Source : http://books.openedition.org/


  1. Des orientalistes en Orient

L’École française d’Extrême-Orient au Vietnam (1902-1957)

Le Vietnam Une histoire de transferts culturels (collectif 2015)

MANGUIN, Pierre-Yves. 7. Des orientalistes en Orient : L’École française d’Extrême-Orient au Vietnam (1902-1957) In : Le Vietnam : Une histoire de transferts culturels [en ligne]. Paris : Demopolis, 2015 (généré le 04 mai 2018). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/demopolis/480>. ISBN : 9782354571146. DOI : 10.4000/books.demopolis.480.

Plan
  • L’École française d’Extrême-Orient au Vietnam (1902-1957)
  • Une mission ambiguë : une institution académique dans un contexte colonial
  • Le legs de l’EFEO au Vietnam
  • La dette de l’EFEO : les lettrés de Hanoi

 


TEXTE INTÉGRAL

 

Fondée entre 1898 et 1901, à Saigon puis à Hanoi, l’École française d’Extrême-Orient (EFEO), institution académique, s’est trouvée d’emblée placée dans une position cruciale de passeur culturel. Elle a eu pour mission tout à la fois d’étudier sur place, sur un mode universitaire, les cultures de l’Asie orientale et de mettre en valeur un espace culturel plus spécifiquement sud-est asiatique, celui de l’Indochine française. Le désir de créer une société savante en Indochine a pris naissance chez un groupe pionnier d’administrateurs coloniaux, de militaires et de missionnaires, passionnés d’arts et de traditions indigènes, de la conservation de monuments anciens et de l’étude des langues vivantes, tous domaines jusque-là négligés en Indochine française. Leurs démarches auraient pu aboutir à la création d’une association modelée sur la prestigieuse Asiatic Society des Indes britanniques, ou sur la déjà ancienne Société batavienne des arts et des lettres des Indes néerlandaises ; l’EFEO aurait dès lors fonctionné dans un cadre résolument colonial. Présentée pour la première fois au congrès des orientalistes de 1897, cette initiative a été dès lors, en quelque sorte, confisquée par des savants universitaires, pour la plupart membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Les indianistes Auguste Barth et Abel Bergaigne, qui venaient de publier le premier recueil d’inscriptions sanskrites du Cambodge et du Vietnam, parvinrent à convaincre le ministre de l’Éducation de la nécessité de créer une nouvelle institution ; Sylvain Lévi, autre indianiste éminent, en mission en Asie, réussit pour sa part à convaincre l’administration coloniale du bien-fondé de cette proposition. Le nouveau gouverneur général Paul Doumer adopta le projet : esprit éclairé convaincu de l’effet salutaire de l’éducation et bien disposé envers le monde savant, il comprit l’intérêt que l’on pouvait trouver à étudier les civilisations orientales sur leur propre sol. Il créa d’abord une mission archéologique permanente à Saigon en 1898, chargée de la gestion du patrimoine de l’Indochine, mais qui prit le nom d’École française d’Extrême-Orient l’année suivante, en se voyant dès lors attribuer un programme bien plus ambitieux, puisqu’il s’agissait d’étudier l’ensemble des civilisations de l’Asie orientale, et plus seulement celles de l’Indochine française. C’est ainsi que l’EFEO fut fondée : loin du monde académique métropolitain, institution indochinoise de recherche et de gestion du patrimoine, au sein de laquelle l’expérience du terrain et l’érudition pouvaient être combinées sur une base durable.

Une mission ambiguë : une institution académique dans un contexte colonial

La fondation de l’EFEO est éloignée d’une décennie à peine de la pacification de l’Indochine française. Dès le départ, l’histoire de l’école s’était ainsi trouvée intimement mêlée à celle, tourmentée, de cette région. La nouvelle institution ne pouvait que devenir indochinoise, et elle le restera de fait jusqu’à ce que, après les accords de Genève, dans un processus qui dura de 1955 à 1958, son administration soit transférée dans le système universitaire métropolitain, pour devenir l’une des cinq écoles françaises à l’étranger du ministère de l’Éducation nationale, placées sous le contrôle de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

Du fait de ces origines, l’EFEO bénéficiait par principe de l’autonomie académique attachée à l’enseignement supérieur. Cette liberté de recherche, dans ses domaines spécialisés, ne lui fut jamais contestée, et ce d’autant plus que son programme scientifique lui enjoignait de consacrer aussi ses recherches à des régions de l’Asie qui n’étaient pas sous la domination coloniale française. Cependant, sa création en Indochine signifiait que son budget lui était attribué par le gouvernement général de cette colonie et que ses membres devenaient de facto des fonctionnaires coloniaux, perdant au passage une part de la liberté attachée en métropole à l’enseignement supérieur (l’EFEO prendra un statut strictement académique à son implantation en France dans les années 1950). Son directeur était donc nommé par le gouverneur général, mais sur la seule recommandation de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. La personnalité morale et l’autonomie financière qui lui furent accordées en 1920 par le gouverneur général renforcèrent encore son indépendance et celle-ci fut consacrée par Paul Doumer, devenu entre-temps président de la République.

