source : Association Culturelle Franco-Iranienne Sabalan – www.sabalan.fr


Sadegh KEYHANI. mars 2005. Petite histoire de la langue française en Iran

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1. L’implantation d’écoles françaises

L’enseignement de la langue française en Iran a commencé au milieu du XIX siècle. Certes les deux puissances de l’époque – la Russie et l’Angleterre – étaient très impliquées dans la politique en Iran. Pourtant, c’étaient les écoles françaises qui enseignaient l’anglais et le russe car c’était le français qui fascinait l’élite iranienne !

Cet intérêt des lettrés iraniens a eu plusieurs raisons. Primo, ils considéraient la France comme un allié contre les deux pouvoirs impérialistes voisins. Secundo, par l’acquisition du français, ils souhaitaient ouvrir une fenêtre vers le progrès et la culture, car finalement, ils voyaient les Français comme les héritiers principaux des idées des Lumières et de la Révolution française. Si le bulletin de l’Alliance française mentionnait noir sur blanc que : « Le développement de la langue française dans les pays étrangers est un instrument très efficace pour faciliter le commerce », les Iraniens, naïfs, cherchaient en chaque Français un « Rousseau » ou un « Danton » !

La reprise par les Iraniens, à la fin du XIXe siècle, des programmes de l’école française comme modèle, a attiré la colère des gouvernements russe et anglais. Leur hostilité à ce sujet est restée si grande que, pendant l’occupation de Tabriz par l’armée russe (en 1911), les Russes ont pendu le proviseur de l’école iranienne qui était francophile.

Les nouveaux établissements scolaires de l’Iran ont été calqués dès le départ sur le modèle français : une école polytechnique (Darolphonun) a été construite à Téhéran, la capitale, par l’État et, par la suite, des écoles politiques et militaires ont suivi le même chemin. Même l’école privée était à l’époque presque entièrement dans les mains des élites francophones.

En 1913, les Français avaient plus de 76 écoles dans lesquelles plus de 3 000 élèves étudiaient toutes les matières uniquement en français. La même année, le gouvernement iranien allouait une enveloppe de 100 000 francs destinée aux boursiers iraniens suivant des études en France. Les écoles françaises en Iran étaient dirigées par trois organismes principaux : l’Alliance française, l’Alliance Israélite et l’École Lazariste.


a.      Les écoles lazaristes : ni conversation des musulmans, ni contrainte linguistique

Eugène Boré (1809-1878), lazariste, orientaliste réputé, se voit confier en 1837, une mission archéologique en Perse. En 1839, il fonde une première école à Tabriz (Azerbaïdjan, province du nord de l’Iran). Il fait ensuite venir des missionnaires lazaristes qui vont rapidement développer en Perse des activités scolaires.

Dès 1850, ils s’implantent dans les villages de l’Azerbaïdjan où est installée une importante communauté chrétienne. Ils étendent ensuite leurs missions à Ispahan, au centre du pays et par la suite à Téhéran. Le premier établissement lazariste fondé dans la capitale est le lycée St-Louis, en 1862, pour les garçons. Plus tard, ils fondent l’école Jeanne-d’Arc destinée aux filles. Contrairement aux idées reçues, le programme de la mission lazariste n’est pas de convertir les musulmans. Pendant une longue période, même l’enseignement du français est d’ailleurs interdit dans les écoles lazaristes. Si les lazaristes n’entrent pas en concurrence avec les musulmans, ils sont en revanche très opposés aux missionnaires américains protestants, qui les avaient précédés.

Cette concurrence a profondément divisé la communauté chrétienne iranienne.

La relative neutralité religieuse des lazaristes fut appréciée, notamment à Tabriz par les constitutionnalistes, qui, pendant le génocide arménien, ont envoyé leurs troupes protéger les chrétiens iraniens des régions frontalières avec la Turquie.


b.      L’Alliance israélite ou la cohabitation des différentes confessions

Fondée en 1860 par des élites françaises juives et non-juives fidèles aux idéaux de la République française, et notamment à « la liberté des droits de croyance et de parole », l’Alliance israélite travaille également à l’exercice de leur religion par les juifs.

En 1872, à l’occasion du voyage du monarque Naser ed-din Schah Qâjâr à Paris, a lieu la première négociation pour implanter l’Alliance israélite en Perse. Très rapidement, l’Alliance se développe dans les principales villes du pays, par exemple à Chiraz où la communauté juive compte 5 000 membres. Beaucoup d’enfants de musulmans fréquentent ces établissements, car aucune propagande religieuse n’y est dispensée.

Ces écoles entrent rapidement en concurrence de financement par le gouvernement français avec l’Alliance française. Ils sont également en butte à des rivalités de type religieux avec les Lazaristes, mais aussi à l’hostilité anti-francophone du gouvernement anglais. Les missionnaires lazaristes et les Anglais n’hésitent pas à provoquer des troubles contre les juifs, alors que jusque-là en Perse, l’animosité à l’égard des juifs n’avait pas de caractère idéologique et n’était pas instrumentalisée comme en Europe à la même époque.


c. L’Alliance française développe des établissements laïques

C’est le 10 mars 1884 qu’est fondée l’Alliance française de Paris, qui avait été précédée en 1883 de l’« Association nationale pour la propagation de la langue française dans les colonies et à l’étranger ».

