L'invention française des races et des régions de l'Océanie
Polynésie / Mélanésie – L’Invention française des « races » et des régions de l’Océanie (XVIe-XXe siècles) Relié – 10 juin 2009

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AUTEUR : TCHERKÉZOFF Serge. Serge Tcherkézoff est Directeur d’études à l’EHESS, titulaire depuis 1981 (CT, MC, DE). Il est membre fondateur (1995) et fut directeur (1999-2007) du CREDO: CNRS/EHESS/Université de Provence, UMR 6574 : Centre de recherches et de documentation sur l’Océanie. Il est également Adjunct Professor of anthropology and Pacific Studies à Canterbury University, Nouvelle-Zélande et a été récemment (2005) lauréat du Australian Research Council pour un Linkage Fellowship. Ses travaux rassemblent les résultats de ses enquêtes de terrain en Polynésie occidentale durant les années 1981–1996 et une critique ethno-historique des récits européens (xvie-xxe siècles) concernant la Polynésie (surtout Samoa et Tahiti). Il a publié huit ouvrages et plus de 70 articles, dirige actuellement plus de 10 doctorats. Sous son impulsion, un centre pérenne (l’UMR) de recherches océanistes en SHS a été créé pour la première fois en France, et est passé de 6 à 18 membres titulaires (CNRS, EHESS, U de Provence) entre 1995 et 2006 (plusieurs d’entre eux furent formés au CREDO, dans les formations doctorales EHESS et UP), classé chaque fois en tête des renouvellements de laboratoires par le comité national du CNRS, section 38, à la fin des  trois quadriennaux (1999, 2003, 2007). Ce centre constitue aussi aujourd’hui la bibliothèque de référence en matière de recherche SHS en Océanie, et, au plan international, le pôle de référence français pour les recherches  « océanistes » en SHS.


Le mot de l’éditeur

Polynésie, Mélanésie… mais aussi Australie, Micronésie : on ignore souvent que le découpage actuel de l’Océanie résulte d’une théorie raciste des « couleurs de peau », élaborée en France au début du XIXe siècle et préparée par des siècles d’interrogations européennes sur la présence des « Nègres du Pacifique ». C’est aussi l’histoire d’un regard européen-masculin qui admira bien plus les femmes polynésiennes que les femmes des « îles noires » (Mélanésie).

En rassemblant les divers traités français (ainsi que le traité anglais de J.R. Forster de 1778) qui ont prétendu donner une classification des peuples du Pacifique, en retraçant l’origine des appellations savantes, ce livre propose une histoire générale et une déconstruction des visions européennes, raciales et sexistes, sur la nature physique et morale de ces peuples, entre les XVIe et XXe siècles.

Cet examen permet aussi de s interroger sur l’histoire générale du racisme européen, en suivant le bouleversement qui s’est produit à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, quand le naturalisme a laissé la place à la « zoologie » et l’humanisme au racisme moderne.

La conclusion fait le point des connaissances actuelles en convoquant l’archéologie, la linguistique et la génétique. Un dossier de cartes présente la vision et les explorations européennes depuis l’Antiquité. On s’aperçoit qu’il faut repenser une partie de nos programmes d’histoire et de géographie. Ce livre s’adresse ainsi tout autant aux enseignants, du secondaire et du supérieur, qu’aux chercheurs spécialisés


INTRODUCTION

Océanie, Pacifique, Australie, Mélanésie, Micronésie, Polynésie : ces appellations sont familières et paraissent anodines. On imagine que, au fur et a mesure des explorations européennes, les cartographes ont élaboré ces repères régionaux en usant de références évidentes : le grand « océan », la mer « pacifique » à l’abri des tempêtes, la région « aux iles nombreuses » (Poly-nésie)… Oui, mais pourquoi la « Mela-nésie », la région des « iles noires » ? Les iles n’y sont pas moins « nombreuses » qu’en Polynésie. Et pourquoi faire intervenir ici une question de couleur ?

On ignore trop souvent que le découpage actuel des deux régions nommées « Polynésie » et « Mélanésie » résulte d’une théorie raciste des « couleurs de peau » : la « Mélanésie » est la région des « iles [à populations] noires ». Le nom de « Polynésie » existait et s’appliquait à toutes les îles du Pacifique, mais il dut ensuite restreindre son application, pour faire place à la « Mélanésie ». Cette théorie fut élaborée en France au début du xix e siècle et appliquée à l’Océanie par Dumont d’Urville et d’autres. Elle est le fruit de plusieurs siècles d‘interrogations européennes sur les « variétés noires » de l’humanité rencontrées dans diverses régions tropicales. Retracer l’histoire de l’invention française (puis reprise à l’échelle européenne) du contraste « Mélanésie/Polynésie » est nécessaire, car certaines des conséquences sont encore actives aujourd’hui et d’autant moins contrôlées qu’on en ignore la sombre origine.

En outre, derrière ce contraste, c’est toute la question de la stratification « savante » des quatre aires océaniennes qu’il nous faut interroger. Pour quelle raison, quand l’anthropologie française du xx e siècle prit son essor, des savants aussi généreux et prudents que Durkheim ou Mauss considéraient-ils évident que la succession suivante reflétait un ordre faisant passer de sociétés « élémentaires » à des sociétés « évoluées » : Australie —>Mélanésie —> Micronésie —> Polynésie ?

Une autre question est corollaire des précédentes. Lorsque les premiers voyageurs européens « découvrent » les Polynésiens, que ce soient les Espagnols aux Marquises en 1595 ou les Français et les Anglais à Tahiti en I768-69, ils sont immédiatement admiratifs de la couleur « blanche » (ou « presque blanche ») des femmes polynésiennes ; parfois, ce jugement est étendu à toute la population, mais c’est l’appréciation du corps féminin qui domine — évidemment — dans le discours de ces voyageurs qui étaient tous ou presque des hommes.

