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André Beaunier

Revue littéraire – La science française

Revue des Deux Mondes, 6e période, tome 30, 1915 (pp. 686-697).

revue des deux mondes


Revue littéraire – La science française (1915)

Pour affirmer que la Belgique a impudemment provoqué l’Allemagne, que Louvain n’a pas été détruite ni la cathédrale de Reims abîmée et que les soldats allemands sont les soldats de la science, les imposteurs connus sous le nom d’ « Intellectuels allemands » se sont mis à quatre-vingt-treize ; pour rédiger un autre manifeste, et d’une autre qualité, les deux tomes de La Science française que le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts vient de publier, il a suffi d’une trentaine d’écrivains : la vérité n’a pas besoin d’autant de signatures que le mensonge.

Au surplus, peut-être ai-je tort de rappeler à ce propos la dérisoire impertinence des quatre-vingt-treize- Il n’est pas question d’eux ni de leurs acolytes, dans l’ouvrage que je signale. Mais enfin, depuis le début de la guerre, les savants allemands annoncent éperdument « au monde civilisé » que la science est l’invention, le privilège et le monopole des Germains. Leur professeur Adolf Lasson déclare : « Nous sommes intellectuellement supérieurs à tous et hors de pair. » Leur professeur Ostwald : « Français et Anglais sont au point de développement que nous avons quitté il y a plus de cinquante ans. » Et le même professeur Ostwald disait sans rire : « Dieu le père est, chez nous, réservé à l’usage personnel de l’Empereur ; » sans rire davantage, il considère que la science est réservée à l’usage personnel des professeurs allemands. D’ailleurs, ces divers savants ou érudits ont proclamé — l’Empereur aussi, dans maints discours, — la parfaite camaraderie, l’intimité, l’identité de leur science et de leur militarisme. En d’autres termes, les Lasson, les Ostwald et les quatre-vingt-treize cachent leur science derrière les canons ; et il faudra, pour les ramener à une décente modestie, la défaite de l’Allemagne. Patience ! et, en attendant, il n’était pas indispensable, mais il n’était pas inopportun, que la science française donnât signe de vie, rappelât « au monde civilisé » qu’elle existe depuis longtemps, qu’elle continue de fleurir et que, la France ôtée, la science universelle perdrait, disons, beaucoup.

Le ministère a eu l’heureuse coquetterie d’envoyer à l’exposition de San Francisco plusieurs centaines de volumes, les uns vieux, les autres jeunes, qui attestent l’ancienneté, la durée, l’activité toujours fertile de nos études. Il a demandé à quelque représentant de chaque science une notice qu’il a jointe à chaque série de volumes ; il a recueilli dans les deux tomes de La Science française tous ces résumés d’un travail immense et glorieux. C’est, à la date de 1915, le bilan d’un effort qui, depuis des siècles, n’a pas eu de cesse et qui ne se ralentit pas. Les auteurs, je l’indiquais, ne répondent pas à la provocation, trop burlesque, des savants allemands ; ils ne nomment et ne mentionnent seulement pas les professeurs Ostwald ou Lasson, ni les autres fantoches du pédantisme pangermanique : et ils gardent une sérénité qui est une leçon de jolie tenue pour ces mornes gaillards involontairement facétieux.