L’ambiguïté de son statut n’en est pas moins patente. Les attributions de l’école ne sont pas exclusivement scientifiques, puisqu’elles englobent aussi des responsabilités techniques et administratives qui l’amènent à remplir les fonctions d’un service fédéral indochinois : chargée d’assurer l’inventaire, l’entretien et la restauration des monuments historiques, il lui revient à ce titre de veiller à l’exécution des arrêtés de l’administration coloniale qui assurent la sauvegarde de ces derniers ou encore d’organiser et diriger les musées indochinois.

Les hommes politiques fondateurs de l’école, tels Paul Doumer et ses administrateurs, attendaient bien sûr de son corps de scientifiques qu’il produise des connaissances qui soient dans l’intérêt du gouvernement colonial. Louis Salaün, proche collaborateur de Paul Doumer, a ainsi pu écrire que l’EFEO doit être l’un de ses guides :

Le travail de l’école intéresse directement notre politique indochinoise […]. L’exercice du pouvoir protecteur en Indo-Chine […] risquerait de tomber dans les fautes ordinaires aux pouvoirs absolus s’il n’était continuellement et prudemment guidé par le seul guide qui soit sûr, la connaissance scientifique du pays et des hommes dont il a la charge. L’école est donc, par la force même des choses, un collaborateur immédiat du gouvernement.

Mais l’administration coloniale n’a pas toujours eu en Indochine des positions éclairées et elle a déploré la porosité de la frontière qui séparait les intérêts strictement scientifiques des membres de l’école et leurs réactions de citoyens à l’actualité immédiate ; surtout quand elles lui étaient peu favorables et se trouvaient imprimées noir sur blanc dans la Chronique du Bulletin de l’école. Elle ne goûtait guère le libéralisme de certains membres de l’école à l’égard des indigènes. On connaît bien l’épisode de la censure qu’a tenté d’imposer en 1908 à Claude-Eugène Maitre, directeur de l’école, le gouverneur général qui reprochait à cette Chronique sa trop grande attention aux revendications politiques qui travaillaient l’Inde, la Chine et le Japon, et surtout l’Indochine. L’épisode se termina à l’avantage de l’EFEO, avec les excuses d’un nouveau gouverneur général, mais il dénote le peu d’unanimité de la classe politique vis-à-vis du rôle à jouer par l’école. Il n’en reste pas moins que la Chronique perdit dès lors presque tout caractère politique, l’autocensure prenant le pas sur le contrôle politique de l’administration.

Deux citations, toutes simplificatrices et pompeuses qu’elles soient, illustrent mieux qu’un long exposé les positions distinctes des politiques et des scientifiques ; elles sont tirées des deux discours prononcés lors des célébrations à Hanoi en 1951 du cinquantenaire de l’EFEO, à une époque où s’annonce la fin de la colonisation de l’Indochine et donc aussi la fin de la phase indochinoise de l’histoire de l’EFEO. Il revient bien sûr au haut-commissaire de France et commandant en chef des armées, le maréchal de Lattre de Tassigny, d’y vanter la mission civilisatrice de la France et d’y associer l’EFEO :

Cinquante ans d’école française, cinquante d’efforts au service des pays d’Indochine pour les aider à être connus du monde, à se connaître eux-mêmes. La science de l’école a magnifié comme un poème les gloires de ce pays. Si — pour ne reprendre qu’un exemple — le nom du Cambodge est désormais pour l’univers associé à la grandeur d’Angkor, c’est bien l’école française qui fut le trait d’union.

Les chercheurs de l’EFEO étaient-ils prêts, individuellement, à se ranger sous cette bannière en admettant avoir joué un tel rôle, décrit en termes aussi directs que subjectifs ? Rien n’est moins sûr. Louis Malleret, qui était alors directeur de l’école, dans son propre discours lors de cette même cérémonie, ne pouvait bien évidemment pas faire part brutalement à cette occasion de sa perception divergente du travail effectué par l’EFEO. Il s’abstint donc de se lancer dans des considérations politiques, mais parvint plutôt par des voies obliques à évoquer « l’étendue du labeur accompli par l’école en un demi-siècle d’action désintéressée », une mission d’universitaires sans motivations extra-académiques :

[l’EFEO] n’a eu d’autre fin que de porter à la connaissance du monde l’originalité des cultures qu’elle s’attachait à promouvoir sur un plan universel. […] une œuvre qui n’a connu ni artifices, ni voies obliques, ni réticences, ni calculs, ni aversions, ni mépris, mais qui, semblable au fleuve sollicité par l’appel de la mer, est allée droit à l’unité de la nature humaine.

