcement de l’exploitation des colonies. On attendait que l’Indochine continue de jouer le rôle de source privilégiée des apports financiers. Ainsi, selon l’auteur de Indochine années vingt : Le rendez-vous manqué (1918-1928), durant cette période, on souhaitait que l’Indochine devienne un rempart de la France au lieu d’un balcon sur l’océan Pacifique, qu’elle soit le relais, le moteur économique de la France après la guerre. « Représenter la France dans le Pacifique, être son relais et devenir son moteur économique en Extrême-Orient ne peut se faire en opprimant sans espoir un peuple de 20 millions d’âmes avec seulement 20 000 ressortissants », écrit Patrice Morlat.

Par ailleurs, après la guerre, la France fait face aux pressions qui s’exercent à travers le monde concernant sa responsabilité vis-à-vis de colonies qui avaient contribué à sa victoire. En conséquence, au lendemain de la guerre, selon Antoine Léon, deux nouvelles exigences apparaissent dans un projet de loi fixant, le 28 octobre 1919, l’organisation de l’instruction publique dans les colonies. Tout d’abord, « un devoir de justice envers les fidèles populations coloniales qui n’ont épargné ni leur sang, ni leur argent… ». En second lieu, « un devoir de dignité » imposé par la conjoncture internationale, le monde entier étant attentif « aux principes qui doivent inspirer la conduite des puissances coloniales envers les populations dont elles ont la charge matérielle et morale ». Patrice Morlat le dit franchement : « La France était redevable à ses colonies de l’avoir aidée à gagner la guerre contre l’Allemagne. »

Pour faciliter l’exploitation et développer ses colonies, il faut obtenir une coopération étroite avec les populations indigènes. C’était la base même sur laquelle on mit en place la politique d’association franco-indigène à cette époque. En Indochine, cette politique fut instaurée et appliquée par un grand politique, Albert Sarraut qui y effectua son deuxième mandat de gouverneur général. En raison de toutes les contributions de l’Indochine pendant la guerre, des attentes de la France concernant cette colonie et dans le contexte commun de la politique de la coopération franco-indigène, l’enseignement était un élément crucial. Pendant les années 1920 et 1930, il y eut des réformes ou des modifications de la part des gouvernements, mais les principes de l’enseignement d’Albert Sarraut furent toujours considérés comme la ligne directrice pour l’organisation et le fonctionnement de l’enseignement général et de l’enseignement supérieur en Indochine.

Le service de l’enseignement et de la jeunesse, dans le rapport du commissaire fédéral à l’enseignement, confirme que : « Dès 1917, en pleine guerre mondiale, la France a constitué en Indochine les premiers éléments de l’université de Hanoi. Mais c’est avec la création successive des facultés ou écoles supérieures de médecine et de pharmacie réorganisée en 1935, de droit, organisée en 1931, des sciences fondée en 1941 que l’université de Hanoi a été organisée sur le modèle de nos universités françaises, pourvue du personnel magistral qualifié par ses titres et délivrant les diplômes d’État comme dans la Métropole. »

Nombre d’étudiants de l’université de Hanoi :

Année scolaire Nombre d’étudiants Année scolaire Nombre d’étudiants
1918-1919 438 1938-1939 457
1919-1920 448 1939-1940 573
1920-1921 516 1940-1941 602
1921-1922 525 1941-1942 834
1929-1930 541 1942-1943 1 050
1930-1931 352 1943-1944 1 575
Les objectifs de l’enseignement supérieur au Vietnam

L’enseignement général et l’enseignement supérieur au Vietnam, avaient pour buts principaux :

  • de répondre aux demandes des Vietnamiens concernant l’enseignement ;
  • de former des agents pour les services généraux en colonie ;
  • de propager l’influence culturelle et scientifique française.