Aux Marquises, les Espagnols dirent des femmes :

Elles avaient des jambes et des mains splendides, de beaux yeux, une bonne apparence, une taille étroite et des formes gracieuses, et certaines étaient plus belles que les dames de Lima qui sont réputées pour leur beauté. Quant à la couleur de leur peau, si on ne peut dire qu’elle est blanche, elle est presque blanche.

En 1769, les Anglais sont à Tahiti. L’auteur du Journal anonyme de 1771 (membre du premier voyage de lames Cook) nota à propos des Tahitiennes qu’elles étaient « presque aussi blanches que des Européennes » :

Leur peau est brune, mais beaucoup plus claire que celle des indigènes de l’Amérique : quelques—unes semblaient presque aussi blanches que des Européennes.

Sydney Parkinson, dessinateur officiel (même voyage de Cook), ajouta :

Les femmes sont généralement aussi jolies et presque de la même couleur [de peau] que les Européennes.

Le naturaliste J .R. Forster (deuxième voyage de Cook : 1772-1775, qui comporta à nouveau une escale à Tahiti) eut ces mots pour les Tahitiens : c’est « la plus belle variété » de l’espèce humaine exotique car, estimait-il, la peau des Tahitiens est :

moins basanée (« less rarvny ») que celle d’un Espagnol, moins cuivrée (« not so coppery ») que celle d’un Américain, plus claire (« lighter ») que la peau la plus claire (« fairest ») qu’on puisse trouver aux lndes orientales.

À Tahiti encore, le chirurgien Vivès de l’expédition de Bougainville nota que les femmes sont « aussi blanches que nos Européennes » :

Les habitants, en grande quantité, y sont de plusieurs nuances entre mulâtre et très blanc mais tous à cheveux noirs et crépus mais aucune laine, ne paraissant brunis que par le soleil, la plupart des femmes aussi blanches que nos Européennes.

Il mentionna le Tahitien Ahutoru qui avait accosté le premier jour, quand les vaisseaux louvoyaient encore et que la décision de mouiller n’était pas prise. Selon l’auteur, Ahutoru était (journal de bord) :

accompagné d’une fille ou femme de 16 à l8 ans, car la méprise est aisée à faire, paraissant très bien faite, ayant un morceau de drap blanc en pain de sucre autour de la tête et un autre à la ceinture, le reste du corps nu et aussi blanc qu’une Européenne.

Vivès ajouta, quand il réécrivit son journal en 1774, de retour en France :

accompagné dans sa pirogue d’une fille ou femme de l6 à l8 ans paraissant très bien faite, ayant un pagne entortillé en pain de sucre autour de la tête, un autour de la ceinture et le reste nu, blanc, on pourrait dire mieux qu’en Europe, au moins égal, à cet âge. À cet aspect charmant, nous ne tardâmes pas à faire des vœux pour une prompte relâche ; notre imagination politiqua beaucoup dès cet instant, pour savoir si cette beauté n’était point étrangère au pays. Comment est-ce qu’un peuple aussi charmant pouvait être aussi éloigné d’Europe ? Et comment il se trouvait dans cette île aussi blanc, tandis que tout ce que nous avions vu dans les autres îles, depuis notre départ, n’y avait aucun rapport ?

Comment comprendre cet intérêt particulier des voyageurs européens pour la couleur de peau et, dans leurs escales polynésiennes, cette quasi-assimilation immédiate des femmes qu’ils apercevaient à la « blancheur » des Européennes ? Et  comment devons-nous interpréter le fait que ces mêmes voyageurs n’eurent, en majorité, que des commentaires déplaisants pour l’apparence physique des femmes rencontrées ensuite dans les îles occidentales du Pacifique — ces îles qu’on appellera « mélanésiennes » après 1832 ?

Pour répondre à cet ensemble de questions, le présent ouvrage rassemble et analyse de façon aussi exhaustive que possible les divers traités français, ainsi que l’ouvrage du naturaliste Johan Reinhold Forster, compagnon de James Cook, qui ont prétendu donner une classification des peuples du Pacifique, et il en donne de larges extraits. ll constitue à ce titre une histoire et une déconstruction des visions françaises sur la nature physique et morale de ces peuples : un ensemble de visions raciales et sexistes.

L’examen du cas de l’Océanie permet aussi de nous interroger, chemin faisant, sur quelques aspects de l’histoire générale du racisme européen. Là encore, la tâche n’est pas inutile. En effet, si les formes prises au xx e siècle par l’idéologie raciste européenne sont bien connues, on connaît moins bien l’histoire de l’émergence des idées de « race », au début du xix e siècle, et surtout la préhistoire de cette émergence, dont le fil conducteur est la dévalorisation des peuples à peau « noire », édifiée à partir des descriptions rapportées par les voyageurs européens qui s’aventurèrent sur les divers continents. En suivant la manière dont les peuples du Pacifique (ou de l’« Océanie », dans le vocabulaire des géographes français du xix‘ siècle) ont été à leur tour victimes des classifications savantes européennes, on a l’avantage de prendre une vue globale du racisme européen, dans la mesure où l’Europe a cru trouver dans cette aire océanienne les trois « races » principales qu’elle avait assignées à l’humanité : « blanche, jaune et noire ». Avec l’opposition entre « Polynésie » et « Mélanésie », les savants ont voulu opposer les deux « races » exotiques, la « jaune » et la « noire » ; parfois, ils ont fait intervenir les trois « races », en attribuant aux Polynésiens une origine « blanche », laissant alors le « jaune » pour les régions voisines de la Micronésie et de la Malaisie, en plus du « noir » pour la Mélanésie.

