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Grandguillaume, Gilbert. « La Francophonie en Algérie », Hermès, La Revue, vol. 40, no. 3, 2004, pp. 75-78.

Gilbert Grandguillaume, maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales, Paris.

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Plan de l’article

Les problèmes liés à la francophonie en Algérie
L’état de la francophonie en Algérie
Des perspectives ouvertes


Résumé

Hermès, La Revue 2004/3 (n° 40)
Hermès, La Revue 2004/3 (n° 40)

Comment la Francophonie est-elle perçue dans l’Algérie d’aujourd’hui ? Certes, comme ailleurs, Francophonie n’y est pas francophilie, car l’Algérie a développé depuis longtemps, et encore plus depuis 1830, des racines du côté d’une identité arabo-islamique. Toutefois le français, langue d’oppression coloniale, y est aussi langue d’ouverture à la modernité, de libération des tabous traditionnels. Le pouvoir politique a utilisé cette quête légitime d’une identité autre que française pour tenter d’imposer un monolinguisme arabe. La tendance actuelle de retour au français, dans l’écrit et dans l’oral, se fait dans une perspective multilingue, qui rend sa place au français, mais aussi aux langues maternelles berbère et arabe parlé. Toutefois la francophonie sera d’autant mieux acceptée qu’elle saura laisser sa place à la langue arabe internationale.


TEXTE INTÉGRAL

L’Algérie est un grand pays francophone et pourtant elle ne fait pas partie de la Francophonie. Pour comprendre ce paradoxe, il faut réaliser que la langue française en Algérie est l’objet d’une forte ambivalence, qui présente des aspects sociaux, culturels, politiques et identitaires. L’Algérie a été constituée par la France qui lui a en même temps nié toute identité propre : « L’Algérie, c’est la France », a-t-on longtemps répété. La langue française est ainsi au cœur d’un nœud complexe. Il faut donc exposer ces problèmes, examiner la situation actuelle et s’interroger sur les perspectives ouvertes.


Les problèmes liés à la francophonie en Algérie

Le paysage linguistique de l’Algérie est multilingue. Citons d’abord l’arabe, langue du Coran et de l’islam. Dénommé arabe classique, seule langue arabe écrite, considéré comme sacré et affecté aujourd’hui à des usages profanes, il s’est trouvé en position difficile durant la colonisation. En effet, la langue française prit sa place dans l’enseignement et pour les usages officiels. L’ouverture au monde moderne se fit par le français. Par ailleurs, la langue maternelle est représentée par des parlers arabes et par des parlers berbères dans certaines régions telles que la Kabylie. Bref, en 1962, tout le pays fonctionnait en français : enseignement, administration, environnement, secteur économique. Du fait de l’extension de l’enseignement avec l’indépendance, la langue française s’est beaucoup plus implantée en Algérie qu’elle ne l’avait fait durant la colonisation. Toutefois, le gouvernement algérien voulait réaliser la « face culturelle de l’indépendance » en mettant à la place de la langue française la langue arabe, non pas la langue parlée, mais la langue arabe standard issue de l’arabe coranique : ce fut l’objet de la politique linguistique d’arabisation. En dépit de résistances diverses, cette opération fut menée à son terme dans les années 1980 jusqu’à la production de bacheliers en arabe. Le français a continué à être enseigné comme langue étrangère à partir de la quatrième année de l’enseignement primaire, mais sa place a été réduite : le tableau suivant donne une idée de cette évolution en ce qui concerne le nombre de maîtres dans l’enseignement primaire selon la langue qu’ils utilisent.

Effectifs des enseignants du primaire

Source : ministère de l’Éducation nationale, Alger.

En ce qui concerne l’enseignement supérieur, son arabisation fut largement entamée, notamment dans les sciences humaines, mais le secteur économique (et en partie administratif) a continué à être géré en français (ou, à la rigueur, en anglais).