Avant l’époque coloniale, le Vietnam était profondément influencé par la culture chinoise : par sa langue, sa pensée et son enseignement confucéen. Pour la France, cela constituait un gros obstacle à la diffusion de son influence culturelle. En effet, la suppression de l’influence chinoise et la francisation de la culture vietnamienne, étaient une lourde tâche, difficile à réaliser. Dès le début, les Français l’avaient bien compris et, parmi leurs stratégies, l’enseignement devint un moyen de faire « la conquête de l’esprit du peuple vietnamien ».

Dans l’histoire du Vietnam, l’enseignement a toujours joué un rôle particulier. Pendant des centaines d’années, l’enseignement et les concours confucéens étaient la voie la plus importante (sinon la seule et unique) pour obtenir un poste dans l’administration. C’était en effet le principal instrument des dynasties vietnamiennes pour former, nommer leurs fonctionnaires et assurer la fidélité des élites. L’enseignement était donc un moyen très efficace pour la conquête morale du peuple.

Pour l’administration française, la propagation de la culture française représentait une tâche importante, permanente de l’enseignement, et de l’enseignement supérieur en particulier. Antoine Léon, dans son ouvrage Colonisation enseignement et éducation a cité dix objectifs que les Français souhaitaient atteindre à travers l’instruction publique, dont plusieurs objectifs concernant la mission de propagation de la culture française.

Au Vietnam et en Indochine en général, cette mission fut exprimée dans l’opinion de toutes les hautes autorités françaises. Selon Paul Doumer, le développement de l’enseignement serait « une des formes les plus efficaces et les plus honorables de notre pénétration ».

Henri Gourdon, directeur de l’Instruction publique de l’Indochine, l’exprime ainsi : « L’Université indochinoise s’efforcera de créer en Indochine un véritable centre de culture européenne, et contribuera ainsi à hâter l’évolution intellectuelle de nos protégés et à accroître l’influence de notre pays en Extrême-Orient. »

C’était aussi la grande mission de l’Université indochinoise : « Cette Université est destinée à répandre en Extrême-Orient, surtout par l’intermédiaire de la langue française, la connaissance des sciences et des méthodes européennes », dit le premier article de l’arrêté créant l’Université en 1906.

En 1917, sous la direction d’Albert Sarraut, une grande réforme de l’enseignement fut mise en application au Vietnam. L’enseignement supérieur était au sommet d’un système d’enseignement à trois degrés : primaire, secondaire et supérieur. Une des raisons de cette réforme, était l’influence exercée par l’Allemagne au Vietnam, à travers des ouvrages publiés en chinois et traduits en vietnamien. Pour Albert Sarraut, l’enseignement supérieur et l’université indochinoise devaient non seulement former des cadres auxiliaires indigènes, mais un symbole de l’influence de la civilisation française : « L’œuvre civilisatrice » de la France. Selon Trinh Van Thao, Albert Sarraut ambitionne d’atteindre, par l’enseignement, le double objectif fixé par Jules Ferry : doter la colonie de cadres à la hauteur de son développement économique et culturel, et aussi, faire de l’Indochine une sorte de vitrine de l’œuvre civilisatrice de la France en Asie.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’université de Hanoi devenait un champ culturel disputé par les Français, les Japonais et les Vietnamiens. En raison de la guerre, de nombreux élèves français furent admis à l’université de Hanoi. Cela constitua un facteur d’échange et de transfert culturel entre les Français et les Vietnamiens.

L’accueil par les Vietnamiens de ce nouveau système d’enseignement

Au Vietnam, dès le milieu du XIXe siècle, il existait un désir de réformer le pays, notamment par la transformation de l’enseignement et la modification des concours confucéens. Mais, en raison de la crise sociale provoquée par la conquête des Français, ces exigences n’ont pas pu être mises en œuvre.

