COLLOQUE « DIALOGUE SOCIAL — RAPPROCHEMENT DES CULTURES PAR LES LANGUES »  UNESCO — 16 MAI 2017

De l’acculturation à l’acculturation linguistique Le cas de la rencontre entre les langues et les cultures françaises et vietnamiennes

NGUYEN Viet Anh – INALCO

 

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Pays membre à part entière de l’Unesco, de l’OIF, de l’AUF, le Vietnam est bien connu pour sa diversité linguistique et culturelle, fruits de ses contacts avec les cultures, aussi bien orientales qu’occidentales, tout au long de son histoire plurimillénaire de construction et de défense nationales. Dans le cadre de cette communication, nous voudrions nous centrer sur la rencontre du Vietnam avec l’Occident, notamment avec la France.

La conquête française du Vietnam entamée en 1858 s’est achevée en 1884 avec le Traité Patenôtre. Jusqu’à la Révolution de 1945 qui rendit l’indépendance au pays, la création d’un enseignement « franco-indigène » a mis fin à l’ancien système éducatif basé sur les humanités et les idéogrammes chinois. En même temps que l’adoption du quô’c ngü’ (écriture vietnamienne romanisée), produit par excellence des contacts culturels franco-vietnamiens, le français est devenu la langue véhicule dans tous les domaines. Quel est le fruit de l’acculturation linguistique franco-vietnamienne ? Après 80 ans de la colonisation française (1862-1945), comment le peuple Viêt a-t-il pu préserver et enrichir sa langue, composante essentielle de son identité nationale ? La quête de la réponse à ces questions est l’objectif de notre intervention.

1. De l’acculturation franco-vietnamienne
1.1. La notion de l’acculturation

Dans la Note d’orientation pour le colloque sur « Phénomènes d’acculturation et de déculturation dans le monde contemporain», l’UNESCO (1980 :9) admet la définition classique de Redfield, Linton et Herskovits en 1939, selon laquelle, « l’acculturation recouvre l’ensemble des phénomènes résultant d’un contact continu et direct entre groupes d’individus appartenant à différentes cultures, et aboutissant à des transformations affectant les modèles culturels originaux de l’un ou l’autre de ces groupes. »

Si dans certains d’autres contextes de colonisation où l’identité culturelle et le tempérament des colonisés ne sont pas assez forts, la part d’acculturation est si importante que ces derniers finissent simplement par être assimilés. L’acculturation au modèle des conquérants implique donc la déculturation de modèles dominés (Unesco, 1980 ; Ghasarian, 2002). Au Vietnam, la colonisation française va de pair avec l’acculturation. Dans ce cas, il se déroule un processus composé à la fois du rejet de la culture des conquérants et de l’attirance vers une culture, une civilisation différente, plus riche et plus développée, à certains égards. Nous allons expliciter les caractéristiques de cette acculturation dans les parties suivantes de cette communication.

1.2. Une acculturation féconde

La rencontre du Vietnam avec l’Occident, notamment avec la France est celle de deux univers distincts, éloignés tant sur le plan géographique que culturel et social. Il s’agit de la rencontre de l’Est avec l’Ouest, de la culture du végétal avec la culture du métal, de l‘économie agricole féodale avec l‘économie industrielle capitaliste, de la société villageoise avec la société urbaine, de l‘idéologie confucéenne de la communauté avec l‘idéologie judéo-chrétienne de l‘individu…

Cette rencontre commença à la fin du XVlè siècle avec l’arrivée des missionnaires catholiques suivis des commerçants d’Europe (portugais, espagnols d’abord, puis français et italiens). L’influence française au Vietnam débute en 1624 avec l’arrivée en Cochinchine (la région du Centre du Vietnam actuel) du père Alexandre de Rhodes (1591-1660). Après quelques mois d’apprentissage du vietnamien afin de pouvoir prêcher dans cette langue, en 1627, en compagnie du confrère Pedro Marques, le Père de Rhodes embarqua pour le Tonkin pour assister le jésuite italien Giuliano Baldinotti qui éprouvait de grandes difficultés à maîtriser le vietnamien et à christianiser cette région. Du fait de son grand succès, le Père de Rhodes fut chassé du Tonkin. Il se rendit alors à Macao et revint à Rome en 1649. Rentré en Europe, il fit appel au Pape et à ses amis jésuites de Paris pour fonder des Missions françaises d’Extrême-Orient. (Gueillemin, 2014; Françoise Fauconnet-Buzelin, 2006) Le Père Alexandre de Rhodes fut aussi l’un des premiers missionnaires européens à bien connaître la langue vietnamienne, et il joua un rôle important dans la mise au point de la romanisation du vietnamien, connue sous le nom de quô’c ngü’ dont je parlerai plus en détail dans la partie suivante.