Après cette révision historique, on s’aperçoit qu’il faut largement repenser la manière dont la géographie et l’histoire du Pacifique sont enseignées dans les écoles et les universités, aussi bien francophones qu’anglophones d’ailleurs. La division régionale de l’Océanie que nous connaissons est une invention illégitime. Surtout, il convient de mettre à plat, discuter et réformer les vues spontanées qui en découlent et qui placent à des échelles différentes, sur le plan des comparaisons et des évolutions imaginées, les « Polynésiens » et les « Mélanésiens ».

Ce livre s’adresse ainsi tout autant aux enseignants du secondaire qu’aux chercheurs des sciences humaines et sociales de l’Océanie. Dans ce but, le chapitre de conclusion présente l’état actuel des connaissances apportées par l’archéologie, la linguistique, la génétique, etc. sur la question de l’homogénéité et la diversité des peuples du Pacifique. Le livre présente aussi une histoire détaillée des appellations globales (Mer du sud, Pacifique, Océanie, etc.) et régionales, et une vue synthétique de l’exploration européenne du Pacifique, avec un dossier de cartes qui présente l’Océanie contemporaine, les théories actuelles archéologiques et linguistiques, puis l’histoire de la vision européenne du Pacifique depuis la Renaissance jusqu’au milieu du xix e siècle.


LES « NÈGRES DES MERS DU SUD »

Quel était le contexte général ? Au fur et à mesure que les Européens entraient en contact avec des hommes à l’aspect différent, ils se rassuraient en ordonnant cette variété par une nomenclature à la fois géographique et physiologique. L’histoire de la division en continents et l’histoire des classifications selon la « couleur de peau » se recoupent : Europe, Asie, Afrique…c’est la distinction des « blancs », des « jaunes » et des « noirs », dira Cuvier au début du xix‘ siècle. En Amérique, ce sont les peuples « rouges » ou « cuivrés >>, mais avec l’hypothèse (depuis Buffon) d’un peuplement asiatique : finalement des « jaunes ».

Jusque-là, il s‘agissait de masses continentales. Mais avec l’exploration européenne du Pacifique (de I520 au milieu du xix e siècle, une autre partie du monde fut graduellement révélée. Par économie classificatoire, on en fit une seule autre partie. Dans les années 1810, le géographe Malte-Brun affirma que les terres situées dans le « Grand Océan » devaient être considérées comme « la cinquième partie du monde ». Tout ce qu‘on y connaissait et tout ce qu’on allait encore y « découvrir » serait maintenu dans ce reste du monde. « Cinq >> divisions mondiales : le chiffre était satisfaisant pour la symbolique numérale européenne. Ainsi créée de toutes pièces, cette nouvelle partie devait être nommée. Malte-Brun la baptisa la partie « océanique », bref « l’Océanique ».

L’« Océanie » — terme adopté dès le début des années 1820 —fut donc définie par défaut. Mais on oublia rapidement que cette appellation ne désignait au fond qu’un reste. On voulut croire que cette région devait révéler à son tour une certaine unité physique de peuplement. Or, dès les premiers voyages, les rapports avaient signalé la présence de peuples « de diverses couleurs » dont des hommes << noirs comme les Nègres de Nigritie ». Que faisaient-ils là, si loin de l’Afrique ‘? Pourquoi venaient-ils empêcher les savants de trouver dans ce cinquième continent une unité de couleur « jaune » dont il eût été si simple de dire qu’elle représentait d’anciennes immigrations venues de l‘Amérique, à l’est, ou de l’Asie, à l’ouest ? La question fut même mise à prix au début du xix‘ siècle par la Société de Géographie de Paris.

Du xvii e siècle à nos jours, la présence de ceux qu‘on appela souvent les « Nègres des mers du sud » fut donc considérée comme un problème. Nourri par la dévalorisation des Africains que les Européens entretenaient déjà, le discours européen sur l’existence des « Nègres » du Pacifique fut une longue suite de considérations étonnées et méprisantes. En restituant les divers développements de ce discours, on retrouve l’opposition distinctive fondatrice de toute l’histoire qui aboutira plus tard à l’idéologie raciste européenne moderne. En effet, le discours à propos du Pacifique consista à édifier, chaque fois plus nettement, une opposition de valeur entre deux « variétés humaines » : les peuples à « peau claire » et les peuples à « peau sombre ». Cette histoire commença au xvi e siècle. Une des conséquences fut, en 1832, une fois entré dans l’époque du racisme, l’invention du nom de « Mélanésie >>, laquelle entraîna immédiatement une re-interprétation de ce que serait Ia « Polynésie ».


ÉTYMOLOGIE, DOMINATION ET RACISME

 « Méla-nésie »

Les voyages européens dits de « découvertes » et l’activité des sociétés que l’on disait « savantes », la Société royale de Londres, la Société de géographie de Paris, la Société d’anthropologie de Paris, etc., furent à l’origine des appellations que les Européens ont imposées dans une bonne partie du monde. En Océanie, les iles et archipels n’ont pas échappé à la règle. On utilisait le nom du « découvreur » ou le nom de l’autorité organisatrice de l’expédition (famille royale, gouverneur colonial, société savante), ou encore on prenait une dénomination géographique existante en la faisant précéder du qualificatif « Nouvelle » : King George Island (I’« ile du Roi George », Tahiti, I767) ; Marquesas (les Marquises, en l’honneur du Marquis de Canete, vice-roi du Pérou, 1595), Society Islands (« Les iles de la Société », autour de Tahiti, en l’honneur, vraisemblablement, de la Royal Society, la principale des sociétés savantes britanniques, 1769), Nueva Guinea (Ia Nouvelle-Guinée, 1556), etc. On voulut aussi délimiter et nommer des divisions régionales et, pour cela, on utilisa des racines gréco-latines : « Poly-nésie » (terme forgé en 1756), « Australie » (début xix e), « Micro-nésie » (1831), « Mélanésie » (I832) (australis, « du sud » ; nésos, « ile » ; polus, « nombreux » ; mélas, « noir » ; micro, « petit »).