À ces ambiguïtés politiques qui entourent la mission de l’école, on doit ajouter une autre situation paradoxale, qui est celle de la création même de l’EFEO en Indochine alors que la puissance coloniale vient de rayer de la carte plusieurs souverainetés nationales. La contradiction n’échappe pas aux membres de l’EFEO, qui l’expriment avec lucidité dans les pages mêmes du BEFEO de 1921, à l’occasion d’un survol de l’histoire de l’institution jusqu’en 1920 (p. 43) :

Le seul fait de la présence en Extrême-Orient des Européens qui rend ces études possibles, est un risque grave de disparition pour leur objet : nos civilisations d’Occident semblent exercer une action dissolvante sur les civilisations propres à l’Orient, et nombre de formes présentes, nécessaires à l’intelligence des formes anciennes, seront, dans un avenir prochain, un passé mort.

Si l’on considère la formation orientaliste des membres de l’EFEO, on ne peut enfin pas douter qu’ils aient reconnu l’irréductible originalité des civilisations de l’Asie, à l’instar de maints politiques plus clairvoyants, tel le gouverneur général Pierre Pasquier, fin connaisseur du Vietnam, qui, en 1930, s’interrogeait sur les liens qu’il était possible de tisser entre les descendants de barbares gaulois civilisés par Rome, non sans résistances d’ailleurs, et les populations de l’Asie, dont les âmes et les esprits ont été moulés par « la plus ancienne civilisation du monde ».

Il est ainsi difficile, sans avoir mené une étude approfondie — probablement irréalisable — de la correspondance privée des membres de l’EFEO, de savoir quelle était la position personnelle de chacun d’entre eux. Même si, comme a tenté de le démontrer Singaravélou, ils étaient dans la majorité issus de milieux privilégiés (en cela de purs produits de l’université française…), ils n’en avaient pas moins des origines et des parcours éducatifs divers, plus que leurs confrères des écoles de Rome ou d’Athènes, comme on peut en juger par les quelques témoignages et les bribes de correspondance que nous avons pu consulter, par leurs biographies, sans parler des conflits qui les opposèrent parfois entre eux (telle la vive polémique lancée dans les années 1930 par Émile Gaspardone). L’EFEO n’a jamais constitué un bloc monolithique prompt à défendre une quelconque idéologie. En Indochine, l’école a fonctionné dans un contexte historique qui a lui-même rapidement évolué, des premières années de la pacification à Dien Bien Phu et aux accords de Genève. Son personnel scientifique et ceux qui l’ont accompagné, des hommes pour la plupart, ont vécu deux guerres mondiales, la montée des nationalismes chez les peuples colonisés d’Indochine, la mise en place du régime de Vichy en Indochine, une relation malaisée avec un allié japonais devenu occupant après le coup de force de mars 1945, et pour finir une guerre coloniale au Vietnam. Des savants sont morts dans la résistance à l’ennemi allemand (Henri Maspero), ou des mains de l’occupant japonais (George Groslier), d’autres ont collaboré avec le Japon (Victor Goloubew). Sous Vichy, certains ont été exclus ou empêchés de rejoindre l’école en raison de leur origine juive (Suzanne Karpelès, Rolf Stein). D’autres avaient des sympathies communistes affichées (Paul Lévy, directeur de l’EFEO de 1947 à 1949), ou ont joué un rôle important pour tenter d’éviter la guerre coloniale (Paul Mus, qui sera plus tard un opposant notable à la guerre américaine au Vietnam, comme le sera aussi Georges Condominas). Dans des conjonctures historiques aussi variées que violentes, avec des marges de manœuvre fluctuantes, les convictions politiques, les comportements adoptés à l’égard du processus colonial et enfin les pratiques professionnelles ne peuvent qu’avoir été multiformes, selon l’époque ou l’individu. Ils ont certainement évolué au fil des décennies, comme le reste de la nation française à laquelle appartenait ce personnel scientifique, avec le développement inexorable, au cours du XXe siècle, d’une opinion explicitement anticolonialiste.

Ces différences ne peuvent qu’avoir marqué les attitudes individuelles et celle de l’institution vis-à-vis du peuple vietnamien et la façon dont les savoirs ont circulé, dans un sens comme dans l’autre. Dans le cadre très limité de cet article, on doit donc se tourner vers une analyse sommaire des pratiques de l’institution indochinoise dans sa globalité et, plus spécifiquement, de ce qu’elle a légué au Vietnam. Cet héritage est bien connu. Il est, comme toute œuvre scientifique, un produit de son temps. L’ambiguïté du statut de l’EFEO dans ce contexte colonial commande que ce grand œuvre orientaliste fasse l’objet, à tout le moins, de relectures attentives aux circonstances de son écriture. Le versant patrimonial des activités de l’école — restauration et conservation des monuments, création de musées — a évolué lui aussi au cours de la première moitié du XXe siècle et, comme sa production scientifique, reflète un discours bien de son temps sur les civilisations qu’il met en exergue.