Malgré quelques oppositions, le nouveau système d’enseignement organisé par les Français au Vietnam, a donc obtenu le soutien des Vietnamiens. Il faut préciser que l’enseignement établi par les Français avait un caractère pratique. Il concentrait son attention sur les capacités pratiques des élèves dans des domaines concrets. L’enseignement théorique serait limité. Autrement dit, ces écoles supérieures fonctionneraient plutôt comme des écoles professionnelles et non comme les universités métropolitaines. Leur but était de former des cadres, des agents auxiliaires, des techniciens, des ouvriers qualifiés qui serviraient à l’exploitation coloniale. Ceci a été confirmé par les hautes autorités françaises. Maurice Cognacq, directeur de l’Instruction publique de l’Indochine, exprime clairement son opinion et celle de l’Administration elle-même :

Nous n’avons voulu faire ni des savants de laboratoires, ni des fabricants d’utopies. — l’Université indochinoise conçue sur un type semblable à ses sœurs voisines d’Extrême-Orient, mais nourrie du lait plus substantiel de la science française, mère robuste et souriante du progrès humain, l’Université indochinoise s’essaiera à remplir la tâche féconde d’organiser pour la lutte mondiale une Indochine prospère et éclairée. Il suffit pour l’heure présente de donner aux jeunes gens les connaissances spéciales et l’habileté qui feront d’eux d’excellents instruments de travail ; plus tard nos successeurs pourront orienter vers d’autres besoins plus relevés les aspirations plus désintéressées d’une élite déjà transformée ; c’est alors que, suivant la définition du président Wilson de la grande République alliée, l’Université fera des jeunes gens qu’elle accueillera « plus que des hommes de métier et d’habiles professionnels » — l’heure n’était pas encore venue de développer chez un peuple qui doit conquérir, de haute vigueur, sa place sur l’immense marché du monde, des tendances trop accusées à l’esprit spéculatif qui si souvent brisent les ressorts de l’action.

Un tel enseignement supérieur ne pouvait pas complètement satisfaire les lettrés, les intellectuels locaux qui étaient formés par l’enseignement confucéen, système consacré à l’enseignement de la morale et de la philosophie. Malgré tout, une partie des lettrés se montrèrent favorables à la création de ce nouvel enseignement supérieur.

À partir de 1919, date de suppression de l’enseignement confucéen (le dernier concours mandarinal a été organisé à Hué en 1919), les Vietnamiens n’avaient pas d’autre choix que l’enseignement français.

Les jeunes Vietnamiens suivirent ce nouvel enseignement avec toute leur ferveur, toute leur passion, et ils l’adoptèrent très vite. En outre, les intellectuels vietnamiens, dont les anciens grands lettrés, s’intéressaient à ce nouvel enseignement et même le soutenaient. Cela s’exprimait à travers des dizaines d’articles publiés dans les revues ou les journaux locaux, Nam Phong tap chi (1917-1934) en particulier. Bien qu’ils ne soient pas toujours d’accord avec l’administration sur le modèle et la méthode de l’université, des auteurs, comme Phạm Quỳnh, par exemple, ont toujours conseillé aux jeunes Vietnamiens de tirer profit de leurs études et d’appliquer tout ce qui était enseigné par l’université.

Dans son article intitulé Trýờng Ðại học (« L’université ») publié dans la revue Nam Phong en septembre 1917, Phạm Quỳnh souhaite une véritable université au Vietnam, comme celle de Paris. Il imagina ainsi l’université de Hanoi :

Un grand et superbe édifice se situe dans un angle de la rue où, chaque jour, les professeurs avec quantité de livres entre les mains, […] et les étudiants âgés d’une vingtaine d’années, main dans la main, discutaient […]. Dans ce bâtiment scientifique, les enseignements se dérouleraient partout dans les salles de cours, l’enseignement de la philosophie dans une salle et celui de la littérature dans une autre. Les étudiants seraient captivés par les paroles des professeurs […]

Cependant, il était d’accord sur le fait qu’à ce moment-là, l’enseignement pratique était plus important que l’enseignement théorique. Il conseilla donc d’être :

[…] déterminé à choisir l’enseignement pratique pour apprendre rapidement des techniques nécessaires pour vivre dans le monde moderne […]. Quant à nos jeunes gens, la plus importante et urgente mission était de leur enseigner des professions utiles au développement du pays ».