Ces divisions sont souvent considérées aujourd’hui comme des aires culturelles et sont présentées comme telles dans de nombreux documents scolaires et universitaires contemporains. C’est oublier un peu vite quelle fut l‘histoire de leurs délimitations et de leurs appellations. A l’art cartographique se mêlèrent l’ambition coloniale et — on l’ignore souvent — un racisme des plus virulents.

L’idée de << race >> était déjà utilisée par certains savants européens du xviii e siècle, mais au sens de « variétés » dans une même « espèce ». C‘était le domaine des savants « naturalistes ».

Le racisme moderne n’existait pas encore. Parlons de « racialisme » : la distinction de « race » ou « variété » existait, mais ne constituait pas le système dominant de la vision du monde (ce système était la << Nature », entendue comme une création divine qui avait donne une place unique à l’Homme) ; elle demeurait subordonnée à l’idée de |’unité humaine. Buffon en France qui employait le terme de  << race » en tant que naturaliste ne différait guère, malgré les apparences, d’un Herder en Allemagne qui rejetait ce terme en tant que philosophe. Tous deux partageaient la même conviction sur l’unité de l’espèce humaine, par-delà toute distinction de race-variete.

Mais, au début du xix e, en France d’abord, l’idée de « race » prit une nouvelle définition, essentialiste. L‘ensemble de référence n’était plus l’Homme, mais le règne du Vivant. Le naturalisme fut remplace par une nouvelle science, la « zoologie ». On commença alors a s’interroger sur les différences physiques entre êtres humains de la même manière qu’on s’interrogeait sur les différences entre des plantes ou des animaux distincts. Apparut immédiatement la tendance a poser une échelle de valeurs, a distinguer des capacités intellectuelles innées suivant la « couleur » de la peau, et même à décréter que certaines « races » d’allure humaine étaient un intermédiaire entre l’homme et le singe. C’est dans ce contexte devenu raciste (l’idée de « race » devenant le critère dominant de la vision du monde du vivant) que fut forgé en 1832 le terme de « Mélanesie », au cours d’une séance de la Société de géographie de Paris : la région des « iles [aux populations] noires ». Car, disait-on, il devenait intolérable, du point de vue de la « science », de ne pas distinguer les << noirs » des autres peuples de l’Océanie.


L’Océanie et le Pacifique : domination et réappropriation

Pour la région dans son ensemble, l’histoire des appellations est plus diverse : << Terres australes >> (au moins depuis le xvi e siècle), « Mer (s) du sud » (1513), « Pacifique » (sans doute en 1520), « Grand Océan » (milieu du xviii e) et « Océanie » (dès l8l6). Nous reviendrons sur les circonstances de ces créations. Notons dès à présent que ces dénominations ne sont guère satisfaisantes aujourd’hui.

Les deux premières furent définies comme un complément au vieux monde européen situé « au nord ». L’opposition « Nord/Sud » que nous connaissons si bien aujourd’hui, en termes économiques et politiques, était déjà présente dans la vision euro-centrique des géographes, quand ceux-ci voulurent croire à l’existence d’un continent austral qui ferait pendant au continent du nord et qui recèlerait des richesses bonnes à piller.

Les deux dernières furent proposées quand, une fois disparu le mythe d’un « continent austral » à découvrir, les géographes européens prirent des terres du Pacifique (hormis l’Australie et la Nouvelle-Guinée) une vue quelque peu méprisante : des petits points isolés et perdus sur une immense carte marine. D’où le terme « l’Océanique » proposé par Malte-Brun (à partir de l’idée de « terres océaniques » et « partie [du monde] océanique ») et rapidement repris par les cartographes et géographes sous la forme « Océanie ». À cette époque, on ignorait quelle fut l’histoire des navigations des « Océaniens ». Pour eux, cette mer fut toujours un réseau d’échanges et non une masse informe ou une frontière infranchissable.

Nous utiliserons surtout le terme « Pacifique » dont l’emploi domine dans les rencontres internationales depuis une trentaine d’années et qui constitua en I970 un slogan régional pour la décolonisation, le « Pacific Way m3 En outre, de toutes les appellations, son étymologie est la moins en rapport à un point de vue qui manifesterait une domination européenne. Par ailleurs, elle est évidemment la plus propice à connoter un avenir souhaitable pour l’ensemble de la région.

Aujourd’hui, pour les îles ou archipels de petite dimension, le nom européen a le plus souvent disparu. Il y a bien quelques exceptions, surtout pour les archipels, quand aucun nom collectif n’existait localement : « l’archipel des îles Cook », nommé en l’honneur du capitaine anglais James Cook, a conservé son nom, de même que << l’archipel des îles Marquises » qui honorait le pouvoir espagnol installé au Pérou, etc. Mais, en général, le nom imposé initialement par les Européens a laissé la place à l’appellation qui était utilisée par les habitants eux-mêmes ; ou encore, il a laissé la place au nom que les habitants forgèrent plus tard, dans leur confrontation à la présence occidentale, européenne ou américaine. L’« île du Roi George » retrouva son nom de Tahiti, comme l’« Archipel des Navigateurs » retrouva celui de Samoa, etc. Les « îles Ellice » devinrent à l’indépendance Tuvalu (terme soulignant l’indépendance, m, et le fait d’être composé de huit îles, valu), les « Nouvelles-Hébrides » devinrent Vanuatu (terme soulignant l’indépendance, tu, et la valeur de la terre, vanua), etc. La Nouvelle-Zélande est aujourd’hui, plus ou moins officiellement, Aotearoa-New-Zealand, incorporant l’ancien nom maon‘ de l’île du Nord ; la Nouvelle-Calédonie sera peut-être bientôt « Kanaky-Nouvelle-Calédonie ».