Je ne vois, dans les huit cents pages de La Science française qu’une allusion, et flatteuse, non pas à eux, mais à leurs devanciers plus recommandables. M. Ch.-V. Langlois écrit : « La renaissance des études historiques en France s’est dessinée dès la seconde moitié du XIXe siècle : elle s’est opérée en partie, au début, sous l’influence de l’Allemagne. » Il ajoute : « La présente notice a été écrite pendant la guerre qui met aux prises ce pays avec l’Europe (1914-1915) ; mais ce n’est pas une raison pour ne pas parler de ces choses tranquillement, et en vérité. » Certes ! Et l’on n’ignore pas la gratitude infinie, excessive et beaucoup trop confite en politesse que plusieurs Français ont professée à l’égard de la savante Allemagne. Notons, avec M. Langlois, qu’au temps où nos historiens se mettaient à l’école de l’Allemagne, la savante Allemagne « faisait fructifier l’héritage de la vieille France, délaissé et incompris par la France post-révolutionnaire. » Ce n’est pas l’Allemagne, c’est la France qui la première a pratiqué « ces industries préparatoires, auxiliaires de l’œuvre historique, modestes et difficiles, » que les « frivoles » ont l’air de dédaigner et que les érudits ont l’air d’emprunter aux Germains. Fions-nous à M. Langlois : « On n’aurait peut-être plus aujourd’hui le courage d’entreprendre ni la patience d’exécuter certains répertoires français du XVIIe et du XVIIIe siècle qui, n’ayant jamais été imprimés, sont conservés aujourd’hui soit aux Archives nationales, soit au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, ou les tables justement célèbres qui forment le tome V de la Bibliothèque historique de la France du P. Lelong. La diligence éclairée des grands transcripteurs, extracteurs, collectionneurs et lexicographes français du XVIe, du XVIIe et du XVIIIe siècle, qui se sont proposé d’aménager les innombrables documens relatifs à nos antiquités nationales, les Pithou, les du Chesne, les du Puy, les Godefroy, les Sainte-Marthe, Baluze, du Cange, Brussel et tant d’autres, n’a jamais été surpassée… » Quant à l’organisation du travail collectif, elle a son modèle en France, dès le siècle de Louis XI, dans la congrégation des Bénédictins de Saint-Maur. Sous Louis XV, notre Académie des Inscriptions « rivalise d’activité » avec les Bénédictins. Et, en 1764, Barthélémy écrivait à Pacciaudi : « Je doute que chez aucun peuple on fasse à présent d’aussi grandes entreprises que chez nous… » Alors, ces érudits qui, vers le milieu du siècle dernier, se sont mis à l’école de l’Allemagne, c’est une singulière idée qu’ils ont eue. Ce qu’ils allaient chercher en Allemagne, la règle d’un méticuleux travail et l’organisation méthodique du travail, ils l’avaient chez nous. L’erreur qu’ils ont commise a eu des conséquences : elle a fait prendre pour une invention de nos éternels ennemis ce qui est une invention française, confisquée par eux ; et elle a fait décerner aux historiens allemands un brevet de loyauté qu’ils ne méritent pas, si (comme le disait ici même Fustel de Coulanges en 1872) « l’intérêt de l’Allemagne est la fin dernière de ces infatigables chercheurs » et si (comme on le voit aujourd’hui le mieux du monde) ces laborieux personnages ont tous été, dans la mesure de leurs moyens, les auxiliaires du pangermanisme sournois. Ce qui vient d’Allemagne, ce n’est pas l’érudition, — même si elle est un jour revenue d’Allemagne, après y être venue de la France ; — ce qui vient d’Allemagne, c’est l’abus de l’érudition, c’en est la manie et, pour ainsi parler, la maladie. Ce qui vient d’Allemagne, c’est la superstition ridicule de la méthode et c’en est la consécration quasi religieuse. C’est aussi l’orgueil intraitable et c’est la hauteur des bibliographes, gens incommodes et tout dépourvus d’aménité. Principalement, c’est la folie de croire que les petites sciences et « industries » destinées à aider l’historien sont l’histoire. Ces gens dressent les échafaudages qui serviraient à édifier le monument ; et ils prennent les échafaudages pour le monument, si bien que, le monument, ils ne songent pas à l’édifier : il faut les voir, dans leurs chantiers, farouches et terriblement revêches !…

Au chapitre de l’hellénisme, M. Alfred Croiset note que, durant le XVIIe siècle, on vit malheureusement se séparer le goût littéraire et l’érudition ; celle-ci paraissait « trop éloignée de la politesse. » Or, en ces dernières années, pareillement, divers lettrés ont protesté avec beaucoup de zèle contre l’érudition forcenée. Lettrés, ils ne devaient pas traiter mal l’érudition, qui protège la littérature ; la philologie, pieuse et qui restitue aux belles œuvres du passé leur beauté première ; la précieuse adresse des chercheurs qui, dans le fatras et la poussière, trouvent des merveilles imprévues ; la patience des commentateurs qui nous permettent d’entendre mieux la pensée ancienne et qui multiplient, de cette façon, nos plaisirs. Mais ils ont bien fait de réagir contre les fureurs de l’inutile érudition. Et il est incontestable que l’inutile érudition commençait de nous envahir. Si l’on en doute, qu’on lise, dans La Science française, le chapitre intitulé : « Les études sur la littérature française moderne, » par M. Gustave Lanson, dont le mérite n’est pas en cause. « L’esprit qui a organisé le travail des trente ou quarante dernières années a été analysé par M. Gustave Lanson, La méthode de l’histoire littéraire, dans le volume publié sous la direction de M. E. Borel, qui a pour titre : De la méthode dans les sciences, 2e série, 1911. » Qu’on lise La méthode de l’histoire littéraire. On y remarquera les sages conseils que donne le professeur à son disciple : « Connaître un texte, c’est d’abord savoir son existence… Connaître un texte, c’est ensuite s’être posé à son sujet un certain nombre de questions… » Il y a neuf questions ; etc. Sages conseils, anodins en général, et formulés avec une rigueur excessive. Qu’on lise La méthode de l’histoire littérale ; et l’on connaîtra les fureurs de l’inutile érudition. Sans érudition, le goût littéraire s’anémie ; et, refuser l’érudition, c’est se priver de mille aubaines. Mais l’érudition qui s’évertue est cocasse ; et l’érudition toute seule est absurde. On voudrait, en outre, que, jointe à la littérature, elle fût un peu gracieuse, un peu aimable, un peu amusante et ne négligeât pas de considérer que la littérature et elle, sa servante, n’ont pas de meilleur objet que notre divertissement. Une érudition qui attriste la littérature ou la renfrogne, c’est pitié.