Le legs de l’EFEO au Vietnam

L’enseignement au niveau universitaire du sanskrit, du pâli et de l’archéologie était inscrit par l’Académie parmi les tâches dévolues à l’EFEO en Indochine, de telle sorte « qu’entre savants d’Europe et lettrés d’Asie un rapprochement se fera, qui contribuera au progrès matériel et moral de la colonie ». Mais cet enseignement formel fut vite rejeté par l’EFEO. En réponse à ces suggestions, son directeur Louis Finot, fut prompt à répondre, lors d’une séance de l’Académie, en mai 1901 :

Notre intérêt est de nous tenir fermement à l’objet principal de notre fondation : cet objet n’est pas de répandre les vérités connues, mais de découvrir des vérités nouvelles ; ce n’est pas l’enseignement, c’est la recherche.

En Indochine, néanmoins, un enseignement de langues a parfois été assuré par l’école. En 1907, par exemple, on peut y étudier la langue chinoise parlée et écrite, le sanskrit, le tibétain et le japonais. À l’époque, l’institution se félicite de ne favoriser que les études désintéressées, qui ne préparent à aucun de ces brevets avec prime conférés en Indochine aux administrateurs, prenant là aussi ses distances par rapport au pouvoir colonial. Elle se propose aussi de prêter son concours actif à la réforme de l’enseignement indigène, en encourageant ses membres à participer à la vie de l’Université indochinoise, créée en 1918, et contribuer ainsi à l’émergence d’une élite locale. Mais ce programme idéal n’est pas suivi d’effets concrets. Dans les années 1940, cependant, le vent tourne et l’EFEO reprend ses cours, sous l’impulsion en particulier d’un directeur, Paul Lévy, qui insiste pour associer les Vietnamiens aux travaux de l’école. Dès lors, la palette des matières enseignées par ses membres s’enrichit : elle reflète désormais aussi leurs recherches dans les domaines de l’histoire et de l’anthropologie de l’Indochine. Les membres de l’EFEO, pour diffuser leur savoir, prononceront certes aussi en Indochine des conférences auprès d’un public éduqué, dont on ne connaît pas bien la composition, mais dont on peut imaginer qu’il était surtout fait de l’élite de la colonie, d’origine française pour l’essentiel (les Cahiers de l’EFEO, publiés dans les années 1930 et 1940, donnent des résumés de ces conférences).

Des trois fonctions attribuées à l’école, l’enseignement en Indochine est donc bien celle qui suscite en son sein le plus de réticences. Les membres de l’EFEO ont été nombreux à assurer un véritable enseignement universitaire, mais ils l’ont fait en France, en quittant l’Indochine pour intégrer le personnel scientifique de l’école nationale des langues orientales, et surtout de l’École pratique des hautes études et du Collège de France. Il résulte de ces réticences qu’après quelque cinquante années de présence en Indochine l’héritage majeur laissé par l’EFEO est bien constitué de la production scientifique de ses membres, plutôt que d’une impérieuse mission civilisatrice.

Cette première période indochinoise de la vie de l’École française d’Extrême-Orient se clôt, symboliquement, par l’élaboration par l’épigraphiste George Cœdès de la première grande synthèse sur l’histoire de l’Asie du Sud-Est indianisée, intitulée Les États hindouisés d’Indochine et d’Indonésie (seules les cultures non vietnamiennes présentes sur le territoire vietnamien y sont donc abordées). Son titre et ses commentaires interprétatifs, à quelques mises à jour près, sont arrêtés dans sa deuxième édition de 1948. L’édition révisée de 1964 fera l’objet d’une traduction anglaise (revue par l’auteur) en 1968, largement diffusée et citée depuis. Fondé pour l’essentiel sur l’immense œuvre accomplie par les épigraphistes et les archéologues français et néerlandais, cet ouvrage fait indéniablement date et sert aujourd’hui encore, à bien des égards, de manuel de référence. Grand œuvre incontesté de l’orientalisme pour sa partie factuelle, il faudra attendre les années 1990 pour que sa vision de l’apport civilisateur de l’Inde — perçu à bien des égards comme une première mission civilisatrice — soit remise en cause par de nouveaux paradigmes, soutenus tout à la fois par les découvertes nombreuses d’une archéologie plus rigoureuse et par une vision renouvelée, postcoloniale, de l’histoire de la région.

