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Koulayan, Nicole. « L’Arménie », Hermès, La Revue, vol. 40, no. 3, 2004, pp. 94-96.

Nicole Koulayan, maître de conférences à l’université de Toulouse Le Mirail.


TEXTE INTÉGRAL

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Hermès, La Revue 2004/3 (n° 40)
Hermès, La Revue 2004/3 (n° 40)

« Ils ne cessaient de tourner vers l’Europe chrétienne leurs regards et leurs pensées. Ils parlaient la langue de Racine […] et il n’était de villages de la mer au Tigre où nos religieux […] ou bien les ingénieurs qui construisaient le chemin de fer de Bagdad ne les entretinssent de celle que les petits enfants [arméniens] appelaient “Grand-mère la France”. »

Témoignage de Paul du Véou durant le protectorat français de Cilicie, 1919-1922.

 


La Cilicie ou Petite Arménie méditerranéenne (xiie-xive siècle) fut le royaume arménien qui accueillit les premières croisades et permit aux seigneurs francs d’épouser leurs princesses. Ils fondèrent ainsi une lignée royale franco-arménienne dont le dernier roi fut Léon V, de la famille des Lusignan (originaire du Poitou), mort à Paris en 1393 et enterré à la basilique de Saint-Denis. Ces contacts très anciens entre la France et l’Arménie s’expliquent en partie par la communauté de religion qui liait les deux peuples ; en effet, l’Arménie était la seule nation chrétienne de la région ayant adopté le christianisme comme religion d’État dès 301, lors du baptême de son roi Tiridate III par Grégoire l’Illuminateur, celui même qui fonda l’Église apostolique arménienne. Les trois siècles que dura cette royauté arméno-franque constituèrent le terreau fertile sur lequel se développa une francophilie tenace, souvent doublée d’une francophonie, qui sut perdurer selon les classes sociales et les époques et dont l’histoire reste encore à écrire. Autant de perspectives sociolinguistiques intéressantes que l’entrée prochaine de l’Arménie dans l’Organisation internationale de la Francophonie, en novembre 2004, pourra encourager à développer dans le cadre de recherches plus importantes.

Mais auparavant, nous anticipons en proposant certaines pistes de réflexion que nous considérons comme éclairantes pour l’explication et la compréhension de cette francophilie autant ancienne que complexe.

La première, nous l’associons à une caractéristique culturo-historique majeure du peuple arménien transmise jusqu’à aujourd’hui (même en diaspora), celle de « résistance » dans tous les sens que cette riche notion revêt. Nous pensons qu’à ce titre, la francophilie arménienne a participé de cette résistance sur un double plan à la fois extérieur et intérieur. D’abord avec les trois cents ans d’une histoire cilicienne métissée de contacts ethniques, linguistiques et culturels avec les Francs venus en nombre, qui par la suite se transmettra de génération en génération, favorisant ainsi dans l’imaginaire arménien une cristallisation positive autour de la France. Dès lors, cette dernière tiendra lieu de « marqueur » différentiel en rapport d’un environnement dominant par trop « étranger », caractéristique des invasions mongoles, seldjoukides, tartares ou touraniennes. Le témoignage de Paul du Véou sur les Arméniens de Cilicie en 1922 illustre cette proposition de manière intéressante : « L’accord d’Angora ayant enfin achevé leur dispersion, ils [les Arméniens] confondent encore le Christ et la France en mémoire de Saint-Louis et ils ne changeront pas d’habitude… » Ainsi, après plus de huit siècles, le roi français restait présent dans les mémoires, figé dans un mythe franco-chrétien comme une passerelle invisible mais ouverte sur cet Occident européen ayant la France comme centre. Mythe miroir qui, tout en leur renvoyant leur histoire, les aidait en même temps à maintenir leur distinction.

Il en a été de même avec l’amour que les Arméniens ont porté et portent toujours à leur langue. Une des rares langues issues directement de l’indo-européen, encore bien vivante après plus de deux millénaires et à ce titre vrai trésor archéologique linguistique, pour laquelle dès le début du ve siècle le moine Mesrob Machtotz mit au point un alphabet spécifique.

Elle demeure avec la religion le ciment le plus solide de cette résistance qui s’est développée non seulement sur le territoire historique national, mais aussi lors des grandes migrations à partir du xve siècle vers l’Italie, la France, Chypre, Rhodes, Smyrne et Constantinople, puis vers l’Europe de l’Est avec la Pologne, la Moldavie et la Russie. Largement préservé dans le cercle familial et communautaire, l’arménien ne fut à ce niveau que rarement en concurrence avec les langues des pays d’accueil, sauf pour la France.

En Arménie ottomane, il connaîtra un superbe développement dès la fin du xviiie siècle en tant que langue étrangère apprise à l’école et souvent parlée dans les familles de notables dont les représentants les plus marquants furent les Amiras, seigneurs de l’Arménie ottomane.