Si quelque pédantisme a pénétré dans nos « études, » je ne crois pas qu’il ait encore fait de dégâts ; et l’intrus sera vite éliminé. Ce qui reste, c’est l’œuvre immense que nos savants ont accomplie. Très souvent, la France a eu le rôle d’initiatrice. « Toute la philosophie moderne dérive de Descartes, » dit M. Bergson. La sociologie, née en France, demeure « essentiellement française, » dit M. Durkheim. Lamarck a été « le père de la biologie, » dit M. Le Dantec. Les mathématiques ? « En tête de l’arithmétique moderne doit s’inscrire en premier lieu le nom d’un génial Français, Fermat…En algèbre moderne, il faut citer en premier lieu Lagrange… La découverte de la géométrie analytique est due à un Français, René Descartes… Mécanique : Lagrange… » dit M. Paul Appell. « Rôle capital de la science française dans la création et l’évolution de la physique moderne, » dit M. Edmond Bouty. « Lavoisier est considéré à juste titre comme le fondateur de la chimie moderne, » dit M. André Job. « L’égyptologie est née en France, » dit M. Maspéro. La sinologie « date du XVIIIe siècle et a eu pour promoteurs des jésuites français, » dit M. Chavannes. Etc. Voilà des faits, et garantis par de bonnes signatures ; des faits qu’il a été plus agréable sans doute à nos savans de signer qu’aux quatre-vingt-treize l’imposture commandée par le gouvernement de Berlin. D’ailleurs, nos savans ne se contentent pas d’affirmer ; ils ajoutent des preuves à leurs dires. Que Louvain n’ait pas été saccagée ni la cathédrale de Reims endommagée, c’est une affirmation catégorique ; et le Zarathoustra qui la lance n’insiste pas. Que toute la philosophie moderne dérive de Descartes, cela peut se démontrer ; M. Bergson le démontre comme suit. Le cartésianisme est premièrement la philosophie des idées claires et distinctes ; il n’admet d’autre marque de la vérité que l’évidence : il a « définitivement délivré la pensée moderne du joug de l’autorité. » Deuxièmement, ces mots « évidence, clarté, distinction » correspondent à une « théorie de la méthode ; » géomètre et philosophe, Descartes a fourni les « procédés généraux de la recherche. » Troisièmement, Descartes nous mène, par la géométrie, à une théorie générale de la nature, mécanisme régi par des lois ; et toute la physique moderne travaille là-dessus : toute conception mécanistique de l’univers a son type originel dans la géométrie cartésienne. Quatrièmement, par sa théorie de la pensée ou de l’esprit, lequel existe d’abord, la matière étant un surcroît, le monde matériel pouvant n’exister que comme représentation de l’esprit, Descartes a préparé « tout l’idéalisme moderne et, en particulier, l’idéalisme allemand. » Enfin, la théorie cartésienne de l’esprit réunit, du moins en quelque manière, la pensée et la volonté ; le cartésianisme est une philosophie de la liberté : « les philosophies volontaristes du XIXe siècle se rattachent ainsi à Descartes. » Et, donc, les principales doctrines de la philosophie moderne proviennent de Descartes. Biot disait de la géométrie cartésienne : « proies sine matre creata. » M. Bergson le dit de la philosophie cartésienne qui, malgré de petites analogies avec telles ou telles doctrines antiques ou médiévales, ne doit rien d’essentiel à aucune philosophie antérieure : mater, non sine prole defuncta. Géométrique, la philosophie de Descartes a fondé le rationalisme : et la philosophie moderne est rationaliste. Elle n’est pas uniquement rationaliste et, de nos jours, fait à l’intuition la place plus grande. Cette nouveauté, si elle ne dérive pas de Descartes, elle a eu son précurseur en Pascal qui intronise le « sentiment » et qui, par l’esprit de finesse, corrige le raisonnement géométrique. Mais, dans le cartésianisme, l’intuition n’est pas rien, si la première évidence, le cogito, ergo sum, a le caractère d’une certitude intuitive.