Recrutée par Paul Lévy dans une École française d’Extrême-Orient qui vivait dans l’immédiat après-guerre ses dernières années en Indochine, une nouvelle génération de chercheurs s’est déjà inscrite dans cette rupture, à laquelle appartiennent Maurice Durand, spécialiste de la culture vietnamienne, ou Louis-Charles Damais, épigraphiste féru de vieux javanais, pour n’en citer que deux. Si ces chercheurs restent formés à l’indianisme ou à la sinologie, ils sont libérés des dominantes idéologiques de la période qui s’achève. Ils modifient dès lors sensiblement le regard qui est porté sur l’Asie du Sud-Est et sur son passé, comme l’avait réclamé brutalement Émile Gaspardone, dans son célèbre article de la Revue de Paris de 1936, en reprochant aux travaux de l’EFEO, et en particulier à l’archéologie indochinoise, d’avoir été absorbée par l’Inde, laissant à l’abandon les civilisations qui n’ont pas produit les grands monuments des États hindouisés. Passionné par le Vietnam, Gaspardone s’opposait ainsi déjà, implicitement, en quittant l’EFEO, au point de vue dominant des savants coloniaux d’Indochine comme des Indes néerlandaises, qui minimisaient, voire censuraient, les développements culturels endogènes. Il en allait ainsi des cultures préhistoriques du Vietnam qui ne pouvaient être qu’exogènes, ou encore des grands royaumes historiques et de leurs monuments, inconcevables sans l’intervention exclusive d’un deus ex machina chinois ou indien. Cette nouvelle génération de chercheurs de l’EFEO commençait donc à dégager l’étude de la culture et de l’histoire des pays de la région de l’emprise exclusive des deux grandes masses que sont la Chine et l’Inde, dont le voisinage imposant fit qu’on qualifia longtemps l’Asie du Sud-Est de termes révélateurs tels Insulinde, Indo-chine, Inde extérieure ou encore, chez les nationalistes indiens, Greater India, la Grande Inde (leur permettant de s’attribuer ainsi une mission civilisatrice passée, alors qu’ils se trouvent eux-mêmes colonisés). On a dès lors en effet pris conscience que, pour être des lieux privilégiés d’échanges avec les civilisations indiennes et chinoises, les pays de l’Asie du Sud-Est n’en ont pas moins formé des cultures régionales ou nationales spécifiques : les faits de civilisation que l’on y observe ne sont pas réductibles aux seuls phénomènes d’indianisation, de sinisation (et plus tard d’islamisation) d’un substrat primitif.

De fait, en ce qui concerne la préhistoire et la protohistoire du Vietnam, il faudra attendre que les archéologues vietnamiens, dans une approche tout à la fois appréciative et critique des travaux de la période coloniale, commencent à fouiller leur propre territoire, l’indépendance gagnée, pour que la démonstration soit faite que les cultures mises au jour par les chercheurs de l’école sont largement le produit de développements locaux et donc, dans une perspective politique, peuvent être constitutifs de l’identité nationale (ce qui ne va pas non plus sans l’introduction de biais considérables dans les interprétations nouvellement fournies…). Les rapports entre le premier royaume vietnamien — connu sous le nom de Văn Lang dans les sources écrites et longtemps considéré comme légendaire —, et la splendide culture de l’âge du bronze, dite de Ðông Sõn, ont ainsi fait l’objet de révisions radicales.

Sur le territoire vietnamien, ce sont bien plus les cultures hindouisées du Champa, dans le centre du pays, et plus au sud celle du Funan (dites aujourd’hui par les Vietnamiens : culture de Oc Eo), qui feront dès les premières années de l’école l’objet de très nombreuses publications en épigraphie, comme en histoire de l’art et de l’architecture. L’étude des langues des minorités ethniques des hautes terres sera de même privilégiée, alors même que la modernisation de la romanisation du quoc ngu, pourtant inscrite dans la première lettre de route de l’EFEO, ne sera jamais abordée.

De même, si l’épigraphie des pays indianisés d’Asie du Sud-Est a fait l’objet dès avant même la création de l’EFEO de nombreux travaux, l’épigraphie sino-vietnamienne n’a pas fait l’objet d’autant d’attentions, tant s’en faut. L’histoire du Vietnam, telle qu’elle était perçue par les sinologues de l’EFEO, était avant tout celle d’une province réfractaire des marches de la Chine. Les inscriptions, qui ne fournissent pour l’essentiel que des informations très locales, n’avaient pour eux qu’un intérêt limité. Elles sont aujourd’hui l’un des outils essentiels d’une historiographie vietnamienne dégagée de l’ombre de son encombrant voisin Han. Quelque vingt mille estampages seront néanmoins rassemblés à la bibliothèque de l’école à Hanoi et légués aux chercheurs vietnamiens à l’indépendance de leur pays, montrant par là que l’école, en ce qui concerne le Vietnam, a été consciencieuse dans sa mission de conservation du patrimoine, mais ne l’a pas que tardivement et donc peu exploité.

Seules la collecte et l’étude des sources textuelles sino-vietnamiennes sont de fait privilégiées à l’EFEO, grâce auxquelles sont jetées très tôt les bases d’une vietnamologie moderne. Acteurs d’un orientalisme pour lequel la civilisation chinoise, comme celle de l’Inde, était prééminente, les membres sinologues de l’école n’ont cependant que partiellement succombé à cette pensée unique et se sont donné les moyens d’étudier le Vietnam pour lui-même. Paul Pelliot, Henri Maspero et Léonard Aurousseau, chacun dans sa spécialité, ont apporté leur contribution à la connaissance du passé vietnamien, ouvrant en particulier la voie aux contributions majeures d’Émile Gaspardone dans les années 1930. On a vu plus haut combien ce dernier déplorait le peu d’intérêt relatif des chercheurs de l’école pour le Vietnam, au point de quitter l’EFEO avec fracas. Il a ainsi consacré ses années à l’EFEO à la philologie sino-vietnamienne, publiant entre autres quelques travaux épigraphiques et une fondamentale « Bibliographie annamite » (dans le BEFEO de 1934). Sinologue de formation, c’est le vietnamien qu’il choisit d’ailleurs d’enseigner à son retour en France, jusqu’à la guerre, à l’école des langues orientales.