Selon lui, le nouvel enseignement supérieur saura bien satisfaire à l’exigence immédiate du développement du Vietnam : il s’agit-là d’une étape nécessaire vers la construction et l’accomplissement de l’enseignement supérieur dans l’avenir.

Lors d’une autre occasion, Phạm Quỳnh exprima son opinion sur l’enseignement supérieur français au Vietnam lorsqu’il exhorta les étudiants vietnamiens en exprimant son espoir :

Les Français, disaient-ils, se décident enfin à fonder une école supérieure ; ils se décident enfin à donner aux fils d’Annam un enseignement moins terre à terre que celui qui a été donné jusqu’ici à leurs subalternes des bureaux. Certes, ils ne vous enseigneront pas tout, ils conserveront toujours les secrets qui font leur puissance — car nos lettrés croyaient fermement que les Français, comme les génies des légendes antiques, possédaient des secrets qui font leur puissance, secrets qu’ils ne divulgueraient jamais aux autres peuples — mais le peu qu’ils vous enseigneront, il faut s’empresser d’en profiter ; il faut en profiter, mes jeunes amis, pour le bien du pays.

L’influence de l’enseignement supérieur sur les Vietnamiens

L’enseignement supérieur se développait de plus en plus, et il contribua considérablement au progrès de la société vietnamienne, notamment par des transferts culturels entre Occident et Orient, entre modernité et tradition, au Vietnam.

Premièrement, l’enseignement supérieur occidental a fait changer l’opinion des Vietnamiens sur l’enseignement. L’enseignement confucéen n’avait qu’un seul but : devenir mandarin. Au début, la plupart des étudiants vietnamiens choisissaient deux domaines dans leurs études : médecine ou droit. Le changement s’exprimait par l’orientation d’un grand nombre d’étudiants vers d’autres domaines : études vétérinaires, agriculture, sylviculture, commerce, travaux publics, autant de domaines très importants, nécessaires au développement du pays. Ce changement représentait une grande réforme de l’enseignement au Vietnam. Ainsi, on peut affirmer que l’enseignement occidental conduisit à la naissance et au développement des services professionnels au Vietnam.

Deuxièmement, le nouvel enseignement amenait des changements de méthodes et de matières pédagogiques. Les bibliothèques, les laboratoires et les cités universitaires, témoignent des changements importants survenus dans l’histoire de l’enseignement au Vietnam. Par exemple, la bibliothèque de l’école de médecine et de pharmacie « contient 5 000 volumes, et est abonnée aux 70 principaux périodiques médicaux et scientifiques du monde entier. L’école de médecine reçoit également un exemplaire de toutes les thèses soutenues dans toutes les facultés de la métropole et de l’Algérie ». La bibliothèque universitaire, selon le rapport de la direction de l’Instruction publique de l’Indochine, en 1936, comprend 10 756 ouvrages repartis en trois sections : section de droit (1889 ouvrages), section de médecine et pharmacie (4 067 ouvrages) et section de commerce et d’agriculture (10 756 ouvrages).

Troisièmement, l’image des professeurs français à l’université de Hanoi était prestigieuse, avec les beaux symboles gravés dans le cœur et l’esprit des Vietnamiens. L’encadrement enseignant fut choisi rigoureusement et plusieurs professeurs furent de grands savants ou de grands artistes, comme Alexandre Yersin, Le Roy des Barres, Armand Degorce, Maurice Cognacq, Pierre Huard, Jacques Meyer May, Henri Gaillard, Victor Tardieu, etc. Plusieurs anciens étudiants de l’Université indochinoise, dans leurs mémoires, ont exprimé leur sympathie, leur respect pour les talents et les qualités morales des professeurs français.