Les sciences qui ne sont point absolument d’origine française, le génie français les a cultivées, enrichies et bien des fois renouvelées de telle sorte que la collaboration de nos savants y apparût comme une création. L’égyptologie, avec Champollion, Mariette et Maspéro ; la sinologie, avec nos jésuites et avec Abel Rémusat, Stanislas Julien, Chavannes et Pelliot (ce ne sont pas tous les noms qu’il faudrait citer) : voilà deux sciences très exactement françaises. La philologie latine et hellénique n’appartient à personne en particulier, date de Rome et d’Athènes. Mais enfin, le moyen âge en a maintenu la tradition perpétuelle ; et Paris a été, pendant le moyen âge, le centre de la pensée universelle. Dès le début de la Renaissance, lorsque l’antiquité s’épanouit, elle a chez nous les soins des Simon de Colines et des Budé, Turnèbe, Scaliger, Estienne. Dans les âges suivans, elle est vivifiée, nourrie par nos intelligens et fervens humanistes ; plus tard, le nombreux détail de son culte est sans relâche assuré par nos archéologues, épigraphistes, linguistes et grammairiens. En nul pays la critique verbale n’est plus attentivement pratiquée que chez nous par un Thurot, par un Tournier. Nulle part, hellénisme et latinité n’ont de plus parfaits interprètes que ne sont chez nous les Henri Weill et les Croiset, les Boissier.

Certaines études ont assez naturellement leur foyer dans certains pays ; et les études hispaniques, l’Espagne les préfère. Mais, en France, les Bénédictins de Cluny et de Cîteaux ne les négligeaient pas. Et puis, « c’est d’après Brantôme qu’on a parlé du friand espagnol et Antonio Perez n’a fait tout son tapage qu’en venant à la Cour de notre Henri IV. » Dès le XVIIe siècle, on imprime à Paris des méthodes et dialogues pour apprendre l’espagnol ; maints traducteurs, comme les Oudin, les d’Audiguier, mettent en français romans et nouvelles d’au-delà des Pyrénées : « Cervantes n’aurait pas sitôt conquis sans eux sa gloire universelle. » Au XVIIIe siècle, une revue française, fondée par La Dixmerie, a pour titre L’Espagne littéraire. Et nos voisins des Pyrénées accordent aux Allemands l’honneur d’avoir, au commencement du XIXe siècle, « mis en valeur » l’Espagne et sa littérature. C’est une erreur. Les romantiques allemands suivaient, à ce propos, la tradition française : « Le poème de Herder, Der Cid, n’est pas tiré du Romancero espagnol, mais de la version française de la Bibliothèque des romans ; A. W. Schlegel n’a pas inventé le culte de Calderon, il l’a trouvé dans la préface du Théâtre espagnol de Linguet. » Les études hispaniques sont grandement redevables à notre Mérimée ; elles ont aujourd’hui, dans nos universités françaises, des dévots et des maîtres tels que Morel-Fatio, Cirot et le signataire du chapitre que je résume, Ernest Martinenche.