Ces études sont accompagnées par celles de collaborateurs extérieurs, mais proches de l’école. Le R. P. Léopold Cadière, homme de grande culture, spécialiste du Vietnam, qu’aucun aspect de la civilisation vietnamienne ne laisse indifférent, publie à l’EFEO ses travaux plus philologiques. Charles Maybon fait un bref passage à l’école, qu’il quitte dès 1911 pour rejoindre le corps enseignant dont il est issu ; il est l’auteur d’une remarquable thèse sur les rapports des Européens avec le Vietnam. L’école, dans les années 1930, accueille aussi dans ses collections les publications de géographes de renom, Charles Robequain et Pierre Gourou, d’une géologue et préhistorienne de génie, Madeleine Colani, ou encore d’un maître incontesté de la linguistique de l’Asie du Sud-Est, André-Georges Haudricourt.

Alors que le Vietnam et les autres peuples de l’Asie du Sud-Est se préparent à émerger en tant que nations modernes, la perception qu’on a de leur culture se modifie nettement et la nouvelle génération de chercheurs se spécialise d’emblée dans l’étude des diverses aires culturelles de l’Asie du Sud-Est. Parmi ceux-ci, Maurice Durand a mené les études vietnamiennes à leur maturité, en y mettant sa connaissance du chinois au service d’une vietnamologie autonome ; ses connaissances sont polymorphes : grammairien, philologue, historien des religions et des techniques religieuses, historien de l’art, spécialiste de la littérature enfin, il a laissé une œuvre bien connue des vietnamologues. Il a contribué ainsi à dégager définitivement ces recherches du seul domaine de la sinologie, à une époque où le Vietnam restait encore communément perçu comme une turbulente dépendance de la Chine et ses traits distinctifs comme autant d’infidélités au grand modèle voisin. Le succès de l’entreprise a été consommé lorsqu’on a créé à l’EPHE pour Maurice Durand une première chaire d’études vietnamiennes.

L’histoire de l’art et la conservation du patrimoine architectural vietnamien n’ont pas attiré l’attention de l’école autant que la statuaire ou les monuments indianisés du Champa (sur le territoire vietnamien) ou du Cambodge voisin. L’EFEO prête néanmoins dès 1918 son concours à l’administration locale pour la restauration du temple de la Littérature de Hanoi, où les mandarins célèbrent alors encore les rituels du culte à Confucius, et elle restaure en 1922 la pagode du Pilier unique de Hanoi, ainsi que de nombreuses pagodes endommagées par le typhon de 1929, puis les grandes pagodes de Bắc Ninh. Il faudra cependant attendre 1935 pour que soit engagé un architecte spécialisé, Louis Bezacier, pour occuper le poste de conservateur des monuments du Tonkin.

Le legs de l’EFEO au Vietnam le plus directement visible, aujourd’hui encore, pour un grand public est celui de la muséographie. La création de musées est inscrite dans sa charte de fondation. Dans sa lettre de mission au premier directeur de l’EFEO, Auguste Barth lui trace un programme précis :

Vous créez […] un musée vraiment digne du nom, formé non pas au hasard, pour l’apparat et pour la curiosité, mais avec méthode et en vue du travail. On ne verra plus disperser dans les résidences ou envoyer au musée Guimet des morceaux dépareillés et, partant, sans valeur : l’Indo-Chine conservera ses richesses.

Cette injonction à conserver en Indochine toutes les pièces archéologiques n’est pas parfaitement respectée : certaines pièces de moindre importance, déclassées, seront données à des musées d’Europe (ou du Japon, sous le régime de Vichy) ou vendues par les conservations du Cambodge ou d’Annam pour financer les travaux de restauration, surtout dans les années de crise. Les vives polémiques qui surgissent dans la presse locale ou au sein même de l’EFEO feront cesser ces exportations en 1945.