On peut remarquer que, pendant les années de 1934 à 1940, l’Université de Paris a envoyé une dizaine de professeurs délégués au Vietnam pour présider des examens de fin d’études ou des jurys de thèse à l’Université indochinoise (Gilbert Gidel, René Maunier, Gaétan Pirou, Jean Escarra, René Cassin de la faculté de droit ; Émile Brumpt, Champy, Fernand Lemaître, Louis Pasteur Vallery-Radot… de la faculté de médecine). C’était une bonne manière de favoriser l’influence culturelle et scientifique française. Parallèlement à leur principale mission, ils donnèrent des cours aux étudiants indochinois, organisèrent des séminaires scientifiques ou des conférences en se rendant dans les pays voisins, au Siam, en Chine, au Japon, aux Philippines. Par exemple, en 1935, après sa mission à Hanoi, le professeur Émile Brumpt a rendu visite à plusieurs institutions éducatives et scientifiques en Chine et au Japon. Il a fait quatre conférences, dont l’une à l’Université franco-chinoise à Peiping, deux à l’université de l’Aurore et une à l’Alliance française à Shanghai. Les professeurs Fernand Lemaître et Louis Pasteur Vallery-Radot eux-mêmes ont fait aussi des conférences dans le Yunnan (Chine), après leur principale mission en Indochine. Au travers de leurs activités, les nouvelles réalisations scientifiques françaises furent présentées largement dans le monde asiatique, surtout en Extrême-Orient. Sans aucun doute, on peut dire que ces professeurs délégués étaient des ambassadeurs de la culture et des sciences de la France. Ils contribuaient de façon importante à la présentation, à la propagation de l’influence française, de la culture et des sciences occidentales en Extrême-Orient. Le professeur Pasteur Vallery-Radot, dans le rapport sur sa mission à Hanoi en 1939, a affirmé que :

L’école de médecine de Hanoi peut être un de nos principaux moyens d’action pour développer l’influence française dans les pays voisins.
La présence d’un personnel enseignant de qualité a permis à l’école d’organiser des cours complémentaires et de perfectionnement dans les services de clinique et dans les laboratoires, destinés aux médecins d’Indochine et de l’étranger, et aux étudiants déjà avancés dans leur scolarité, écrit un observateur français.

L’influence de la culture française sur celle du Vietnam

Quant à l’influence de la culture française sur celle du Vietnam, on peut citer deux domaines où elle apparaît très clairement : la littérature et les beaux-arts.

En littérature, c’est l’émergence du mouvement Thõ Mới (« Nouvelle poésie ») dans les années 1930, réunissant de grands auteurs, tels Xuân Diệu, Thế Lữ, Vũ Đình Liên, Huy Cận, formés par l’enseignement français et influencés profondément par la littérature romantique française. La naissance et l’influence du Thõ Mới soulignent la victoire de la littérature romantique française sur la littérature chinoise, surtout la poésie des Tang, au Vietnam. Ce fut un grand virage, une vraie réforme dans l’histoire de la littérature vietnamienne.

Dans le domaine artistique, l’école créée en 1924 apporta une grande contribution à la naissance et au développement des beaux-arts modernes au Vietnam. Sur vingt ans (1924-1945), cette école a formé des centaines de peintres, sculpteurs, architectes, dont de grands noms de l’art vietnamien moderne comme Nguyên Phan Chánh, Georges Khánh, Tô Ngọc Vân, Lê Phổ…Les travaux des étudiants de l’école des beauxarts furent présentés et hautement appréciés lors d’expositions dans le pays et à l’étranger : exposition internationale des colonies à Paris en 1931, exposition de Rome en 1932, expositions encore en Italie en 1934, en Belgique en 1935, au Japon en 1940. Tô Ngoc Vân, diplômé de l’école (promotion 1926-1931), obtint la médaille d’or à l’exposition des beaux-arts de Paris en 1931, et un satisfecit d’honneur à l’exposition de l’Association des peintres français (Salon de Paris, en 1932). Tô Ngọc Vân, premier directeur vietnamien de l’école des beaux-arts, et ses collègues vietnamiens, contribueront au développement des beaux-arts vietnamiens modernes et au développement de la formation des beaux-arts au Vietnam, suite à la ligne tracée par leur maître, Victor Tardieu.