La relation franco-vietnamienne a certes été tumultueuse et conflictuelle car coloniale, mais parallèlement profondément moderne, car sans cesse néanmoins marquée par un dialogue des cultures enrichissant. Mis à part les effets destructeurs du colonialisme, au plan culturel, la colonisation française peut être considérée comme un agent actif et un catalyseur qui permettent aux colonisés (vietnamiens) de se découvrir et d’innover.

En effet, jusqu’au XVIIè siècle, la culture vietnamienne avait deux composantes dominantes : l’une d’origine « Van Lang » et l’autre, chinoise. Pendant près d’un siècle de présence française en Indochine, le Vietnam a pu faire le passage d’une société féodale confucéenne à une société moderne où la domination coloniale côtoyait avec la diffusion, par l’enseignement et les écrits, des idées de démocratie, d’égalité et de liberté. Ces idées ne pouvaient pas exister sous le régime féodal où le peuple devait la loyauté et le respect inconditionnels envers son Empereur, fils du ciel.

Au début de la colonisation, la «mission civilisatrice » affichée par l’administration française s’est vite heurtée à la résistance locale ainsi qu’à des remises en question de la pertinence du modèle français au sein même du milieu colonial. Devant faire face à une culture traditionnelle forte et enracinée, la France coloniale a dû adapter sa politique culturelle et éducative. Plus précisément, après l’établissement du protectorat français sur l’Annam et le Tonkin consacré parle Traité de Patenôtre de 1884, des mesures structurantes furent prises dans le domaine de l’enseignement au Vietnam:

– suppression de l’enseignement traditionnel et des concours mandarinaux triennaux dans le Tonkin en 1915 et dans l’Annam en 1919;

– introduction du auô’c ngü’, l’écriture vietnamienne romanisée, et du français dans l’enseignement primaire;

– création d‘une université de type français en 1907 avec des établissements en sciences, médecine, droit, agriculture, lettres, d‘abord groupés à Hanoi, puis ensuite essaimant à Saigon;

– attribution de nombreuses bourses d’études à l’étranger, principalement en France, à partir de la fin dela Première Guerre mondiale.

Ainsi, observons-nous, dans le dialogue interculturel franco-vietnamien de l’époque, la création d’une élite vietnamienne formée à l’école coloniale. Ces nouveaux intellectuels, avides d’études et de connaissances, ont vite assimilé les valeurs universelles et humanistes françaises, valeurs qui, en retour, ont par nature mis en cause la domination coloniale française. Il est évident que l’installation du régime colonial a bouleversé la société vietnamienne dans nombre de domaines. Les Vietnamiens ont donc vite compris que l’école française était un bon moyen d’armer la cause nationale de progrès, de libération et d’indépendance.

« Pendant toute la période de l’occupation française, les Vietnamiens ont pu apprendre a penser et à agir selon les méthodes scientfiques. Notre peinture, notre littérature, notre musique, notre architecture portent la marque de l‘influence progressiste de la culture française. » (Truong Trinh, 1954, cité par Trinh Van Minh, 1994 : 35)

En ce qui concerne les religions, le catholicisme s’est peu à peu implanté au Vietnam pour y devenir la deuxième religion au début du régime colonial français. Ce qui est toujours le cas aujourd’hui. Après quatre siècles d’évangélisation, le christianisme a trouvé sa place au Vietnam, avec environ 5 millions de catholiques et près d’un demi-million de protestants. On pourrait remarquer les couleurs locales du christianisme au Vietnam : conception originale des églises, costumes traditionnels pour aller à la messe, bâtonnets d’encens…