« Canaques »-Kanak, « Papous »-Papuans…

Parfois, comme dans ce dernier exemple, un terme appliqué par les voyageurs et qui prit souvent un sens dérogatoire à l’époque coloniale (« Canaques », « papous » ; on pourrait ajouter le cas des « aborigènes ») fut réapproprié ensuite par les autochtones pour représenter la signification historique de leur lutte identitairc et politique : les « Kanak » de Nouvelle-Calédonie, l’État de Papua-New—Guinea, les « Aborigènes » (d’Australie) avec une majuscule.

Le tenne « Canaques » provient du mot polynésien qui signifie « homme, être humain » (rama, tagara, kanaka, etc. selon la langue utilisée) et qui est employé couramment, hier comme aujourd’hui, par les insulaires de Polynésie. Mais, à l’époque des premiers contacts, il devint entendu par les Européens comme « (homme) sauvage », « indigène du lieu ». Plus exactement, c’est la forme hawaiienne kanaka qui fut à l’origine du malentendu. Vraisemblablement, le mot fut employé par les matelots hawaiiens des bateaux de commerce européens arrivant en Nouvelle-Calédonie au tout début du xix e. Les Européens (capitaines, etc.) y auraient entendu une appellation désignant les << sauvages >> locaux et l’auraient utilisée à leur tour. Ou bien eux-mêmes utilisaient déjà ce mot pour désigner, sur leurs bateaux, les « sauvages », en distinguant ainsi leurs marins européens et les nombreux marins polynésiens qu’ils avaient l’habitude de recruter dans Pacifique (le plus souvent des Hawaiiens). On sait que ce fut le cas sur les baleiniers américains au milieu du xix e siècle. Le terme fut aussi utilisé par les colons australiens blancs pour désigner leurs travailleurs mélanésiens sur les plantations du Queensland, peut-être là encore par l’effet d’une désignation de ces travailleurs, transportés par bateau, utilisée par les matelots hawaiiens et/ou par les capitaines. Chacun sait comment le leader et martyr kanak Jean-Marie Tjibaou reprit ce terme dans les années 1970 pour en faire au contraire le symbole d’une identité culturelle et politique à reconquérir : les « Kanak » d’un futur État de « Kanaky ».

Le mot « Papous », désignant les habitants actuels de la Nouvelle-Guinée (île qui porte l’État de Papouasie-Nouvelle-Guinée et le territoire en lutte pour son indépendance, la Papouasie-Occidentale ou, en indonésien, « Irian Jaya ») et des îles proches, est lui aussi un cas de terme généralisé par les Européens pour être appliqué à une région et, très vite, à une « race » (indépendante ou partie d’un groupe plus large, comme la « race mélanésienne », selon les diverses théories passées).

On estime souvent que le mot aurait été employé par les Malais pour désigner les hommes à cheveux frisés (à l’époque, de tout ce qu’on appelle aujourd’hui la Mélanésie, seules les côtes occidentales de Nouvelle-Guinée étaient visitées par des voyageurs lointains, lndonésiens en l’occurrence). Le problème est qu’on ne peut identifier le mot dans une des langues locales d’Asie du Sud-Est. Mais une autre source a été repérée récemment : le mot viendrait d’un terme local désignant un lieu de la côte. Quoi qu’il en soit, ce terme, entendu par les Européens, a été repris, généralisé, et chargé de certaines valeurs — tout aussi négatives que le mot « canaques » —, pour finir par désigner dans le vocabulaire populaire français du xx e siècle le type même de la sauvagerie : aucun enfant ne connaissait l’existence d’un État de Papouasie-Nouvelle-Guinée, mais tous les enfants connaissaient l’existence des « Papous », censés vivre quelque part au fond d’une forêt tropicale inaccessible


Polynésie / Mélanésie

À la différence des îles et des archipels qui ont souvent retrouvé leurs noms indigènes, les appellations générales et régionales inventées par l’Europe n’ont pas disparu. Même dans les organismes de recherche spécialisés en sciences sociales et attentifs à l’histoire des rencontres culturelles, précisément, on continue à parler (surtout en France) de la recherche « océaniste », perpétuant implicitement l’idée que ce cinquième continent est d’abord une étendue marine.” D’autre part — problème bien plus sérieux —, on continue un peu partout, en France comme à l’étranger, à subdiviser les activités de recherche en suivant (d’ouest en est) les quatre zones de l’Australie, de la Mélanésie, de la Micronésie et de la Polynésie. Nous avons évoqué le cas général de l’Océanie. Laissons le premier cas régional, où le terme correspond aujourd’hui à un État, l’Australie ; nous y reviendrons en conclusion. Mais on peut s’étonner de la continuité d’emploi que les trois autres appellations connaissent. Car cette tripartition trouve son origine dans la perspective raciale et même raciste imposée par la présence du terme « Mélanésie ».

On devine aisément l’étymologie du mot Poly-nésie. Le terme fut inventé pour désigner une région comprenant « un-grand-nombre-dîles ». Quelque savant aura puisé comme il se doit dans les racines grecques (poins, nésos). En effet ! Le terme fut inventé en 1756 par un Français, Charles de Brosses, pour désigner toutes les îles du Pacifique et pour suggérer qu’elles étaient en « grand nombre ». La lecture de l’ouvrage (voir ci-dessous chap. 6) donne l’impression que l’idée était politique, coloniale avant la lettre. Alors même que, en ce milieu du xviii e siècle, une grande quantité d’îles n’avaient pas encore été repérées par les voyageurs, surtout du côté oriental, l‘auteur semble avoir cherché à persuader la cour de France que le Pacifique recelait un << grand nombre » d’îles — lesquelles restaient à « découvrir » précisément — et qu’il méritait ainsi de figurer parmi les projets royaux d’exploration et de conquête. Jusque-là, en effet, la France ne s’était guère aventurée dans cette partie du monde.