C’est en 1889 que pour la première fois, le bulletin de l’A.F. parle de l’Alliance française de Téhéran. Quelques années plus tard, l’Alliance est implantée dans différentes autres villes perses. Mais c’est à Tabriz que l’Alliance rencontre un succès spectaculaire parmi la population, notamment pendant la première période du mouvement constitutionnel (de 1906 à 1911), où elle joue un rôle assez important auprès des révolutionnaires de la région. A Téhéran, en 1908, est inaugurée une école pour les filles, dite « franco-persane ». Dès l’ouverture, le nombre d’élèves en première année s’élève à 165. En 1934, l’école devient le « Lycée laïque » et par la suite le « Lycée Razi », du nom du célèbre chimiste perse.

Par définition, l’Alliance française, laïque, recevaient des élèves de toutes les confessions. Par exemple, en 1912, sur les 955 élèves, 530 étaient musulmans.


2. L’enseignement du français dans les écoles iraniennes
a. La culture française dans l’imaginaire iranien

Pendant toute la période du XIXe siècle, la littérature française occupe sans partage le cœur des élites iraniennes.

Mais les œuvres les plus lues ne sont pas obligatoirement les plus connues en France, car le choix de ces œuvres en Iran est très influencé par la situation sociopolitique. Les Iraniens cherchent dans chaque héros de la littérature française un combattant de la liberté. C’est ainsi que les héros des Trois mousquetaires et du Comte de Monte Christo sont considérés comme des révolutionnaires ; ou encore que mettre en scène des pièces de Molière, est, pour les élèves des écoles, un acte militant, car pour eux, Molière lui-même était un artiste engagé ! L’affaire Dreyfus a aussi beaucoup marqué l’intelligentsia iranienne et finalement l’acquittement de ce dernier, en juillet 1906 – année de la Révolution Constitutionnelle en Iran – est encourageante pour les Constitutionnalistes. Il est étonnant de constater que les intellectuels iraniens, plutôt que de traduire les œuvres philosophiques et scientifiques fondatrices des Lumières, se soient surtout attachés à la traduction d’auteurs littéraires, comme La Fontaine, ou… Alexandre Dumas, pour trouver dans cette nouvelle conscience politique la solution aux problèmes de la société.

Quelques représentants de l’amitié franco-iranienne (sous Qadjar) :
Alphonse Nicolas (1865- ???) :

Né en 1865, à Racht au nord de l’Iran, a vécu plus de 50 ans en Iran. Il était interprète et par la suite Consul de France à Tabriz, ville où il a collaboré très étroitement avec les activistes constitutionnalistes. Grâce à sa maîtrise parfaite du persan, il a traduit non seulement les grands poètes anciens comme Khayyâm (XIIe siècle), Saadi (XIIIe siècle) ou Hafiz (XIVe siècle), mais aussi les intellectuels et penseurs du mouvement constitutionnaliste iranien comme Kermani, Talébof, ou encore Dehkhoda.

Gobineau (1816-1882) :

Il est l’un des rares représentants politiques français qui éprouvait un vrai grand amour pour l’Iran. Il a écrit à maintes reprises aux politiques français pour les avertir des risques des politiques coloniales européennes en Iran. Il a écrit deux rapports très importants sur les catholiques d’Ispahan et les missionnaires lazaristes.

Cet écrivain iranophile, très prolifique sur l’Iran, a été critiqué pour ses travaux sur les races, et pour cette raison, marginalisé en France.

Henri Renard :

Il est arrivé à Tabriz en 1899 comme précepteur de l’héritier du Shah. Il a écrit que « l’influence culturelle de la France en Iran est telle qu’elle attise la colère des états rivaux. Aujourd’hui, l’Iran est menacé au Nord et au Sud, par la Russie et l’Angleterre, mais la France doit défendre l’intégrité territoriale de l’Iran. Les Français doivent savoir que la grandeur d’un pays ne dépend pas des acquis territoriaux obtenus par la guerre, mais de la force morale et de la propagation de sa civilisation dans ce pays ».

Malheureusement, il n’a pas été écouté par les hommes politiques français, qui abandonnent non seulement l’Alliance française et les Lazaristes, mais jusqu’à l’idée même d’établir des universités modernes en Iran. Ils ont déçus les démocrates du pays et passant du côté du despote en place soutenu par la Russie. Pire encore sur le plan symbolique : ce fut à l’ambassade de France qu’a été signé en 1907, le traité de division de l’Iran entre l’Angleterre et la Russie. C’est ainsi qu’une grande partie des intellectuels iraniens, déçus par la France, ont commencé à chercher un nouvel allié.

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