L’attirance culturelle était partagée aussi bien par les colonisés que par les colonisateurs. Du côté français, en fait, cette rencontre culturelle franco-vietnamienne est devenue plus importante et plus contraignante avec l’établissement du régime colonial français en Indochine. Les Français voulaient comprendre le Vietnam. La matière vietnamienne, « exotique » dans le meilleur sens du terme, ouvre un large champ de recherche scientifique d‘investigation humaine, de création artistique et littéraire dans plus d’un domaine. Nous pouvons citer entre autres les travaux de l’École française d’Extrême Orient en anthropologie culturelle, vietnamologie, linguistique, ethnographie, archéologie, la médecine tropicale, les réalisations de Yersin, l’art pictural de Tardieu et d’lnguimberty dans le sillage de Gaugnin, le style indochinois de l‘architecte Hébrard, la littérature indochinoise avec Marguerite Duras, Roland Dorgelès, André Malraux, Claude Farrère Andréc Viollis, etc.

2. …à l’acculturation linguistique trance—vietnamienne
2.1. Le « Quô’c ngü’ » {écriture vietnamienne romanisée} — produit par excellence des contacts culture/s franco-vietnamiens

Le vietnamien, relevant de la famille ethno-linguistique austro-asiatique, est une langue pour laquelle on possède des traces anciennes. En fait, tout au long de l’histoire du Vietnam, durant les deux dominations chinoise (du 2e siècle avant JC. jusqu’au Xe siècle après JC.) et française (1862-1945), la langue vietnamienne n’a pas cessé de se développer. On distingue une langue orale qui est attestée dans les proverbes, les dictons, les contes, les chansons populaires et une langue administrative dont les états se notaient consécutivement avec des caractères chinois, des caractères nôm et l’alphabet romain. (Lê Thi Xuyê’n, Pham Thi Quyên, 56 Quang Viêt & Nguyén Vän Bich 2004 : 139-140)

Avant l’époque de domination chinoise, le peuple Viêt avait aussi une écriture propre qui a laissé ses empreintes sur des objets et sites naturels (roches, vasques de bronze, socs de charrue, tambours de bronze, documents anciens…) Cependant, l’usage de cette écriture a été interdit par les Chinois qui l’ont ensuite remplacée par le hdn, leur écriture idéogramme nationale. Cette langue chinoise, introduite dans l’administration et l’enseignement, est devenue une langue savante réservée aux classes supérieures et aux lettrés.

Lorsque, au Xe siècle, le Vietnam devint indépendant, l’usage du hdn ne disparut pas, bien au contraire puisque le vietnamien parlé était à l’époque dépourvu d’écriture. Dans ce contexte, les lettrés vietnamiens ont créé le nôm pour transcrire leur parler, exprimer leurs idées et sentiments. Il s’agit de la transcription des sons vietnamiens en caractères calqués sur le modèle han. Le nôm servait au début principalement à transcrire les sons des mots vietnamiens qui n’existaient pas dans le vocabulaire chinois. Mais le nôm exigeait naturellement la connaissance des caractères chinois, et présentait toujours de multiples difficultés.

A côté de l’usage administratif du han et des créations littéraires en nôm, apparut avec l’arrivée des missionnaires occidentaux, le quô’c ngü’, transcription des mots vietnamiens en caractères latins. Cette écriture, comprenant toutes les lettres de l’alphabet latin, à l’exception des f, j, z et w, fut initialement créée par des missionnaires occidentaux à la seule fin de prêcher, de propager le catholicisme et d’initier les catholiques vietnamiens, comme, le souligne Roland Jacques : « Elle leur fournissait une interface fort commode avec la langue orale; en outre elle leur offrait un moyen d’échange intellectuel et de communication écrite avec les principaux dirigeants vietnamiens de la communauté chrétienne, dont on exigeait dans ce but l’apprentissage de la nouvelle écriture. Cette situation, caractérisée par une diffusion très restreinte du guô’c ngü’, évoluera très lentement à partir du milieu du xviiie siècle. Alors seulement, l’écriture alphabétique commencera à se répandre davantage dans la communauté chrétienne ; ce sera pour des raisons de sécurité face a un régime inguisitorial et peut être aussi a cause de sa commodité d’emploi. » (Jacques 1998 : 51.)

