Par Gabriela SCURTU. Cet article est publié dans le cadre du projet de recherche Typologie des emprunts lexicaux français en roumain. Fondements théoriques, dynamique et catégorisation sémantique (FROMISEM), financé par le CNCSIS – UEFISCSU (contrat no. 820/2008).

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1. Introduction

Le vocabulaire néologique de la langue roumaine moderne a un caractère profondément hétérogène qui est dû à sa constitution sous l’influence de plusieurs langues: le néogrec, le russe, l’allemand, le français et, les derniers temps, l’anglais. La physionomie latine du roumain, les affinités spirituelles avec la romanité occidentale ont déterminé l’ouverture toute naturelle de cette langue vers la réception permanente des néologismes d’origine romane, notamment française. L’importance de l’influence française pour la redéfinition de la physionomie néo­latine du roumain, dans l’aire de la romanité sud-est européenne, est un fait incontestable qui a fait l’objet de nombreuses études portant sur des aspects des plus variés tels que: l’aspect quantitatif de cette influence dans le vocabulaire général ou dans les lexiques spécialisés, les étapes de pénétration des mots d’origine française, le problème de l’adaptation des emprunts au système phonétique, orthographique ou morphologique du roumain, les domaines de manifestation de ces termes, leur évolution sémantique dans la langue réceptrice, etc.

Les études portant sur la problématique de l’emprunt lexical suivent, en principe, deux types de démarches: une démarche descriptive qui s’attache à classer les emprunts selon des critères formels et sémantiques et une autre diachronique, qui remonte la filière de l’emprunt (étymologie: simple, multiple, directe, indirecte, voie de pénétration, etc.). Les deux s’entremêlent, le plus souvent, pour offrir une image d’ensemble sur ce phénomène particulièrement complexe qu’est le contact linguistique réalisé par l’emprunt.


2. L’influence française

Une appréciation de l’influence globale qu’une langue peut exercer sur une autre (en nous limitant strictement au domaine du lexique), pourrait prendre en compte les aspects suivants:

a) Les emprunts (envisagés au sens d’«unité acquise à travers un processus d’intégration d’une unité lexicale appartenant à une autre langue» (Buchi 2010: 5), à partir du xénisme à l’unité assimilée. On distingue à cet égard, dans le cadre de l’influence française:

(i)     des mots à étymon français bien établi, par exemple: jurnal (du fr. journal); urgenfâ (du fr. urgence);

(ii)   des mots a étymologie multiple, y compris française, par exemple: pasional (du fr. passionnel, lat. passionalis), standard (du fr., angl. standard);

(iii)    des mots pour lesquels les dictionnaires proposent d’autres étymologies, mais renvoient également au français, par exemple: uzufructuar (du lat. usufructuarius, cf. fr. usufruitier), palat (du lat. palatum, it. palato, cf. fr. palais);

(iv)     des dérivatifs, par exemple: neo- (du fr. néo-), uni- (du fr. uni-).

b) D’autres catégories à travers lesquelles se manifeste l’influence française sont:

(i)  les mots calqués sur le français:

– soit en ce qui concerne le sens (par exemple undâ, hérité du lat. UNDA, mais avec le sens de «propagation d’une oscillation …» d’après le fr. onde);

– soit en ce qui concerne la forme (par exemple ultramodernist, formé de ultra- + modernist, d’après le fr. ultramoderniste);

(ii)                les dérivés formés sur le terrain de la langue roumaine à partir d’une base empruntée (et la difficulté qu’il y a de dissocier entre les mots dérivés formés en roumain ou empruntés tels quels au français; v. infra 5.2.).

À cela s’ajoutent d’autres situations qui ne feront pas l’objet de cet article, telles que l’emprunt phonétique et / ou graphique – lié étroitement à celui lexical (par exemple nescafé, bleu), l’emprunt syntaxique (les phénomènes d’interférence syntaxique et phraséologique), etc.


3. Études sur l’importance de l’influence française

Le statut des éléments lexicaux d’origine romane a été étudié et mis en évidence dans le cas du roumain par des études soit ponctuelles, portant sur l’œuvre d’un certain auteur ou dans un style fonctionnel, soit globales, à partir de traductions ou d’ouvrages lexicographiques. Certains de ces ouvrages présentent également un intérêt théorique et méthodologique par les précisions qu’ils apportent ou par les directions de recherche qu’ils ouvrent. Une mention spéciale doit être faite pour les études de statistique sur l’élément lexical d’origine française (souvent dans un contexte général ou roman).