Cette politique d’arabisation s’est déroulée de façon conflictuelle, à la différence de ce qui s’est passé en Tunisie et au Maroc, où une option de bilinguisme franco-arabe a été généralement assumée. Ce bilinguisme fut pratiqué dans les premières années de l’indépendance, mais le conflit qui opposait deux couches de la société a visé à éliminer la langue française. Les enjeux en étaient idéologiques, mais aussi économiques : il s’agissait pour les arabisants de prendre les places occupées par les francisants, au besoin en créant chez eux une mauvaise conscience fondée sur le lien langue française/France/colonisateur. Ainsi, cette politique s’est imposée dans un climat d’hypocrisie sociale (la langue française demeurant la langue de la réussite réservée à l’élite) et a conduit à une faillite du système d’enseignement, constatée tant par les personnalités politiques (présidents Boudiaf, Bouteflika) que par des commissions de réforme de l’enseignement (révélant, par exemple, le taux important d’échecs à l’examen du baccalauréat). De plus, cette politique d’arabisation s’est trouvée discréditée à partir des années 1980 par le lien qu’elle a entretenu avec le mouvement islamiste qui a utilisé les enseignants arabisants pour sa propagation. Elle l’a été enfin par le fait que ses promoteurs se sont opposés non seulement à la langue française, mais aussi aux langues parlées, arabes et surtout berbères, ce qui a engendré, de la part des Kabyles principalement, une opposition déterminée à cette politique.

Au mépris de considérations pédagogiques, l’arabisation a été l’instrument d’un clan politique ; elle a été un moyen de conquête d’une partie du pouvoir. Elle était en même temps utilisée par le régime en place qui recherchait une légitimité dans la référence à l’islam et dans l’hostilité à la France. Or ce même pouvoir, considéré dans les années 1980 comme autoritaire et corrompu, avait utilisé la langue française pour la gestion du pays : de ce fait, celle-ci avait pris aux yeux des masses une connotation oppressive. Mais comme elle bénéficiait, par ailleurs, d’une image positive d’ouverture à la modernité et de libération des tabous traditionnels, elle s’est trouvée au cœur d’une ambivalence, objet d’attachement et de rejet, sur le modèle de la relation à la France.


L’état de la francophonie en Algérie

Aujourd’hui, la langue française tient en réalité une grande place en Algérie. Elle est enseignée à partir de la quatrième année du primaire. Il est question de le faire dès la deuxième année et de reprendre la formation d’enseignants de français, négligée depuis les années 1980. Elle a sa place dans le secondaire, comme langue étrangère, et dans le supérieur, surtout dans les matières scientifiques. Elle est pratiquée dans de nombreuses écoles privées (autrefois interdites). Elle est toujours considérée comme la clé nécessaire pour poursuivre des études (notamment à l’étranger) ou pour trouver un emploi. Sa connaissance est liée pour les jeunes à l’espoir d’émigrer. Elle est présente dans les foyers par la télévision ; les quotidiens publient en effet les programmes de la télévision française, de telle sorte qu’une fraction importante de l’opinion algérienne vit à l’unisson de la vie publique en France. Une bonne proportion de la presse, privée ou publique, est publiée en français. Quant au secteur économique, il ne fonctionne qu’en français ou en anglais. La loi de généralisation de la langue arabe, adoptée en décembre 1996, n’a été suivie d’aucune application. Ainsi, à la différence des années 1980, il n’y a plus en Algérie d’impératif politique susceptible d’exclure la langue française ou d’en interdire l’emploi.

Outre sa présence directe, le français est présent en Algérie dans le langage quotidien par son association aux autres langues parlées, dans le cadre de ce qu’on appelle l’alternance codique selon laquelle une phrase peut comprendre une alternance d’algérien, de français et de berbère. Le français est devenu une réserve pour les langues algériennes : arabes ou berbères, elles prennent des mots français auxquels elles donnent une forme locale : téléphonit-lu (« je lui ai téléphoné »), entend-on couramment. C’est donc une nouvelle façon de parler qui se crée en Algérie, à laquelle le français est associé, de même qu’il l’est à la création artistique d’auteurs, de chanteurs ou de comédiens, qui ont recours à trois langues d’expression : le français, l’arabe et le berbère. Une enquête récente de D. Caubet sur la création artistique [4] donne la parole à certains d’entre eux.