Ce sont en fin de compte cinq grands musées qui sont créés au Vietnam, avec des statuts différents : les deux premiers appartiennent en propre à l’EFEO, les trois autres sont placés sous le seul contrôle scientifique de l’école. Le musée Louis-Finot à Hanoi, inauguré en 1933, est destiné à abriter en priorité les arts chinois, japonais et vietnamien, mais il a vocation aussi à devenir la vitrine de l’Indochine tout entière ; il deviendra le Musée national d’histoire du Vietnam après l’indépendance. Dans un palais de l’enceinte royale de Huê, l’art vietnamien trouve aussi sa place au musée Khải Ðịnh, construit sous le haut patronage de l’empereur. En 1936, une ordonnance royale de l’empereur Bảo Ðại crée le musée archéologique du Thanh Hóa, province richissime en vestiges de l’âge du bronze vietnamien. Le Musée de la sculpture cham de Ðà Nẵng, comme son nom l’indique, est exclusivement consacré à l’art du Champa, dès sa fondation en 1918 sous le nom de musée Henri-Parmentier. Enfin, à Saigon, c’est le gouverneur Blanchard de la Brosse qui s’emploie à faire construire en 1929 le vaste musée qui portera longtemps son nom. Son fonds est au départ constitué par une collection privée en provenance de toute l’Asie et par les pièces laissées sous la responsabilité de l’EFEO lors de son installation à Hanoi. Celle-ci continue d’alimenter régulièrement les collections du musée de Saigon, en y abritant en particulier les pièces recueillies sur les sites archéologiques de Cochinchine jusqu’en 1945, dont la riche collection d’objets en provenance des sites du Funan rassemblée par son conservateur de l’époque Louis Malleret. Il porte aujourd’hui le nom de Musée d’histoire de Hô Chi Minh-Ville.

Pour parachever ce survol rapide du legs de l’EFEO au Vietnam, il nous faut mentionner le fait que les collections chinoises et vietnamiennes de la bibliothèque attachée à son siège à Hanoi restent la propriété du Vietnam nouvellement indépendant, dans le cadre de l’application des accords de Genève. Dès 1931, selon les mots d’Alfred Foucher, elle était devenue « la mieux outillée du monde pour l’étude de l’Extrême-Orient ». Son fonds sino-vietnamien est unique ; son fonds chinois, l’un des plus riches du monde ; en 1956, réinstallée dans un immeuble de cinq étages spécialement construit à son intention, elle compte avec ses 47 000 volumes en chinois, en nôm et en japonais, parmi les plus belles collections orientalistes du monde. On y trouve enfin quelque 22 500 estampages d’inscriptions, et elle compte aussi plus de 2000 cartes et plus de 70 000 photos. Elle sera attribuée à la réunification du Vietnam à l’institut d’information des sciences sociales.

La dette de l’EFEO : les lettrés de Hanoi

L’École française d’Extrême-Orient, au fil de ses années de présence à Hanoi, s’est attaché la collaboration d’un nombre conséquent de Vietnamiens grands connaisseurs de leur propre culture et forts, pour nombre d’entre eux, d’un recrutement par la voie classique des concours de mandarinat. Dès lors que ces derniers sont supprimés en 1918, l’ancienne classe des lettrés, socialement dévalorisée par les changements politiques et privée de tout pouvoir réel, entre ainsi au service de l’orientalisme. Ces travailleurs de l’ombre, qui ont longtemps œuvré sous la direction des philologues français à l’immense travail de collecte et de dépouillement des littératures sino-vietnamienne et vietnamienne, ont indéniablement joué un rôle essentiel dans les transferts de connaissances accomplis en un demi-siècle.

Sans leur constante collaboration, l’école n’aurait pu mener à bien les nombreuses études publiées par ses membres sur le Vietnam. Leurs noms apparaissent rarement dans les ouvrages de l’école, si ce n’est parfois pour des tâches subalternes, à l’image du statut qui leur est longtemps réservé par l’administration coloniale. Ce n’est qu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale qu’un décret du président de la République française autorise l’EFEO à recruter des Indochinois dans le cadre de son personnel scientifique. Libéralisation à valeur surtout symbolique, puisque les conditions qui leur sont faites restent bien celles qui prévalent dans le reste du contexte colonial : ils reçoivent des émoluments se montant aux dix dix-septièmes de ceux perçus par « les fonctionnaires français d’origine, de même grade ».

Nombre d’entre eux jouent dans les milieux intellectuels vietnamiens de l’époque des rôles marquants. Ainsi, le précieux index systématique des vingt premiers volumes du Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient a-t-il été signé par Nguyễn Văn Tố, le plus actif de ces collaborateurs, qui a publié aussi au Bulletin les notices nécrologiques de plusieurs membres correspondants de l’école spécialistes du Vietnam. L’indépendance acquise, il deviendra président de la chambre des députés de la République démocratique du Vietnam et ministre de l’Entraide sociale. L’école a aussi accueilli dans ses rangs, entre 1908 et 1917, le lettré Pham Quynh, qui l’a quittée pour devenir le rédacteur en chef de la célèbre revue littéraire Nam Phong, où il défendra ses thèses sur une nécessaire collaboration avec la puissance coloniale et occupera des fonctions ministérielles dans le gouvernement de l’empereur Bảo Ðại.