Dans les différents ordres de la science, la France a les deux sortes d’hommes qu’il faut : les grands génies, les instigateurs qui prennent, au bon moment, les initiatives déterminantes ; et les équipes d’ouvriers laborieux qui, dociles à une forte discipline, assument l’immense et méticuleuse besogne. Un Pasteur, un Henri Poincaré, un Gaston Paris dominent la science universelle. On ne connaît presque pas ou on ne connaît pas du tout la foule des travailleurs qu’ils ont groupés autour d’eux, autour de leur idée, autour de leur durable mémoire, et qui complètent leur idée, parfois la modifient, la transforment et ainsi préparent les nouvelles tentatives. La Science française rappelle ou révèle ces noms modestes et admirables, mentionne les œuvres, indique en peu de mots les trouvailles, les résultats obtenus, et va très vite, parce qu’il y a des centaines et des centaines de travailleurs dans nos ateliers de science. Quelques lignes pour les taches les plus marquantes, un mot dans une longue et dense énumération : voilà tout le résumé de vies entières et le symbole de leur abnégation. Vies dévouées et consacrées, qui sont à elles-mêmes leur récompense et que gouverne l’humilité : l’orgueilleuse humilité de servir. Que de vertus simplement dépensées, la fatigue endurée, l’ambition restreinte, la cupidité abolie, une assiduité constante et, dans un emploi qui demande le perpétuel éveil de l’esprit, la fière obéissance, jusqu’au renoncement ! Lorsque le vieil Augustin Thierry eut lentement usé ses yeux à lire tant d’archives et de paperasses, malade et encore à vingt ans de mourir, le 10 novembre 1834, il dicta ce testament pathétique de sa rêverie : « Si, comme je me plais à le croire, l’intérêt de la science est compté au nombre des grands intérêts nationaux, j’ai donné à mon pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet exemple, je l’espère, ne sera pas perdu… » Il admoneste les mélancolies : « L’étude sérieuse et calme n’est-elle pas là ? et n’y a-t-il pas en elle un refuge, une espérance, une carrière à la portée de chacun de nous ? Avec elle,… on use noblement sa vie. Voilà ce que j’ai fait et ce que je ferais encore si j’avais à recommencer ma route ; je prendrais celle qui m’a conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma] part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c’est le dévouement à la science. » Un tel évangile, tombé d’une âme illustre, est celui qui mène à leur achèvement des centaines d’existences très obscures et en secret illuminées, utiles à force de désintéressement et, dans leur solitude, fécondes, et anonymes, et glorieuses dans leur silence. On a marqué de traits vigoureux l’antinomie de la morale et de la science ; il est sans doute vain de chercher par le moyen de la science les principes d’une morale : mais la pratique de la science compose la réalité d’une morale et souvent aboutit à l’héroïsme quotidien, à la pureté mentale, à des formes singulières et exquises de sainteté, dans l’ombre, dans la pauvreté, dans la sérénité. Une hagiographie des savants serait un livre délicieux et auquel notre pays donnerait beaucoup de figures variées, touchantes, attendrissantes, bizarres quelques-unes, toutes dignes de l’auréole.

Ainsi, la France a procuré à la science universelle et de grands génies et une quantité de travailleurs diligents. Elle a défriché ; elle laboure et sème. Beaucoup de champs sont à elle ; et, dans tous les champs, elle a des ouvriers. Mais, par la science française, n’entendons pas seulement la somme des efforts que nos savants ont accomplis et de leurs découvertes : il y a une science française, et qu’on reconnaît pour telle à ses caractères, et qui, dans la science universelle, a son heureuse originalité. L’on se trompe, si l’on croit que la science, étant la recherche de la vérité, est impersonnelle comme la vérité elle-même. Parcourez, en Grèce, les fouilles qu’ont menées à bien les différentes écoles archéologiques, les fouilles françaises de Delphes ou de Délos, les fouilles anglaises de Sparte, les fouilles allemandes d’Olympie : vous y remarquerez des différences très significatives. A Olympie, entrez dans le musée où l’on a réuni les fragments de sculpture tirés du sol : et parfaitement installés, étiquetés, catalogués. Restaurés, en outre ! Si habile qu’on la suppose, une telle restauration n’est qu’une hypothèse d’archéologues. Il était facile de présenter l’hypothèse, non sur les originaux, mais sur des moulages, et de laisser les originaux tels qu’ils furent exhumés. Avec une désinvolture étonnante, les archéologues allemands ont employé à la confection de leur hypothèse les fragments du marbre antique. Et c’est, à mon avis, l’indice d’un travers qui ne caractérise pas mal la science allemande. Ces archéologues ont estimé que rien n’était trop beau, précieux et auguste pour servir à l’exhibition de leur hypothèse. Ils préfèrent leur hypothèse à l’objet de la recherche. L’objet qu’ils ont trouvé, dans le sol d’Olympie, c’est un reste de l’art antique ; leur hypothèse, c’est la science. Et ils préfèrent la science à l’objet même de la science. Il y a là un monstrueux renversement des valeurs : et la faute résulte de l’orgueil des savants. Tout est faussé, lorsque les savants confondent les moyens et la fin. Le travail des savants ne doit être que moyens : et, la fin, c’est la vérité. Mais on divinise la recherche, qui, sans humilité, devient quasi grotesque ; on la divinise, au détriment de l’objet. Cet énorme contresens a pour effet de tourner la science à la caricature d’elle-même et d’en faire une idole extraordinaire. C’est un inconvénient que la science évite peu, en Allemagne, où elle a ses adorateurs les plus imprudents.

