Vladislav RJEOUTSKI
LA LANGUE FRANÇAISE EN RUSSIE AU SIECLE DES LUMIERES :
ÉLEMENTS POUR UNE HISTOIRE SOCIALE

 

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« Il s’exprimait, il écrivait
parfaitement bien en français… »
Alexandre Puškin, Eugène Onéguine


Multilinguisme-et-multiculturalite-dans-l-Europe-des-Lumieres
Article publié dans Multilinguisme et multiculturalité dans l’Europe des Lumières (Actes du Séminaire international des jeunes dix-huitiémistes 2004), études réunies par U.Haskins-Gonthier et A.Sandrier, Paris, Honoré Champion, 2007, p. 101-126.

Au début de son roman en vers, A. Puškin décrit son protagoniste, Eugène Onéguine, un jeune noble russe des années 1820. Pour lui, une des caractéristiques clé de son personnage est sa parfaite maîtrise du français. Et c’est également en français que Tatiana, éprise d’Onéguine, lui écrit une lettre d’amour. Puškin lui-même ne laissa-t-il une place considérable au français dans son oeuvre, particulièrement dans son oeuvre épistolaire ? De l’avis d’un grand nombre des contemporains de Puškin, une des premières raisons du retard pris par la littérature russe était « l’usage généralisé du français et le mépris du russe ». «Toutes nos connaissances, toutes nos notions sont puisées depuis notre enfance dans des livres étrangers, nous sommes habitués à penser dans une langue étrangère », plus précisément en français. Nous verrons quand et comment furent posées les bases de cette francophonie et quelles couches de la population furent touchées par ce phénomène dans la Russie des Lumières.

C’est à cette époque que la langue française devient un facteur de changement pour les élites russes. Elle gagne partout du terrain et commence à jouer le rôle d’intermédiaire entre la noblesse de l’empire et le monde de la civilisation occidentale. Malgré la place que l’on reconnaît à la francophonie dans l’histoire de la culture russe, ce phénomène, à la fois linguistique et, dans une très grande mesure, social, n’a pas encore été étudié dans son ensemble.

Après le démantèlement de l’empire soviétique, commencent à apparaître des études axées sur la noblesse qui constituait indéniablement le groupe le plus cultivé, le plus cosmopolite et le plus versé en langues dans la Russie du XVIIIe siècle. L’étude de la présence étrangère occupa aussi une grande place dans la nouvelle historiographie russe. La recherche partait dans différentes directions: l’étude des voyages, des relations académiques entre la Russie et les pays d’Europe, de la diffusion du livre étranger, de la présence étrangère et de la généalogie des familles d’origine étrangère, des transferts culturels dans différents domaines, etc.

En ce qui concerne la présence et l’influence françaises en Russie, il y eut dernièrement un regain d’intérêt. En témoignent notamment l’apparition de publications périodiques consacrées aux relations franco-russes, l’organisation de colloques et même d’expositions autour de ce thème. Néanmoins, sauf erreur de notre part, les questions relatives à l’apprentissage du français dans la société russe du XVIIIe siècle et aux conséquences de la diffusion du français en Russie n’ont pas encore fait l’objet d’études poussées. C’est d’autant plus regrettable que cette dernière question a été posée il y a longtemps et que les enquêtes concernant d’autres pays sont menées depuis des années. Tout au plus peut-on signaler l’intérêt porté à ce sujet qui se traduit par l’apparition d’enquêtes préliminaires. C’est ainsi que T.Zagr’askina (Université de Moscou) définit les sphères dans lesquelles le français était utilisé en Russie au début du XIXe siècle: la correspondance intime entre les hommes et les femmes de la haute société, la correspondance entre les fonctionnaires et leurs chefs immédiats. En revanche, les lettres adressées aux premiers dignitaires de l’État devaient être écrites en russe. On peut mentionner d’autres sphères où le français était très utilisé : les salons, en partie la famille aristocratique, les études (pensionnats et cours particuliers). Mais si la francophonie de la noblesse russe du temps de Puškin est un phénomène connu, l’analyse des étapes et des conditions de la francisation de la haute société russe au XVIIIe fait toujours défaut.