3.1. Se référant à l’ensemble du fonds lexical néologique, Th. Hristea (1984) l’a évalué à approximativement 50.000 mots, en excluant les termes techniques et scientifiques, de stricte spécialité. Ceux-ci ont été pris en compte, entre autres, par Dimitrie Macrea (1982), qui, en s’occupant de l’étude des néologismes à étymon français, remarquait le fait que 27% sur l’ensemble des termes techniques et scientifiques sont issus du français. Cependant en cumulant le montant des termes que le roumain doit uniquement au français avec les termes à étymologie multiple, le chercheur a obtenu un total de 73,39%.

3.2. À son tour, Florica Dimitrescu (1994) a étudié les 3.749 néologismes enregistrés dans le DCR (1982), dictionnaire qui comprend des mots entrés en roumain après 1960, termes rencontrés notamment dans la presse (parce qu’elle a le rôle de refléter des langages hétérogènes). La conclusion la plus importante de cette étude porte sur le fait que la place des éléments d’origine romane vient en tête de toutes les autres influences, la place centrale revenant au français, suivi, mais à une distance respectable, d’autres langues (italien, espagnol, portugais et latin littéraire), alors que la toile de fond est tissée des mots du fonds traditionnel de la langue roumaine, à savoir: français – 715 mots; italien – 70; espagnol – 18; latin – 16; portugais – 2. Ce qui, rapporté à l’ensemble des mots enregistrés dans le dictionnaire, représente, pour le français, un pourcentage de 19,3%; si l’on y ajoute les autres éléments romans, la proportion s’élève à 21,3%. Tous ces éléments latino-romans, avec un pourcentage supérieur à 21% renforcent le caractère roman de la langue roumaine, contribuant ainsi à la reromanisation de son lexique.

3.3. Enfin, nous voulons mentionner une autre étude pertinente pour le sujet pris en discussion, réalisée, dans un contexte roman, sous la coordination de Marius Sala, le Vocabularul reprezentativ al limbilor romanice (VRLR 1988), ouvrage avec une valeur fonctionnelle toute particulière, qui se propose de dresser l’inventaire des unités lexicales représentatives pour l’ensemble du vocabulaire, en appliquant les mêmes critères de sélection, à savoir: l’usage, la richesse sémantique et la force dérivative. Le vocabulaire représentatif de la langue roumaine (VRR) est formé de 2.581 mots. Leur analyse du point de vue étymologique fait ressortir une grande variété des classes étymologiques, dont 5 seulement sont plus riches, totalisant 89,16% sur l’ensemble du VRR: 1. l’élément latin hérité: 782 = 30,29%; 2. les créations lexicales sur le terrain du roumain: 637 = 24,68%; 3. les mots à étymologie multiple: 457 = 17,70%; 4. les mots d’origine slave: 233 = 9,02%; 5. les emprunts au français: 193 = 7,47%. Mais le nombre des emprunts au français augmente considérablement, atteignant 22,12% et occupant la 3ème position, en y ajoutant les 378 mots à étymologie multiple (dont aussi française).

3.4. Le groupe de recherche FROMISEM a réalisé un glossaire d’emprunts lexicaux au français, représentant la première tentative de constitution d’un corpus de mots d’origine française, à partir des termes enregistrés dans le dictionnaire explicatif le plus usuel de la langue roumaine, le DEX (1998), dans sa variante électronique, le DEX on line. Il permettra de réaliser une statistique sur l’ensemble des élémentx lexicaux à étymon français dans la langue roumaine (mots d’origine française exclusive et mots à étymologie multiple, y compris française), ainsi que sur la force dérivative de ces éléments (par exemple autour de l’entrée SOFISTICA, vb. – du fr. sophistiquer – sont groupés les dérivés: sofisticare, s.f., sofisticat, -â, adj., nesofisticat, -â, adj., desofisticare, s.f. et ainsi de suite).