Ce sont les quatre langues d’origine des missionnaires (espagnol, français, italien, portugais) qui ont influé sur le choix des premières transcriptions du guô’c ngü’. Grâce à la nouvelle écriture, les Jésuites ont tout d’abord traduit les préceptes du catholicisme et la vie des saints. Cette nouvelle écriture a été par la suite utilisée par l’administration coloniale française et les intellectuels vietnamiens. Face à l’expansion du guô’c ngü’, l’usage du nôm s’est de plus en plus réduit en même temps que celui du han. Le guô’c ngü’ s’est avéré un outil de communication et de diffusion plus abordable aux masses populaires du fait de la souplesse de son écriture alphabétique.

Une des raisons de cette extension rapide vient du fait qu’un enfant met seulement deux ans à maîtriser la langue vietnamienne avec le guô’c ngü’ qui n’a que vingt-neuf lettres alors qu’il lui faut dix ans avec les idéogrammes qui présentent quelque soixante mille caractères.

La mise au point de la transcription romanisée du vietnamien facilita les relations et les échanges entre les autres langues. Elle permit aussi un accès plus facile aux œuvres importantes de la littérature classique, en même temps qu’elle permettait aux auteurs vietnamiens de développer le patrimoine de la littérature populaire. Le guô’c ngü’ est véritablement un produit des échanges culturels vietnamo-occidentaux.

2.2. L’acculturation linguistique trance—vietnamienne

Les Français ont déployé beaucoup d’efforts afin de répandre la culture française dans la société indigène indochinoise. Pour le faire, à côté de l‘éducation, la langue française fut les moyens probablement les plus efficaces. Mais alors que dans la plupart des colonies, la langue française fut l’unique véhicule de l’enseignement, au Vietnam, un certain équilibre linguistique fut réalisé, compte tenu de l’existence d‘une écriture nationale créée par les Européens eux-mêmes, le guô’c ngü’, qui est plus abordable par le peuple par rapport aux idéogrammes et au français. Tant les Français que les intellectuels vietnamiens, malgré leur divergence d’intérêt, ont éprouvé le besoin de le développer. Pour les Français, c’était un moyen plus rapide pour faire accéder les « indigènes » à la culture française. Pour les Vietnamiens, c’était un outil de modernité sur fond national et d’indépendance. En effet, c’est au début du XXe siècle sous la colonisation française, les Vietnamiens patriotiques et épris de culture ne supportèrent plus leur statut de colonisés et s’engagèrent dans le combat pour l’indépendance. Ils éprouvèrent alors le besoin de s’approprier l’écriture nationale nouvelle, plus pratique et adaptée que le nôm. Ce mouvement activiste, très rapidement interdit par l’autorité coloniale, assurera des cours clandestins et diffusera le guô’c ngü’ comme moyen d’instruction et de modernisation de la civilisation vietnamienne. Les intellectuels vietnamiens les plus avertis comprirent que s’ils voulaient se libérer, ils devaient se mettre à l’école de l’occident et ne pas reculer l’enseignement de la langue française qui bénéficiait d’un statut bien particulier et valorisant par rapport aux langues locales. Elle fut de plus l’instrument d’enrichissement du guô’c ngü’ qui devint, ainsi, de plus en plus perfectionné et abordable. L’influence des œuvres littéraires occidentales poussa les écrivains à tourner le dos au nôm et à s’intéresser à une société vivante plutôt qu’au monde mort des classiques chinois. On commença à penser que la langue vietnamienne devait être perfectionnée pour tout exprimer et que l’écrivain devait se pencher sur la vie et les sentiments du peuple et non plus être fasciné par l’antiquité et les héros historiques. Peu à peu le vietnamien s’imposa et son usage devint exclusif.

3. La préservation et l’enrichissement de la langue vietnamienne — facteur essentiel de l’identité culturelle du Vietnam

La langue vietnamienne constitue un atout majeur dans la sauvegarde de l’identité nationale aux prises avec l’assaut culturel français. Sous le régime colonial, comme jadis au temps de la domination chinoise, la communauté vietnamienne vit dans une situation de diglossie, bilinguisme dans lequel la langue maternelle a un statut socio-politique inférieur. Le français appris à l’école domine les activités administratives, le commerce et les relations avec l’extérieur. Dans son inconscient national, les Vietnamiens repoussent la langue du vainqueur en même temps qu’ils se sentent attirés vers cette expression culturelle plus avancée. Ils éprouvent un double besoin : celui de défendre sa propre langue et celui de l’enrichir. Ce qui n’empêche pas qu’au fil du temps, inconsciemment ou consciemment, la langue vietnamienne se modernise au contact de la langue française.