Je ne crois pas que la science française mérite un pareil reproche. Elle ne tombe pas dans le péché d’outrecuidance ; elle conserve élégamment sa modestie : elle se soumet à son œuvre. Les caractères de la science française, M. Lucien Poincaré les note, dans la préface qu’il a écrite pour les volumes que j’examine. Ce sont premièrement, dit-il, « l’ordre, la netteté, la précision. » C’est la clarté : elle exige l’évidence. Il ne lui suffit pas de poser des définitions abstraites et d’en conclure ceci ou cela : elle veut, « à chaque pas qu’elle fait, confronter ses progrès avec la réalité. » En somme, elle est positive et ne substitue pas à la vérité concrète la dialectique. Cependant, elle « généralise, » mais avec tranquillité. « Telle autre… » dit M. Lucien Poincaré ; cette autre-là, c’est la science allemande. Pour recueillir les petits faits, pour les ranger et pour n’y plus toucher, les Allemands ont la réputation de n’avoir point au monde leurs pareils. Et l’Allemagne est renommée comme le pays de la métaphysique. Seulement, leur métaphysique et leurs petits faits n’ont pas de contact : leurs petits faits sont dans des tiroirs, et leur métaphysique est dans les nuages. D’ailleurs, ils semblent renoncer à la métaphysique. Ils la remplacent par la psycho-physique, une science exacte, et qui fournit des chiffres, des tableaux, des courbes, et qui ne donne rien du tout. Ne confondons point l’art des idées générales, — celles-ci, pour ainsi parler, les fleurs des petits faits qui ont germé, qui s’épanouissent, — et la fabrication des systèmes : les systèmes, dans la métaphysique allemande, sont dédaigneux de toute réalité.

M. Bergson, au chapitre de « la philosophie, » dédaigne, lui, les systèmes. Il loue Maine de Biran, lequel « a conçu l’idée d’une métaphysique qui s’élèverait de plus en plus haut, vers l’esprit en général, à mesure que la conscience descendrait plus bas, dans les profondeurs de la vie intérieure : » et Maine de Biran développe son idée « sans s’amuser à des jeux dialectiques, sans bâtir un système. » Nos philosophes, dit M. Bergson, ont soin de vérifier qu’ils ne rêvent pas ou ne se livrent pas « à une manipulation de concepts abstraits. » Notre philosophie « serre de près les contours de la réalité ; » par-là même, « elle répugne le plus souvent à prendre la forme d’un système. » Elle refuse le dogmatisme à outrance et le criticisme radical, Hegel et Kant. Elle ne renonce pas à « unifier le réel, » si tel est le but de la philosophie. Mais elle ne prétend pas faire entrer, de gré ou de force, « la totalité des choses » dans une idée. « Une idée est un élément de notre intelligence, et notre intelligence est un élément de la réalité : comment donc une idée, qui n’est qu’une partie d’une partie, embrasserait-elle le Tout ?… La pensée humaine, au lieu de rétrécir la réalité à la dimension d’une de ses idées, devra se dilater elle-même au point de coïncider avec une portion de plus en plus vaste de la réalité… » On reconnaît ici les principes d’une philosophie qui est particulièrement celle de M. Bergson. Mais aussi la philosophie de M. Bergson continue cette philosophie française dont les caractères sont bien ceux qu’il a discernés. Et la science française a les mêmes caractères : elle redoute les systèmes autant qu’elle méprise, entre les petits faits, ceux qui ne sont point des germes et qui sont de la poussière ; les idées qu’elle favorise, — et qu’elle n’écartèle pas et dont elle aime le bel éploiement, — naissent de la réalité que l’esprit féconde.

Les deux tomes de La Science française ont un vif attrait. Ils nous mènent partout, dans tous les cantons de la pensée, trop vite ; et ils nous procurent les meilleurs guides.