Le grand nombre de lexèmes enregistrés dans le corpus indique l’influence extraordinaire qu’a eue le français pour la constitution du fonds lexical de la langue roumaine, influence qui s’est manifestée pratiquement dans tous les secteurs du vocabulaire. En effet, la terminologie scientifique et technique, sociale, politique, administrative, juridique, économique, artistique n’est plus à concevoir aujourd’hui sans l’apport quantitatif, mais aussi qualitatif, des mots d’origine française

L’appréciation du grand linguiste suédois Alf Lombard à cet égard doit constituer un point de repère pour les spécialistes quand ils parlent de l’individualité très marquée dont le roumain fait preuve dans le cadre de la romanité. Nous citons Sanda Sora (2006: 1728): «La pénétration massive de mots français qui ont remplacé des mots plus anciens d’origine non-romane a eu pour conséquence le changement du pourcentage étymologique du vocabulaire roumain en faveur des mots romans, phénomène qui est connu sous le nom de ‘rereomanisation’ et que Lombard (1969: 646) considère ”unique au monde, en ce qui concerne les emprunts à distance”».


4. Brève illustration

Pour mettre en évidence les diverses modalités sous lesquelles se présente l’influence française au niveau du lexique, nous nous servirons d’une brève illustration réalisée à partir du DEX 1998. La lettre N, avec un montant d’environ 1.840 mots-titre, peut être considérée comme un échantillon représentatif pour l’ensemble du dictionnaire utilisé pour cette illustration.

L’élément français y est représenté de la manière suivante:

– 423 mots sont d’origine française (sans compter les dérivés);

– 97 mots ont une étymologie multiple, y compris française, dont:

– 37 combinent le français à diverses langues – romanes ou non (italien, allemand, anglais, néogrec, russe);

– 38, entrés par l’intermédiaire du français, sont des mots ‘savants’ (des latinismes);

– 22 mots sont entrés par le biais de plusieurs langues à la fois (latin, français, italien, allemand, néogrec, russe).

D’autre part, nous sommes à même de préciser que l’élément latino-roman (sauf l’élément français) y est représenté de la manière suivante:

– 10 mots sont d’origine italienne;

– 3 mots sont d’origine latine savante;

– 10 mots à étymologie multiple, y compris latine savante, sont entrés par l’intermédiaire de l’italien;

– 1 mot combine l’origine latine avec le néogrec et l’allemand.

Deux remarques, au moins, s’imposent:

a)  d’une part, le fait que l’ensemble du fonds lexical d’origine française (exclusive ou à étymologie multiple) remonte à 520 unités, soit presque 30% sur l’ensemble du corpus analysé, alors que le fonds néo-latin, dans son ensemble, remonte à 544 unités;

b)  de l’autre, que la grande majorité des mots à étymologie multiple (un peu plus de 80%) sont entrés en roumain par la filière de la langue française, ce qui est encore un argument pour le rôle de cette langue dans la reromanisation, la relatinisation et donc la modernisation du lexique de la langue roumaine.


5. Les points controversés dans l’analyse des emprunts

Les problèmes ‘litigieux’ que pose une telle analyse se rapportent, à notre avis, à deux points essentiels: les mots à étymologie multiple et les mots dérivés, donc les étymologies controversées.

5.1. Les mots à étymologie multiple

Dans le cas de la langue roumaine il est souvent bien difficile de déterminer la voie de pénétration de nombreux néologismes: leur forme permet de leur attribuer plusieurs sources, alors que la date de leur première attestation n’est souvent pas mentionnée dans les dictionnaires. Pour les néologismes récents se pose aussi le problème de l’emprunt à une langue internationale (tel l’anglais) réalisé directement ou par la filière d’une autre langue, qui est le plus souvent le français.

Les emprunts à étymologie multiple (concept introduit par Al. Graur 1950) regroupent des mots qui ont pénétré par plusieurs voies.

Par exemple, dans le cas du mot inginer (cf. Hristea 1968), souvent expliqué par le français (même aujourd’hui, v. par exemple in MDN), cette étymologie est difficile à admettre, pour des considérations d’ordre phonétique (en conformité avec les normes d’adaptation des emprunts au français, ingénieur aurait dû aboutir en roumain à *ingeni-or / injeni-or, cf. skior, trior). D’ailleurs on accepte pour ce mot une étymologie multiple, tout en indiquant le français en première position, bien que l’italien ingegnere (consolidé par l’influence d’autres langues – français, allemand) puisse mieux expliquer la forme roumaine. Ce qui explique les fluctuations fréquentes d’un dictionnaire à l’autre, dans le cas des mots considérés comme ayant une étymologie multiple.

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