La langue vietnamienne n’a pas beaucoup changé au point de vue structurel, mais a beaucoup changé au point de vue d’expression. Au contact de la prose française, l’ancienne prose, formelle et recherchant le rythme et le parallélisme, a cédé la place àla phrase nouvelle, simple, claire, directe, sentant la logique et la rhétorique françaises. La poésie française suggéra aux poètes modernes vietnamiens des formes nouvelles (sonnet, vers libres, etc…). Les proses et poésies françaises développèrent l’esprit critique, l’analyse poussée des sentiments et le culte du moi.

Au plan linguistique, le vietnamien étant une langue isolante où les phrases sont formées de mots invariables ; il n’y a pas de conjugaison des verbes, pas d’accord en genre et en nombre des adjectifs; les catégories grammaticales (temps, mode, opposition masculin/féminin, singulier/pluriel…) sont exprimées par des moyens lexicaux (mots ou groupes de mots); les rapports grammaticaux sont marqués par l’ordre des mots et/ou la prosodie ; un mot peut être, dans le discours, un nom, un adjectif, un adverbe ou un verbe, et ce, uniquement en fonction de sa distribution dans l’énoncé, sans aucune marque formelle, si la morpho—syntaxe française n’influe pas sur le vietnamien, l’impact français est plutôt net dans le domaine lexicographique. Le vocabulaire français fournit aux Vietnamiens des termes relatifs à la vie matérielle moderne, industrialisée, et au style de vie occidental. Pourtant, compte tenu de grandes différences entre le français, une langue polysyllabique et sans ton, et le vietnamien, une langue monosyllabique et à ton, les mots empruntés au français ont dû subir certains modifications (phonétique et graphique) pour pouvoir être intégrés dans la langue vietnamienne.

Ce sont surtout des mots du domaine de la technique ou du transport : ghi-dông (guidon), gâc-dà-bu (garde boue), phanh (frein), cè‘-lê (clé), tu6c-no—vit (tournevis), vit (vis), buông (boulon), ti-vi (tivi), tê-lê-phôn (téléphone), etc.; mais aussi des mots désignant les personnes, les fonctionnaires : däm (dame), sen däm (gendarme), cäm (commissaire), etc. ou les objets dela vie quotidienne et la nourriture : xà phèng ou xà bông (savon), xô (seau), bânh mi (pain de mie), pa-tê ou ba-tê (pâté), su hào (chou rave), süp lo (chou—fleur), cà rô’t (carotte), etc. Certains mots comme « dame », « gendarme », « commissaire » n’existent plus dans le vocabulaire courant de nosjours et ne sont compris que par une minorité des personnes âgées qui ont vécu à l’époque dela colonisation. Mais d’autres mots restent toujours dans la langue actuelle.

Au point de vue syntaxe, à cause de l’impact du verbe « être », en vietnamien, on emploie plus abondamment « là, th), nên, phâi, làm ». Le terme « nêu » (si) qui existait dans la langue vietnamienne était peu employé. L’usage est devenu plus fréquent avec le développement du langage politique et scientifique et d’adoption de la pensée analytique française.

Au point de vue pragmatique, dans la communication, dans des contextes formels, lors de Ia salutation, les termes désignant la profession ou le titre social sont souvent utilisés à la place des termes de parentés :

– Chao ông Bâc sî (Bonjour Monsieur le docteur)

– Tam biêt bà Giâo su” ( Au revoir Madame le Professeur)

Les groupes de mots nouveaux tels que « xin chao » (bonjour), « cdm o‘n » (merci), « xin loi » (pardon) sont également de plus en employés dans les conversations courantes.