Des perspectives ouvertes

Lors du IXe sommet de la Francophonie, à Beyrouth, en octobre 2002, le président Bouteflika a prononcé devant les chefs d’État et de gouvernement un important discours exprimant l’ouverture de l’Algérie au monde extérieur. Il y participait en tant qu’invité personnel du président libanais. De fait, cette démarche ne s’est pas doublée d’une adhésion officielle à laquelle l’opinion algérienne n’est pas préparée. Dans le même temps, une commission de réforme de l’enseignement a travaillé durant une année (2001-2002). Son rapport n’a pas été rendu public, mais il s’est avéré qu’une partie importante de ses travaux a été dominée par l’opposition entre partisans et adversaires du français, dans le cadre d’une rénovation de la pédagogie et d’une modernisation de la structure d’enseignement.

Les conflits qui ont suivi ces travaux ont révélé la sensibilité d’une bonne partie de l’opinion à la question linguistique et ont témoigné d’un attachement profond à la langue arabe pour diverses raisons. Pour certains, l’échec de l’enseignement est lié à la part trop grande réservée au français dans le milieu social. De plus, l’attachement à la religion, à une forme de vie traditionnelle, la conscience de l’hypocrisie sociale qui entoure la question du français, la méfiance vis-à-vis d’un débridement des mœurs sous l’influence occidentale font qu’existe un large courant d’opinion attaché à la langue arabe, qui empêche le pouvoir de décider de certains changements, comme des mesures pour l’accroissement de la part du français dans les programmes et, encore plus, l’adhésion à la Francophonie. Toutefois, il existe aussi – et en partie chez les mêmes – un fort courant moderniste qui estime que la revalorisation de l’enseignement nécessite de donner une part plus grande au français (voire à l’anglais).

Ceci conduit à s’interroger sérieusement sur la place des langues en Algérie. Il est certain que l’arabisation, même mal conduite, répondait réellement à un souhait de la population d’être rattachée par cette langue à l’islam et au monde arabe. Or cette conscience existe toujours, réactivée quotidiennement par les événements de Palestine et d’Irak. C’est pourquoi les circonstances actuelles, qui pourraient conduire à donner une part trop belle au français, et ceci d’autant plus facilement qu’une large part de l’opinion le souhaite, doivent être considérées avec une grande prudence. En fait, l’Algérie a besoin des deux langues de culture, le français et l’arabe, pour des objectifs différents, complémentaires, mais potentiellement antagonistes. Aussi la meilleure solution à envisager dans le cadre de la Francophonie serait-elle d’aider l’Algérie à mettre en place un véritable bilinguisme, hors de l’opposition actuelle qui réserve le français au moderne et l’arabe à la tradition. Car c’est une promotion des deux langues qui est nécessaire, dans une coopération pédagogique qui aiderait l’arabe à se moderniser et le français à être assimilé. C’est seulement à cette condition que la perspective de diversité culturelle pourrait témoigner de sa sincérité, alors qu’une victoire trop facile du français sur l’arabe, à la faveur des déboires subis par la politique d’arabisation, pourrait réserver des lendemains amers.

Un colloque tenu à l’Institut du monde arabe, organisé par le ministère des Affaires étrangères (qui vient de mettre en place, en coopération avec l’Algérie, un important programme de formation de professeurs de français), a semblé admettre cette perspective, mais sa mise en œuvre ne pourra se faire que si la Francophonie n’est plus perçue comme un nouvel impérialisme linguistique, mais comme un cadre qui veut laisser leur chance à toutes les langues, à plus forte raison à une langue comme l’arabe qui plonge ses racines dans une longue histoire culturelle, dans laquelle l’Algérie reconnaît une part de son identité.


https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2004-3-page-75.htm


 

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