Or, si la notion de « Polynésie » est restreinte aujourd’hui à la région orientale du Pacifique, c’est que, en l83l-l832, elle dut céder du terrain pour faire une place particulière à une nouvelle région : la « Mélanésie » — « les îles [des populations] noires ». Elle dut aussi faire une place à une autre nouvelle venue, la « Micronésie ». L’affaire est moins notable et se justifie en partie pour des raisons linguistiques et culturelles ; nous y reviendrons. Mais l’opposition entre la Mélanésie et la Polynésie recouvre une autre histoire, puisqu’on décida au xtx‘ siècle qu’il n’était pas possible de conserver un terme unique pour désigner une région où vivaient des « noirs comme les Nègres » et d’autres qui étaient « simplement jaunes ».

La nouvelle opposition et la justification raciste émanent du navigateur français Dumont d’Urville. Celui-ci proposa cette innovation et en défendit les raisons dans ces termes devant la Société de géographie de Paris, en janvier I832, avant de publier son texte quelques semaines plus tard, puis encore à la fin de l’année, et de le reprendre, sous une forme condensée, en I834. Loin d’être considérée comme une indignité ou même comme une curiosité inutile, la proposition fut aussitôt adoptée par tous les cartographes et voyageurs, puis elle passa dans les manuels scolaires, dès les années 1840, et se retrouva dans les enseignements muséographique et universitaire quand ceux-ci prirent leur essor à la fin du xix e siècle. Ce succès révèle à quel point la nécessité des distinctions raciales était devenue un impératif « scientifique » à cette époque. Bien entendu, cette << science >> incluait non seulement une distinction des << couleurs de peau », mais aussi une gradation : blanc > jaune > noir. Les « jaunes » étaient « simplement jaunes », bref encore du côté du « clair ». Mais les « noirs » constituaient irrémédiablement un autre pôle.

Les savants en convenaient : dans le monde entier, les populations à la peau plus sombre étaient plus « arriérées », à tout point de vue. Dans le Pacifique, ce furent sans doute les premiers occupants, dit-on ; mais, à l’évidence, c’était une population incapable d’« évoluer ». On fit donc l’hypothèse que, sur un certain nombre d’îles du moins, ces « misérables » premiers occupants n’avaient pas su résister à des conquérants à la peau claire — une couleur de peau qui révélait une évidente supériorité intellectuelle et sociale. Les théories raciales puis racistes furent donc constamment accompagnées de théories sur un peuplement du Pacifique en plusieurs vagues — deux le plus souvent. Notre chapitre de conclusion permettra de faire le point sur ce sujet grâce aux connaissances actuelles issues de l’archéologie, de la linguistique et de la génétique.


LA VISION OCCIDENTALE, HIER ET AUJOURD’HUI

Ce legs du XIX° siècle continue de peser aujourd’hui sur la manière dont les Occidentaux décrivent les sociétés du Pacifique. Aujourd’hui, dans les États et Territoires du Pacifique, mais aussi dans l’essentiel des recherches contemporaines en Occident sur l’histoire ou l’anthropologie sociale de cette partie du monde, on continue d’utiliser les noms de « Polynésie » et de « Mélanésie », avec l’illusion de parler d’aires culturelles. On a oublié — le plus souvent – que l’histoire de leurs inventions respectives a reflété des préoccupations très distinctes : une visée coloniale dans le premier cas, une visée raciale et dévalorisante dans le second. On retient simplement que ces noms désignent deux aires du Pacifique, des aires que certains disent « culturelles », d’autres simplement « géographiques ». Elles s’ajoutent aux deux autres aires, la Micronésie et l’Australie. Pour le grand public, ces étiquettes seraient aussi anodines que celle d’Europe et d’Amérique.

Sans doute, les utilisateurs plus spécialisés savent-ils que l’aire polynésienne (au sens actuel) représente bel et bien une certaine unité linguistique. Toutes ces iles, auparavant inhabitées, furent peuplées seulement dans les trois derniers millénaires, à partir du même courant migratoire, lui-même venu des côtes asiatiques il y a peut-être cinq mille ans (la famille linguistique « austronésienne ») et remodelé par des périodes d’arrêt sur les côtes de certaines iles dites aujourd’hui « mélanésiennes », au cours de sa progression constante vers l’est. Au niveau de l’ensemble polynésien au sens actuel, la parenté linguistique est aisément perceptible. La similitude des panthéons pré chrétiens, des mythes cosmogoniques, des terminologies de parenté, des systèmes de chefferies et de modalités de gestion du territoire confère indubitablement à la Polynésie (sens actuel) une certaine unité culturelle. Cette unité était patente au moment du contact, elle l’est encore dans la manière contemporaine de faire des choix politiques et économiques face aux diverses poussées de la globalisation.

Les spécialistes savent aussi que l’aire « mélanésienne » ne présente pas la même unité. Car on y trouve, d’une part, des populations de langue non austronésienne, dites parfois « papoues » (appellation inadéquate car leur unité demeure hypothétique), d’une ancienneté remontant à 40 millénaires ; et, d’autre part, des populations de langue austronésienne remontant à 4 ou 5 millénaires (la branche polynésienne est le plus récent développement de l’histoire linguistique austronésienne). Mieux encore, la diversité linguistique et génétique, selon les travaux récents, est sans doute la plus grande au monde pour un même nombre d’habitants (voir. ci-dessous. le chapitre de conclusion).