Certains aspects de cette question ont été abordés dans nos articles. C’est une occasion de réunir ces informations pour tenter de donner une vue d’ensemble de ce phénomène. Toutefois, ce n’est qu’une première approche de la question qui ne prétend pas à l’exhaustivité. Les questions à poser sont multiples : dans quelles couches et dans quelle mesure le français était répandu ? Quelles conditions existaient pour l’apparition de locuteurs bilingues ? Á quelle époque le phénomène du bilinguisme voit le jour en Russie ? etc. On se basera sur l’étude des aspects aussi divers que l’enseignement, le recrutement de serviteurs francophones, les réseaux de sociabilité des acteurs sociaux, russes et français, l’introduction du français à travers des supports différents (livres, presse, théâtre dramatique et musical), la possibilité de voyager à l’étranger, etc.


1.Première moitié du siècle : migrations européennes et situation linguistique à la cour de Russie

Les premières vagues migratoires d’importance de France vers la Russie remontent aux années 1716- 1717 et concernent surtout les francophones catholiques. La connaissance du russe parmi ces émigrants étant nulle, même après quelques années de présence en Russie, la question de la communication avec les autochtones se posa relativement tôt. Le cas des huguenots, qui apparaissent en Russie dès la fin du XVIIe siècle, est différent: ils maîtrisent généralement deux, voire trois langues, le français, l’allemand, parfois le hollandais. Les deux dernières étaient mieux connues des élites russes dans le premier quart du siècle, que le français.

Le recrutement de huguenots n’était pas un phénomène de masse, du moins dans l’état actuel de nos connaissances sur la question. Il y avait une autre différence majeure entre les huguenots et les catholiques français installés en Russie sous le règne de Pierre le Grand. Les catholiques furent destinés dans la plupart des cas aux emplois subalternes alors que les huguenots occupèrent des postes relativement haut placés dans l’armée et la marine notamment (de Brigny, Villebois, etc.), mais aussi dans la médecine (Lestocq), l’industrie (Montbrion), etc. Ils étaient donc, de fait, beaucoup plus proches des élites du pays.

L’école sous Pierre le Grand est essentiellement une école des métiers appliqués, et ce n’est qu’après la mort du souverain que l’enseignement du français débute réellement dans le cadre scolaire, d’abord à l’Académie des sciences (fondée en 1724) et, dès sa fondation en 1731/32, au Corps des cadets nobles de terre. Au début de son existence le Collège de l’Académie, sur un total de plus de cent élèves, n’en comptait que deux qui étudiaient le français. Mais vers le milieu du siècle, sur un peu plus de 600 cadets au Corps des cadets, 364 avaient choisi le français. L’allemand devançait encore le français (530 cadets), mais la popularité du français n’était plus à démontrer.

À la cour, le français s’introduit peu à peu. L’accession au trône d’Élisabeth est un événement marquant dans cette évolution. Les Français sont assez présents à cette cour, notamment Hermann Lestocq, médecin personnel de l’impératrice, un des personnages influents (quoique depuis longtemps installé en Russie), et d’autres médecins comme Guyon et Foussadier, les diplomates la Chétardie, d’Allion, etc.

Dès 1731, une troupe italienne de la commedia dell’arte se produit à Saint-Pétersbourg avec une popularité constante : la comédie des masques est une découverte extraordinaire pour la cour de Russie, où la maîtrise des langues étrangères est encore balbutiante : la musique et l’improvisation jouent dans ce théâtre un rôle important, alors que le texte est d’importance secondaire. En 1742 arrive une troupe de la Comédie française, sous la direction de Sérigny. L’apparition du théâtre français, qui est un théâtre parlé et chanté, marque une nouvelle étape. S’il est vrai que les premières mises en scène des pièces de Molière en Russie remontent au règne du tsar Alexej Mihajlovič (1629-1676), ces pièces étaient alors traduites en russe. En 1742 une partie du public à la cour de Russie est capable de suivre le jeu des acteurs en français. En même temps les diplomates russes dans les cours étrangères et particulièrement à celle de Versailles sont aussi des consommateurs assidus de ce genre de divertissement culturel. C’est de cette élite en poste à l’étranger ou ayant fait des études en France que sortira la génération d’« écrivains russes de langue française », parmi lesquels on peut compter V. Trediakovskij, le prince A. Cantemir et quelques autres figures.