Au surplus, dit le préfacier, l’ouvrage est imparfait : le temps était mesuré ; les circonstances n’étaient pas faciles. Et il avoue des lacunes, des redites ; il nous invite aussi à trouver certaines imperfections « légitimes et nécessaires, » si elles coïncident avec l’inachèvement de la science. Ajoutons que plusieurs chapitres ne sont pas tout à fait dignes de leurs voisins les meilleurs ; un ou deux sont faibles : c’est dommage.

On n’a point essayé de classer les chapitres en vertu de quelque théorie. Je crois qu’il ne le fallait pas. La classification des sciences est une vieille entreprise, qui a tenté Ampère, Auguste Comte : une entreprise des plus séduisantes et des plus dangereuses. Il y a plaisir à mettre de l’ordre dans l’énorme travail de la pensée moderne, à organiser son effort, à distribuer la besogne. Il y a péril à se figurer qu’on a, en quelque sorte, loti l’inconnu. C’est qu’alors on guette le moment où le travail, dans les différents lots, sera terminé, où l’inconnu tout entier sera bâti. Aucune illusion n’est plus pernicieuse ; et jamais elle ne fut moins conforme que de nos jours aux espérances que la science peut donner. A mesure que de nouvelles conquêtes agrandissent le connu, l’inconnu s’étend davantage. Surtout, il apparaît de plus en plus nettement que l’inconnu et le connu ne sont pas séparés par une frontière ou démarcation. Les positivistes accordaient qu’autour du terrain de la science, il y eût l’inconnaissable, un océan, dit Littré, pour lequel nous n’avons ni barques ni voiles. Et ils se cantonnaient dans l’île. Mais l’inconnaissable n’est pas autour de l’île seulement : il pénètre dans l’île, toute pleine des brumes de cet océan. L’inconnaissable et l’inconnu sont au sein même de nos connaissances positives.

Il apparaît de moins en moins évidemment que les sciences particulières soient les diverses provinces d’un empire, le Cosmos ou le Tout ; et que leur achèvement doive réaliser enfin leur réunion ; et que leur réunion doive réaliser la vérité complète. Une classification des sciences est toujours le signe de ces crédulités anciennes et abandonnées. Or, depuis qu’on a renoncé à une telle prétention, des sciences nouvelles tendent à se constituer. Elles n’y parviennent pas toutes bien aisément. Si la sociologie est une science, elle n’a point encore fixé les limites entre lesquelles il lui convient de travailler ; elle travaille de tous les côtés, elle travaille chez les autres et, comme ce garçon que Jules Renard a dessiné, faute d’un bon métier qu’elle ait choisi, elle bricole. La géographie est sortie de son ancien domaine, qui n’était pas large ; elle est dehors et elle a des incidens de frontières avec la géologie, avec la climatologie, avec la biologie. Et qu’est-ce, à présent que la philosophie ? Notamment, tout ; ou rien

L’idée de la Science devient de plus en plus vague, à mesure que les sciences deviennent plus précises. Et, l’idée de la Science, les savants y renoncent, tandis que leurs sciences progressent. Les États-Unis de la Science, est-il permis de les présager plus que les États-Unis de l’Europe ? Cependant le nom de la Science a un prestige tel que parfois on dirait qu’il reconstitue l’ambition surannée. Quelle étude ne réclame point l’honneur d’être une science et de collaborer à l’œuvre commune ? à l’œuvre qu’on a tort de supposer commune ? C’est ce dont témoignent, d’une façon peut-être inquiétante, les deux tomes de La Science française. On a représenté là des études qui n’ont ensemble nulle analogie d’objet ni de méthode. Soyons raisonnables : consentons que les études littéraires ne sont pas des sciences ; n’est-ce pas à vouloir être des sciences, qu’elles se dénaturent le plus tristement ? La pédagogie est-elle une science ? J’en doute, si l’auteur du chapitre intitulé « la science de l’éducation » professe qu’au XVIIe et au XVIIIe siècle « ce ne sont pas les représentants des idées françaises qui sont, en France, les maîtres de l’éducation. » Qui, ces maîtres ? Les Jésuites : des intrus et des étrangers ! Et ainsi l’ancienne France aurait été fort dépourvue d’idées françaises… Ah ! préservons la science française ou, pour mieux dire, les sciences qui sont cultivées chez nous, ou les études que nous aimons, préservons-les de la manie et des systèmes ; gardons-leur une de nos vertus, la bonhomie.

ANDRE BEAUNIER.

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