Mais l’hétérogénéité mélanésienne n’empêche apparemment pas que l’on conserve cette étiquette commode de Mélanésie : ce sont toutes les iles situées à l’ouest de la Polynésie, au nord et à l’est de l’Australie, et au sud de la Micronésie. Pour quelle raison ? Une première illusion consiste à passer de l’idée d’unité culturelle polynésienne à l’idée d’une unité pour les régions voisines. Nous verrons qu’historiquement c’est ainsi que les choses se sont passées, avec J .R. Forster en 1778, avant même la formulation raciste de Dumont d’Utville. Mais il serait temps de comprendre que ce legs des traités européens du XVIII° siècle ne recouvre pas une réalité sur le terrain. Une autre raison est plus lourde de conséquences. Malheureusement, par-delà l’hétérogénéité linguistique, on conserve parfois l’idée reçue qui fait croire à un type physique mélanésien unique, au teint très noir (et, dit-on parfois, aux lèvres « épaisses », aux cheveux « crépus », etc), et à un type polynésien unique, au teint clair, (et, dit-on parfois, aux lèvres et nez « fins »). Or ce n’est qu’illusion.

On trouve d’un bout à l’autre du Pacifique une variété continue de pigmentation et de chevelure, et un foisonnement intense dès qu’on tente d’établir des sous-variétés, particulièrement en Mélanésie. L’image d’Épinal du Tahitien aux cheveux droits et à la peau à peine bronzée, souvent tirée de photographies publicitaires d’une personne d’origine mixte (sino-polynésienne, ou euro-polynésienne), et l’image du Mélanésien au noir d’ébène et aux cheveux crépus constituent une typologie inventée. On a voulu retrouver dans la réalité une opposition conceptuelle qui fut entièrement élaborée dans les salons européens. Elle émergea puis se rigidifia dans la pensée savante occidentale au fur et à mesure que, les voyages d’exploration progressant, on tentait de distinguer des populations, donc de classer, et donc, conformément à la tradition philosophique occidentale, d’établir des oppositions dualistes.

Le fait que ces oppositions furent construites surtout sur des critères de « couleur de peau » et sur un dualisme « claiifijsoinbre » tient bien davantage à l’histoire interne des représentations européennes de l’Autre qu’à la réalité des populations du Pacifique. Le mythe des cheveux crépus et des lèvres épaisses vient entièrement d’une projection européenne d’un type « africain » déjà figé aux XVI°-XVII° siècles, lui-même inventé en opposition à la représentation d’un Européen-type, et plaqué ensuite sur la Mélanésie.

Le modèle imaginaire de la partition des peuples «jaunes » et « noirs » du Pacifique a certes connu une difficulté. Les voyageurs se sont étonnés de trouver à plusieurs reprises, sur une même ile (en Polynésie), des habitants de « plusieurs couleurs » : deux ou même trois couleurs, et surtout au même endroit. En fait, il s’agissait simplement de distinctions sociales, entretenues localement au moyen d’une interdiction pour certains de s’exposer au soleil, alors que d’autres travaillaient constamment à l’extérieur, au service des premiers, et devenaient parfois très « noirs ». Bien entendu, dans leur obsession de reconstruire un ordre historique fait de catégories monolithiques, nos voyageurs n’imaginèrent comme seule réponse à leur question que des « mélanges entre des races » initialement bien distinctes sur le plan des couleurs ; ces mélanges auraient été produits par des « conquêtes » où les peuples plus clairs, venus d’Asie, auraient envahi des territoires occupés initialement par des peuples noirs, relevant quant à eux de la « vieille race de la zone torride » du monde, celle-là même qui peupla aussi lL-Xfrique subsaharienne. Bref, le postulat d’une grande dichotomie initiale demeurait inébranlable.

Il ne faut donc pas négliger l’histoire de l’invention européenne de l’Océanie, pour être à même de rejeter des attitudes et des discours occidentaux qui, même devenus minoritaires aujourd’hui, existent encore et qui perpétuent en particulier une opposition Mélanésie / Polynésie chargée de jugements implicites. Aux Polynésiens et, en partie, aux Micronésiens, allaient et vont encore toutes les qualités ou presque, du moins dans les limites des qualités que l’Occident a bien voulu accorder aux peuples appelés naguère « sauvages » ou « primitifs ». Pour les Mélanésiens, il n’est resté que les jugements négatifs.


UNE ÉTUDE DE TEXTES OUBLIES  : LES TRAITÉS DES « SAVANTS » EUROPÉENS, EN MAJORITÉ FRANÇAIS

Il se trouve que l’histoire de cette invention s’est déroulée surtout en France, dans les traités des savants du xviii e siècle (Buffon, de Brosses), puis dans les récits des navigateurs (Bougainville, Lapérouse, de Rienzi, Dumont d’Urville), dans les séances de la Société de géographie de Paris (fondée en 1821) ou certains de ces navigateurs présentaient des « mémoires » (de Rienzi, d’Urville), au Muséum d’histoire naturelle ou, depuis les années 1820, les traités de physiologie, de botanique et de zoologie incluaient une discussion des 4 races b humaines (Cuvier, Bory de Saint-Vincent, Lesson, Quoy et Gaimard, Blanchard), enfin dans les écrits fondateurs de l’anthropologie moderne, comme la leçon inaugurale de Marcel Mauss en 1902. Elle s’est déroulée aussi en Angleterre, quand le naturaliste prussien et compagnon de James Cook, J ohann Reinhold Porster, publia à Londres, en 1778, un traité qui comportait un chapitre sur les « variétés de l’espèce humaine dans les îles des mers du sud » et qui concluait à l’existence de deux variétés principales.

