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Doss Madiha. Le français en Egypte. Histoire et présence actuelle. In: Cahiers de l’Association internationale des études francaises, 2004, n°56. pp. 75-98.

www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_2004_num_56_1_1528

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Plan

  •     Survol historique
  •     Changement de la communauté francophone
  •     La situation actuelle de l’enseignement du français en Egypte
  •     Facteurs favorisant l’apprentissage du français
  •     Représentations du français par certains de ses locuteurs
  •     Problématique de la perception des langues

LE FRANÇAIS EN ÉGYPTE

HISTOIRE ET PRÉSENCE ACTUELLE

Communication de Mme Madiha DOSS (Université du Caire) au LVe Congrès de l’Association, le 7 juillet 2003

 

PREMIÈRES PAGES

Les pages qui suivent sont consacrées à une réflexion sur le français en Égypte. Il у sera question de sa présence actuelle, du statut de cette langue, de l’attitude et des représentations que s’en font apprenants et locuteurs, et finalement de son usage particulier en Égypte aujourd’hui chez des apprenants.

La première partie consiste en un survol historique de la présence et de l’enseignement du français. Dans la deuxième partie est esquissée la situation actuelle de l’enseignement du français en Égypte. Les facteurs qui favorisent l’apprentissage de cette langue sont traités dans la troisième partie. Dans la quatrième partie, je passe à la question des représentations que les locuteurs se font du français. Dans la cinquième partie, on trouvera un bref aperçu du contexte sociolinguistique qui permet de comprendre et d’apprécier les productions langagières illustrant le français selon le corpus que nous avons choisi. Le corpus dont je me suis servie pour fonder les remarques linguistiques relève de plusieurs sources : des interviews menées par des collègues chercheurs dans leurs travaux respectifs, et mes propres relevés recueillis au cours des années d’enseignement au département de français de la Faculté des Lettres de l’Université du Caire.


Survol historique

L’histoire des liens qui se sont établis entre l’Égypte et la France, rencontre de deux pays de développement inégal sur les plans de la civilisation, de la technique et de la culture, ne me semble pas à refaire ici. Le français devient, après l’hégémonie de l’italien, la langue étrangère la plus répandue dès la fin du xixe siècle. Comme l’indiquent des statistiques de 1917, bien que les ressortissants français aient été en nombre bien inférieur aux personnes d’autres nationalités étrangères résidant en Égypte, le français restait la langue étrangère dominante, dépassant l’expansion de l’anglais, langue de l’occupant. En effet, le français ne se limitait pas à la communauté des ressortissants français, mais représentait une lingua franca pour les membres des différentes communautés étrangères ou d’origine étrangère qui vivaient en Égypte, et plus particulièrement au Caire. Le français devient aussi la langue de distinction pour les Égyptiens, par l’intermédiaire des tuteurs et souvent des gouvernantes, ou par les écoles qui enseignent le français et l’emploient également comme langue d’enseignement. Pour la seconde génération d’apprenants, le français deviendra la langue de communication dans les familles, la langue privilégiée de l’enseignement secondaire, et deviendra bientôt un facteur de distinction pour les membres de la classe dominante.

Depuis le XIXe siècle et jusqu’aux années 1950, le français fut, comme on le sait, la langue de l’administration, de la Cour, des affaires ainsi que des sociétés scientifiques qui employaient le français comme langue de communication. D’autre part, nombre de journaux et de revues paraissaient en français, dont des revues à portée féministe.

Pour ce qui est de l’enseignement, c’est dès 1836 que sont créés les premiers établissements qui emploient le français comme langue d’enseignement.

Bien que la période de 1882 à 1936 ait été considérée comme celle du monopole du français, il n’en reste pas moins vrai que cette langue s’est trouvée durant cette période, comme à des périodes ultérieures, dans une relation de compétition et de conflit avec les autres langues en présence, à savoir l’arabe et l’anglais.

Avec l’arabe, le conflit s’exprimait par la lutte entre le français, la langue étrangère introduite au nom de la modernisation et de la transmission des sciences, et l’arabe, la langue nationale à laquelle faisaient appel les tenants de la revendication nationale. Le conflit s’exacerbe autour des années 1920 avec le mouvement national de 1919.