La fréquence de l’utilisation du pronom personnel neutre « tôi » est aussi augmentée. Pourtant, ce pronom « tôi », considéré comme étant le plus neutre, peut devenir marqué dans des contextes précis. En effet, les Vietnamiens se servent du terme « tôi » quand ils s’adressent à des étrangers ou à une administration ou à un public dans une communication formelle. Ils s’en servent également dans les cas où ils ne savent trop quel genre de relation établir avec l’interlocuteur. Ainsi, à l’égard des voisins et des connaissances, il dénote une certaine froideur, une certaine distance. A l’égard des frères ou des sœurs (de statut égal ou inférieur), il traduit le mécontentement, la colère. A l’égard des supérieurs et des aînés (parents, maître, dirigeant, personnes plus âgées), il signifie l’irrévérence, la révolte, l’insolence en quelque sorte. Dans ces contextes, l’emploi de « tôi » n’a pas d’autre finalité que de vouloir rejeter une relation dont on ne veut plus ou l’empêcher de se nouer. Dans la vie conjugale, l’emploi de « tôi », par l’un ou l’autre des conjoints, pourrait insinuer, pour les mêmes raisons, un mécontentement, voire un début de rupture conjugale.

4. En guise de conclusion

Créée au XVIIe siècle pour les besoins de l’évangélisation, devenue outil de l’administration coloniale, le quô’c ngü’ (l’écriture romanisée) est adoptée par les patriotes qui s’en servent pour élever le niveau culturel du peuple et diffuser les idées révolutionnaires. Cette écriture sera reprise par les lettrés vietnamiens, ceux qui assurèrent plus tard l’utilisation du guô’c ngü’ comme langue nationale.

Cette écriture romanisée, la seule de ce genre qui devienne populaire parmi les pays de l’Asie Orientale, est, indiscutablement, le fruit le plus porteur et le plus heureux de la rencontre « forcée » des langues et des cultures vietnamiennes et françaises. Cette acculturation, de la culture vietnamienne par la culture française, ainsi que cette acculturation linguistique franco-vietnamienne, certes difficiles au début, ont été en fin de compte positives car recherchées par les Vietnamiens et utilisées par eux à des fins nationales d’indépendance. C’est pour cette raison que la culture française fait partie maintenant du paysage culturel vietnamien, malgré des décennies de rupture avec la France, sa culture et sa langue. Elle est un élément constitutif de l’identité vietnamienne, une identité forgée par la combinaison particulière d’éléments venant de l’extérieur avec une souche propre à l’Asie du sud-est.


Bibliographie. Alain Guillemin, « Alexandre de Rhodes a-t-il inventé le guô’c ngÜ? », Moussons [En ligne], 23 | 2014, mis en ligne le 16 septembre 2014, consulté le 08 mai 2017. URL: http://moussons.revues.org/2921; DOI : 10.4000/mou550n52921. Françoise Fauconnet-Buzelin, Aux sources des Missions étrangères: Pierre Lambert de la Motte {1624—1679}, France, Perrin, septembre 2006, 350 p.(ISBN 2-262-02528-2) Ghasarian Christian, « La Réunion : acculturation, créolisation et réinventions culturelles », Ethnologiefrançaise, 2002/4 (Vol. 32), p. 663-676. DOI : 10.3917/ethn.024.0663. URL : http://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2002-4-page-663htm DANG, Thai-Minh et NGUYEN, My-Phuong, Dictionnaire vietnamien — français. Les mots vietnamiens d’origine française, 2011. Disponible en ligne à : http://gerflint.fr/Base/Mekong_Dic/mekong_dic.html (consulté le 27/10/2015). Paris. http://WWW.leslyriades.fr/spip.php?article829 JACQUES, Roland, 1998, « Le Portugal est la romanisation de la langue vietnamienne. Faut-il réécrire l’histoire », Revue d’histoire de la France d’autre—mer, 85, 318 : 21-54. 76 – Missions étrangères de Paris (MEP), « Les dictionnaires vietnamiens du XVllè au XXlè siècle », Archives des MEP, Paris UNESCO (1980), Note d’orientation établie par l’Unesco pour Colloque sur les « Phénomènes d’acculturation et de déculturation dans le monde contemporain», 3-5 Novembre 1980, TRUONG CHINH, « La culture vietnamienne d’hier et aujourd‘hui » in La nouvelle critique, janvier 1954, cité in TRINH VAN MINH, Statut de l’enseignement du français au Vietnam —Formation des enseignants du secondaire, Thèse de Doctorat de didactique des langues et des cultures, Université dela Sorbonne Nouvelle (Paris 3), 1994

 

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