Dans les annales de l’école des beaux-arts de Hanoi (1990), les auteurs ont clairement reconnu la grande contribution de l’école au développement des beaux-arts au Vietnam en affirmant que la création d’une école des beaux-arts :

est un jalon marquant le premier échange entre l’Orient et l’Occident dans l’histoire des beaux-arts contemporains et modernes du Vietnam […]. Si auparavant, il n’y avait pas d’école, la formation se faisant seulement par le compagnonnage dans les corporations, ou par “la transmission de père en fils”…, il existe désormais une école de formation d’artistes de niveau universitaire prompts à l’approche des sciences et des arts de l’humanité. C’est un établissement scientifique destiné à éveiller et en enrichir l’art traditionnel, un pont entre les arts traditionnels et les arts modernes, un point de rencontre entre l’art oriental et l’art occidental. Ainsi, en parlant de l’histoire des beaux-arts contemporains et modernes du Vietnam, ne peut-on pas passer sous silence le rôle de l’école supérieure des beaux-arts de Hanoi. Berceau de générations de peintres, sculpteurs, d’auteurs et d’œuvres qui ont fait l’histoire des beaux-arts modernes du Vietnam.

En outre, l’Université indochinoise attira des centaines d’étudiants étrangers, surtout des jeunes Chinois. La présence des élèves étrangers exprimait le rôle de l’université non seulement en Indochine, mais aussi en Extrême-Orient, selon le souhait du professeur Émile Brumpt dans son rapport de 1936, après sa mission à l’école de médecine de Hanoi, disant : « je suis convaincu que l’école d’Hanoi pourrait devenir un centre de haute culture en Extrême-Orient. » Son souhait était cohérent avec celui de Paul Doumer qui espérait que les étudiants étrangers « seraient plus tard de précieux agents de la France dans les pays voisins. Leur admission présenterait un sérieux intérêt pour la propagation de l’influence et des méthodes scientifiques françaises [….] »

Le tableau ci-dessous montre aussi que le nombre d’étudiants français à l’Université indochinoise a augmenté considérablement pendant la Seconde Guerre mondiale. Durant l’année scolaire 1924-1925, il y a 11 étudiants français sur un total de 415 étudiants à l’Université indochinoise (soit 2,6 %). En 1938-1939, à la veille de la guerre, le nombre d’étudiants français était de 88 sur 732 (soit 12 %). Pendant l’année scolaire 1941-1942, le nombre de Français à l’Université indochinoise a augmenté jusqu’à atteindre les 218 (soit 19,8 %) et, enfin, au cours de l’année scolaire 1943-1944, le chiffre était de 371/1 528 (soit 24 %).

Nombre d’étudiants étrangers à l’Université indochinoise

Années Nombre d’étudiants (origine géographique)
Indochinois France Chine Autre
1924-1925 396 11 8
1938-1939 633 88 11
1941-1942 858 218 20 5
1943-1944 1 146 371 11

En 1941, à l’occasion de la création de l’école supérieure des sciences, le journal Trung Bac Tan Van a publié un article dont l’auteur a souligné : « Notre université de Hanoi a été et sera toujours un service de propagation de la civilisation française en Extrême-Orient ».

Une œuvre de portée limitée

En premier lieu, le nombre d’étudiants qui furent formés par l’Université indochinoise était faible par rapport au nombre d’habitants. En 1943-1944, il n’y avait que 1 146 étudiants indochinois sur un total près de trente millions d’habitants. Jusqu’en 1945, seuls trois mille étudiants sortirent diplômés de toutes les écoles supérieures en Indochine.