Mais elle a commencé bien plus tôt. On peut remonter jusqu’en 1595, quand les Espagnols inventèrent un Polynésien « blanc et beau », et en 1688, quand les Anglais inventèrent un Australien « noir charbon et laid ». En effet, la « découverte » européenne de l’Australie joua un rôle crucial dans l’élaboration d’un schéma raciste pour le Pacifique. Dès le début des réflexions savantes produites au xviii e siècle, l’Australie (appelée alors la « Nouvelle Hollande ») fut classée à part de cette « Polynésie » qui désignait l’ensemble des îles connues et encore inconnues. Pourquoi cette mise à l’écart ? Il se trouve que les premiers récits de voyage, au xvii e siècle, donnèrent des côtes australiennes un tableau repoussant composé d’êtres « hideux ». Cette première distinction creusa une place pour la généralisation qui allait différencier plus tard les peuples « noirs » et les peuples « plus clairs » habitant l’ensemble de cette aire océanienne.

Mais cette généralisation au niveau du Pacifique fut aussi l’application d’un modèle de l’humanité exotique élaboré en Europe bien avant le début des voyages dans la Mer du sud. Depuis longtemps déjà, on avait opposé les habitants « noirs » de l’Afrique à ceux « plus clairs » de l’Asie ou de l’Amérique indienne. Il nous faut donc remonter près de trois siècles en arrière. Si l’invention du mot Mélanésie date de 1832, l’histoire qui en explique l’apparition puis l’usage permanent s’étire du xvi e  siècle à nos jours. Le parallèle avec le cas africain peut être poursuivi. Là aussi, à la fin du xix e, on voulut opposer un type « éthiopide » ou « nilotique » dont les caractéristiques (grande taille, traits « fins ») évoqueraient le type européen et un type « négroïde » qu’on repérerait par sa petite taille, ses lèvres « épaisses », etc. Nous verrons que la théorie de cette distinction pour l’Afrique commence déjà avec Buffon et, de là, influence l’élaboration de modèles applicables au Pacifique. Car on se demanda longtemps si les « Nègres » du Pacifique n’étaient pas une « branche » des habitants de la « Nigritie » africaine (la région occidentale de l’Afrique).

Pour le Pacifique, nos repères historiques plus précis seront les deux dates de 1595 et 1985. Tout commence avec le récit espagnol de la « découverte » des Marquises (1595) et des êtres « blancs » qui s’y’ trouvaient, en contraste avec le récit du voyageur anglais William Dampier qui, en 1688, consacra les Australiens comme de couleur « noir charbon » et comme les humains du Pacifique les plus proches des « brutes » (les animaux). À l’autre extrémité temporelle, il s’agit d’un colloque tenu en France, en 1985, dans lequel on entendit encore des propos censés définir un profil psychologique et culturel qui serait caractéristique des « Mélanésiens » et qui opposerait nettement ces derniers aux « Polynésiens ».

Les chapitres qui suivent sont consacrés à l’étude historique des traités et mémoires publiés ou exposés par ces « savants » et ces voyageurs — en majorité français. Ces matériaux sont mal connus et difficilement accessibles. Ce qui explique sans doute l’absence d’études françaises sur la question. On ignore ainsi le contexte historique de la nomenclature de d’Urville : en un mot toute la théorie raciale et son évolution, qu’il faut repérer derrière ce qui semble n’être qu’un exercice cartographique.

Les études anglophones sur l’histoire du Pacifique, quant à elles, pourtant très développées, manquent de spécialistes qui peuvent utiliser pleinement les documents français.18 La plupart des textes français qui nous concerneront ici ne furent jamais traduits en anglais. Même le texte principal, celui où Dumont d’Urville proposa sa nomenclature, demeurait indisponible en anglais au moment où nous étions embarqués déjà dans la présente étude (ce manque a été réparé en 2003). En outre, même dans sa version originale française, il est difficilement accessible puisqu’il s’agit d’un article très ancien (1832), publié dans une revue de société savante. Or, le domaine des études historiques du Pacifique est essentiellement animé par des chercheurs et étudiants anglophones. Cela explique sans doute que, jusqu’ici, les quelques articles (provenant tous de collègues extérieurs à la recherche française) qui ont évoqué, toujours brièvement, la création de l’idée de Mélanésie par Dumont d’Urville, ne sont pas entrés dans l’étude de la filiation qui s’étend depuis de Brosses à de Rienzi et ont négligé la rivalité entre de Rienzi et dUrville qui contribua pourtant à précipiter l’invention du mot « Mélanésie ».

D’autre part, indépendamment de la question de l’accès aux textes, les quelques articles en question ont omis la préhistoire qui s’étend des explorations anglaises de la Nouvelle-Hollande (Darrrpier) à Bufforr. En outre, sur les écrits de Forster, bien mieux connus, ils ne se sont pas attachés à montrer le caractère systématique des propositions formulées par Forster dès 1778 sur la question des « couleurs de peau ». Enfin, il manquait au tableau la postérité française de l’invention due à d’Urw’ille, dont nous restituons les grandes lignes avec quelques exemples, de 1854 (Blanchard) à 1985 (Ruffié).

En retraçant ainsi une histoire aussi complète que possible des classifications appliquées aux populations du Pacifique, cet ouvrage tente de restituer une part méconnue de l’histoire des représentations européennes de l’Autre, particulièrement celles qui furent promues en France. Nous suivrons ainsi, sur le cas particulier de l’Océanie, l’invention d’une idée de « races » qui fut appliquée à l’humanité exotique de tous les continents, à travers une succession de voyageurs d’abord, puis de deux écoles « savantes » : philosophique et « naturaliste » d’abord, au XVIII° siècle, « zoologique » et « anthropologique »-raciste ensuite, pendant le XIX° siècle.

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