Ces hauts dignitaires de l’Empire ottoman, très francisés et francophones pour la plupart, ont à la fois su conserver leur identité arménienne tout en développant et propageant la culture et les raffinements d’un mode de vie à la française, toujours à l’ombre des sultans. Durant tout le xixe siècle, grâce à leur mécénat, les œuvres littéraires françaises furent traduites, les pièces de théâtre jouées à Constantinople en langue originale. Plus tard, lors des tragiques événements de 1915, les Amiras furent persécutés au nom d’un nationalisme pan-touranien aigu qui excluait évidemment toute référence francophile. D’autant plus qu’après la Révolution française, la grande vague des idéaux de liberté et de justice républicaine avait gagné depuis longtemps les minorités de l’Empire ottoman et plus particulièrement la communauté arménienne avec de jeunes révolutionnaires très actifs qui, pour certains, avaient fait leurs études à Paris, à Genève et à Vienne. Il s’agissait d’organiser une résistance de terrain percutante et propagandiste au niveau international qui connût certains succès.

Ici, le modèle français pris comme référence révolutionnaire ne le fut certainement pas au titre du hasard, mais procède, comme nous le suggérons depuis le début de cette analyse, de cette vieille connaissance et des relations implicites avec la France. L’accueil des troupes françaises de Cilicie en 1919 à Adana, au travers du mot en français adressé au colonel Thibault par une jeune adolescente, abonde aussi dans ce sens : « Nous saluons en vous et nous acclamons la France que nous appelions de nos vœux les plus ardents. Cette France, l’objet de nos rêves […] que nous ne connaissions qu’à travers le reflet pâle et froid de l’histoire et des leçons de nos maîtres, nous la voyons enfin sous nos yeux […] elle a pris pied sur notre terre de Cilicie et notre cœur a tressailli de bonheur… »

Auparavant, dès la fin du xixe siècle, nombre d’Arméniens avaient quitté l’Arménie ottomane et ses pogroms pour se réfugier en France et continuer la lutte.

La figure la plus éclairée et la plus charismatique de cette communauté s’est incarnée dans l’éloquente personnalité d’Archarg Tchobanian. Élève prodige de l’École polytechnique de Galata (Constantinople) il s’auto-exilera à Paris en 1895, ne supportant plus la discrimination et les violences perpétrées à l’encontre de sa communauté. Poète, grand ambassadeur des lettres arméniennes qu’il traduira en français et de la littérature française, il fondera et organisera l’ensemble du mouvement arménophile français qui regroupera ses amis comme Anatole France, Jean Jaurès, Georges Clemenceau. Avec Alphonse Daudet, Émile Zola et le poète Pierre Quillard, il fondera en 1897 le Comité pro-arménien et en 1900 la revue arménophile Pro-Arménia. Linguiste, il travaillera avec les grands indo-européanistes comme Meillet. S’exprimant sur l’amour des Arméniens envers les écrivains français, il dira : « Nous aimions les grands écrivains français avec la même affection intime que nous portions à nos maîtres nationaux… » formalisant ainsi sans ambiguïté « l’intime » attachement culturel vecteur de résistance dont nous avons parlé tout au long de notre démarche.

Avec Tchobanian, c’est la dimension non seulement sociale, culturelle et artistique des Arméniens que les Français découvrent, mais aussi les fruits « à l’œuvre » de la vision humaniste et universelle que le siècle des Lumières contribua à essaimer chez ce peuple et ailleurs dans le monde. De part et d’autre, l’œuvre de Tchobanian peut être considérée comme le symbole abouti et réussi de ce trait d’union qui pendant plus de huit siècles servit à relier ces deux peuples pour le meilleur et le pire.

Après le génocide de 1915 et les massacres de 1922, la France accueillera des centaines de milliers de réfugiés (environ 300 000) originaires principalement d’Anatolie et de Cilicie dont les visas et les titres de voyage porteront la mention officielle de la Société des Nations « apatride sans retour possible ». Des milliers d’entre eux partiront après la Seconde Guerre mondiale (1945-1950) s’installer en République soviétique arménienne, répondant à l’appel patriotique lancé par les nationalistes communistes, et garderont en terre caucasienne leurs francophilie et francophonie.

Par ailleurs, les différentes guerres qui secouèrent le Moyen-Orient et l’URSS remirent nombre d’Arméniens sur la case départ de Palestine, de Jordanie, d’Égypte, du Liban, de Syrie, d’Iran et plus récemment d’Irak et de l’ex-URSS pour s’installer soit en France, soit au Québec pour les pays francophones. La plupart de ces communautés utilisaient et utilisent encore, pour les familles qui sont restées, le français (appris à l’école communautaire) comme langue de communication en dehors du cercle familial.

En ce qui concerne la France, aujourd’hui le nombre de Français d’origine arménienne s’élève à 450 000.

En novembre 2004, l’Arménie historique caucasienne, enfin indépendante depuis 1991, rejoindra la grande communauté de l’Organisation internationale de la Francophonie, juste retour des choses pour saluer la grande capacité de résistance et d’adaptation de ce peuple qui a su tenir bon contre l’anéantissement physique et culturel du premier génocide du xxe siècle, en même temps qu’il a préservé sa francophilie au fil des siècles au point de lui dédier cette résistance, comme le fit héroïquement Missak Manouchian, Arménien et chef du groupe de résistants « étrangers »de l’Affiche rouge fusillés en 1944 auxquels Aragon a rendu hommage en ces termes :

Nul ne semblait vous voir Français de préférence

Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant

Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE


https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2004-3-page-94.htm.


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