Ensuite, après l’indépendance du Vietnam, le français fut éliminé de l’enseignement général et de l’enseignement supérieur. Dès l’année scolaire 1945-1946, l’université de Hanoi enseignait en vietnamien. Ironiquement, les intellectuels modernes qui avaient eux-mêmes été formés par l’enseignement français (en France ou au Vietnam) eurent un rôle important dans la suppression du français et de l’enseignement français. Hoàng Xuân Hãn, ancien étudiant de grandes écoles (École polytechnique, École des ponts et chaussées, université Paris-Sorbonne), professeur au lycée du protectorat de Hanoi, a publié un vocabulaire scientifique, très important pour l’enseignement supérieur en vietnamien après l’indépendance. Hoàng Xuân Hãn était aussi l’auteur du programme d’étude en vietnamien qui fut appliqué au Vietnam après le 9 mars 1945.

***

L’administration française au Vietnam était consciente du rôle de l’enseignement qui visait, d’une part, à la propagation de l’influence culturelle française auprès de la population locale et, d’autre part, à la préparation d’agents auxiliaires des services coloniaux. L’installation et le développement d’un système d’enseignement supérieur occidental, au début du XXe siècle, conduisirent à de grands changements dans l’histoire de l’éducation du Vietnam moderne.

Malgré des avis différents, les chercheurs vietnamiens reconnaissent de plus en plus l’importance de l’Université indochinoise et de l’enseignement supérieur occidental et de son rôle dans les progrès de l’enseignement et de l’histoire en général au Vietnam. Les diplômés de l’enseignement supérieur français eux-mêmes, bien que peu nombreux (environ 3 000 en tout), contribuèrent grandement à l’indépendance et au développement du pays pendant une longue période. De plus, le modèle français de l’enseignement supérieur perdura à travers le système qui fut mis en place après l’époque coloniale. Après l’indépendance, le gouvernement Hồ Chí Minh a ouvert de nouveau les portes de l’université de Hanoi, dès novembre 1945. Comme témoignage évident de cette filiation, le jour de la réouverture de l’université de Hanoi, le président Hồ Chí Minh délivra des diplômes aux étudiants qui avaient terminé leurs études à l’école de médecine en 1945. Le français perdit son rôle de langue de communication, mais l’enseignement des domaines les plus influencés par l’Occident et qui constituaient de grandes œuvres occidentales, les beaux-arts, les sciences, la médecine notamment, continua après l’indépendance du Vietnam dans la nouvelle organisation. Le programme d’étude des principales écoles supérieures, comme celui de l’école de médecine, des sciences et des beaux-arts, continua à être appliqué à l’Université nationale du Vietnam — nouveau nom de l’Université indochinoise. Cet enseignement garda cette influence française, à travers les professeurs qui avaient été formés par l’enseignement français, en France ou au Vietnam, pendant l’époque précédente : Hồ Ðắc Di, Tôn Thất Tùng, Tô Ngoc Vân, Trần Vãn Cẩn, Ðặng Thai Mai, Nguyễn Mạnh Týờng, Cao Xuân Huy, Xuân Diệu, Huy Cận, Nguyễn Vãn Huyên, Bùi Kỷ

Enfin, on peut affirmer que l’université de Hanoi a contribué très largement à l’œuvre culturelle de la France au Vietnam. Elle a contribué à la construction et au développement du système d’enseignement supérieur moderne en jouant un grand rôle dans la transformation et les échanges entre la culture occidentale et orientale au Vietnam. L’université de Hanoi, l’École française d’Extrême-Orient et les instituts Pasteur demeurent les plus beaux symboles culturels et scientifiques de l’influence française pendant toute l’époque coloniale, et jusqu’à nos jours.

 

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