Un peu plus tard des pièces françaises sont mises en scène au Corps des cadets par une troupe d’amateurs qui est bientôt remarquée par l’impératrice et prend les allures d’une troupe professionnelle. Le théâtre français fait son entrée aussi à l’Institut des jeunes filles nobles ou l’Institut Smolny (fondé en 1764), mais ce sera déjà sous le règne de Catherine II. C’est alors que d’autres disciplines sont introduites dans le programme du Corps des cadets, dont la déclamation. Celle-ci fut dévolue à des comédiens français.

Il faut surtout souligner que l’enseignement de plusieurs matières dans ces établissements éducatifs (le Corps des cadets mais aussi le Corps des pages, le Corps de la marine, l’Académie des beaux-arts, ou plus tard l’Institut des jeunes filles nobles) se faisait souvent en français puisqu’elles étaient dispensées par des Français. À l’Académie des beaux-arts plusieurs précepteurs de français avaient pour fonction de préparer les élèves à la compréhension de ces cours. Les premiers maîtres de langue française dans les établissements d’État étaient assez expérimentés. L’école fondée auprès de l’Académie des sciences enseignait plusieurs disciplines, dont les langues. Les premiers enseignants de français y furent des protestants et c’est probablement la raison de leur relatif professionnalisme : tout comme les Allemands débarquant en Russie, souvent plus diplômés que les Français, les huguenots, après un séjour prolongé dans les États allemands, témoignaient d’un niveau d’études relativement élevé.

Le fossé linguistique entre les élèves et leurs professeurs n’était pas toujours facile à combler. Un Français nommé De la Boulay du Thé, un moine défroqué, après avoir passé des années au service de la famille Voroncov comme précepteur, fut engagé à l’université de Moscou (fondée en 1755) comme lecteur d’histoire et de mythologie. Toujours incapable de s’exprimer en russe après dix ans de séjour en Russie, Du Boulay demanda de lui adjoindre un interprète! La connaissance du français parmi les étudiants issus des classes roturières n’était sans doute pas alors une chose acquise.

C’est dans les années 1730-1740 que les Français sont introduits dans les maisons de la grande noblesse russe. Toutes les professions classiques de la diaspora française y sont déjà présentes : cuisiniers, perruquiers, confiseurs, précepteurs, etc. Ces maisons ne sont pas pour autant nombreuses. Leurs maîtres sont les enfants des compagnons de route de Pierre le Grand, des seigneurs très haut placés et très riches qui avaient souvent fait des séjours à l’étranger et, nul doute, en furent marqués. Ces voyageurs russes constataient qu’un peu partout en Europe une grande maison seigneuriale employait des Français auxquels certaines fonctions étaient réservées.

Parmi ces Français il y avait des précepteurs, figure emblématique dans l’Europe des Lumières, et pour la société russe. Comme les documents l’attestent, la profession de précepteur était dans un premier temps exercée par ceux qui ne trouvaient pas d’emploi plus valorisant.

Les Français qui séjournent et parfois s’installent en Russie dans la deuxième moitié du règne d’Élisabeth (les années 1750) sont souvent fort cultivés. À ce titre la différence par rapport à la première moitié du règne est frappante. En effet, c’est dans les années 1750 qu’on voit arriver toute une pléiade d’artistes: le jeune Le Prince, Gillet, les frères Lagrenée, Tocqué, Vallin de la Mothe… Le règne d’Élisabeth et celui de Catherine II voient aussi débarquer des aventuriers et des journalistes français: d’assez connus comme Tschudi, Gallien de Salmorenc, de Mainvilliers ou Chaumeix, l’adversaire de Voltaire, voire de plus obscurs mais souvent non moins talentueux, par exemple le chevalier Desessart. Et c‘est aussi dans la deuxième partie du règne d’Élisabeth qu’apparaissent plusieurs titres de presse francophone, une autre avancée du français en Russie. Les journalistes français cités ci-dessus jouent dans ce processus le rôle des plus importants.


2.La grande noblesse et le français

3.Le français dans les autres couches de la population

 

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