Paul Lévy, directeur de l’école entre 1947 et 1950, dont on sait les opinions anticolonialistes, met en pratique, sous une forme nouvelle, les recommandations qui avaient été faites à l’école dès sa création : faire participer à ses activités les peuples de l’Indochine. Il fait paraître à Hanoi, sous la bannière de l’EFEO, la revue bilingue Dân Việt Nam/Le peuple vietnamien, dont trois numéros sortiront jusqu’en 1949, avec la collaboration active de Trần Hàm Tấn, spécialiste de médecine traditionnelle, pilier depuis 1920 du Bureau des lettrés de l’école à Hanoi. Plus de la moitié des contributions de Dân Việt Nam sont signées de lettrés et d’érudits vietnamiens. Elle permet de faire connaître des études scientifiques de grande valeur sur les techniques, les traditions, le langage de la population vietnamienne.

Ceux d’entre ces collaborateurs qui ont su se former aux exigences méthodologiques des philologues ou des ethnologues français ont joué pour leur part un rôle inverse dans la transmission des savoirs, et servi de passeurs lors de l’accession du Vietnam à l’indépendance, étant mieux à même d’intégrer dans leur démarche intellectuelle une pluralité de références intellectuelles et politiques. Ils ont signé quelques contributions importantes de l’école aux études vietnamiennes. Parmi ceux-ci, nous n’en citerons que deux, faute de place.

L’assistant Trần Vãn Giáp a séjourné ainsi quelques années à Paris comme répétiteur de vietnamien à l’école des Langues orientales, et soutenu à l’EPHE un mémoire sous la direction de Paul Pelliot en 1931. De retour à Hanoi, il a assuré la gestion des fonds chinois et vietnamien de la bibliothèque de l’école et suivi l’impression de l’Inventaire du fonds chinois. Il a surtout publié en 1932 au Bulletin de l’EFEO un article fondamental sur « Le bouddhisme en Annam des origines au XIIIe siècle ». Entré au Parti communiste vietnamien en 1945, il rejoindra la résistance dès 1946. Il participera activement dans les années 1950 aux négociations qui mèneront au départ ordonné de l’école de Hanoi. Il prendra alors en charge la gestion du fonds documentaire transféré au gouvernement vietnamien et sera l’un des fondateurs du Comité d’étude sur la littérature, l’histoire et la géographie, ancêtre de l’actuel institut d’histoire de Hanoi.

Nguyễn Vãn Huyên obtint pour sa part en 1929 à la Sorbonne une licence en histoire-géographie et y devint en 1934 le premier docteur ès lettres vietnamien, avec une thèse en ethnologie. Il a enseigné un temps à l’École nationale des langues orientales et comptait déjà de nombreuses publications à son actif quand il devint en 1939 le premier membre scientifique vietnamien de l’EFEO. Il sera ministre de l’Éducation de la République démocratique du Vietnam.

***

Après ce trop bref survol des conditions dans lesquelles l’École française d’Extrême-Orient a exercé ses multiples activités scientifiques et administratives dans le cadre de l’Indochine française, que conclure en ce qui concerne les savoirs qu’elle avait pour mission, d’abord, de construire, mais aussi de transmettre ?

À qui ces recherches ont-elles profité : à la science, ou bien à l’administration coloniale qui les finançait ? En cette première moitié du XXe siècle, et dans le cadre de la mission et du statut ambigus assignés à l’école, poser ainsi cette question en termes mutuellement exclusifs constitue un anachronisme. Dans un contexte historique complexe, en prenant pour objet d’étude des sociétés dépendant en Indochine d’administrateurs coloniaux, le personnel scientifique de l’EFEO semble bien avoir eu une nette conscience de ses devoirs envers les premières comme envers les seconds. Pour reprendre les mots de Paul Rivet au premier congrès des préhistoriens de Hanoi en 1932, tels que retranscrits par l’ethnologue et préhistorien Paul Lévy :

Car s’il est, en effet, important du point de vue scientifique d’avoir sur les populations anciennes et actuelles de l’Indochine les archives les plus complètes possibles, il n’est pas moins essentiel, sans parler du rang que la Science indochinoise est politiquement tenue de garder aussi bien en Extrême-Orient qu’ailleurs, pour les dirigeants de connaître à fond, c’est-à-dire scientifiquement, la vie passée et actuelle des peuples dont le futur leur a été confié.

Bien plus tard, en 1947, alors qu’il est devenu directeur de l’EFEO et que s’annonce la guerre de libération, le même Paul Lévy, dont on a déjà vu qu’il ne pouvait être soupçonné de biais colonialistes, est resté fidèle à ce point de vue, exprimé lors d’une causerie sur les ondes de Radio-Saigon :

Est-il besoin, maintenant, d’insister sur la valeur sociale, politique, matérielle même de ces travaux ? Des esprits non avertis de la valeur de la Science ont pu négliger les moyens de connaissance, donc d’action, que l’École française d’Extrême-Orient mettait ainsi à la portée des dirigeants ; je ne pense pas que de bons résultats ne soient jamais venus couronner leurs œuvres. Seule l’étude des problèmes humains telle que nous pouvons la faire, c’est-à-dire la plus complète, la plus impartiale, la plus désintéressée, seule une pareille étude pourra permettre des solutions durables aux problèmes de l’heure présente.

 

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