C’est presque à cette même date que le français commence à perdre du terrain ou « échoue à assurer sa pérennité » ; les années du premier conflit mondial sont le moment où l’occupant britannique commence à se préoccuper de répandre et de consolider la présence de la langue anglaise, particulièrement auprès des fils de la classe dominante. C’est dans le contexte de ce double conflit que le français commence une chute qui se confirmera davantage dans les années 40 et 50.

Par la suite, et dans les décennies où l’Égypte passe à une nouvelle phase de son histoire après la révolution de 1956, le français changera de statut.


Changement de la communauté francophone

Ce changement se réalise à cause de plus d’un facteur. D’abord, cette langue avait été le moyen de communication des membres de communautés diverses. Or ces communautés menacées par un nouvel ordre économique, social et culturel commencent à quitter l’Égypte autour du milieu du XXe siècle. D’autre part, avec la politique de la Révolution de 1952, la législation des écoles enseignant le français ou plus exactement en français réduira la place de cette langue, ce qui changera définitivement la nature du statut et de l’usage de cette langue.

La communauté des « francophones » va à partir de ce moment changer. Si celle-ci a été un jour constituée des communautés mixtes, de la bourgeoisie traditionnelle, d’origine turque, levantine, ou tout simplement de la bourgeoisie locale, les choses changent lentement mais sûrement.

Je me rapporterai ici à une recherche menée, à la fin des années 1970, par G.Borelli et R. libert qui ont tous deux enseigné au Département de français de la Faculté des Lettres à l’Université du Caire, le premier comme professeur de littérature, le second comme historien. Constatant à travers les résultats d’une enquête le changement qui s’est opéré dans le recrutement des étudiants de français, ils interprètent ce phénomène comme le signe d’une mutation profonde qui se serait opérée dans la société égyptienne : « …la clientèle de la section de français de l’Université du Caire n’est plus essentiellement composée de jeunes filles issues de l’ancienne bourgeoisie francophone ». Pour leur travail, les auteurs se sont fondés sur l’analyse des données d’une enquête qui portait sur le lieu de résidence des étudiants, la profession de leurs parents, les ascendances étrangères, l’origine scolaire et la tradition linguistique. Les résultats de l’enquête s’accordent avec l’observation faite par M. Francis-Saad (1992), selon laquelle le français est devenu une langue que l’on acquiert à l’école et non plus dans le milieu familial.

De ce fait, les locuteurs du français d’Égypte, surtout ceux de moins de cinquante ans, sont des personnes qui ont acquis le français principalement dans le cadre scolaire. C’est le français de tels locuteurs qui fera l’objet de cette étude et non pas celui des « francophones traditionnels », héritiers d’une communauté pour qui cette langue était une langue maternelle, de communication quotidienne.


La situation actuelle de l’enseignement du français en Égypte

Pour la majorité des locuteurs du français donc, le français n’est plus une langue maternelle ou une langue seconde. Le français est devenu une langue étrangère qui s’apprend à l’école ou dans les centres culturels, dans un but d’ouverture générale, ou pour des objectifs spécifiques.

Aujourd’hui, les écoles où le français est enseigné comme première langue font partie de l’ensemble des écoles de langue dans lesquelles environ 50 000 élèves sont scolarisés ; cela à côté des écoles de langues délivrant un enseignement en anglais et aussi -dans une petite proportion- en allemand.

Les écoles où le français est employé comme langue d’enseignement sont des établissements privés qui sont au nombre de 51, principalement des congrégations religieuses ou l’ensemble des lycées El-Horéyya. On trouve aussi des établissements dits « d’investissement ». Ce sont des écoles privées créées dans les années 70, et qui jouissent d’une plus grande autonomie par rapport aux écoles traditionnelles. Ainsi le nombre d’établissements enseignant en français croît, mais peu relativement aux écoles de langue anglaise.

Pour ce qui est du nombre d’heures, dix à douze périodes sont programmées dans le cycle primaire pour l’enseignement du français dans les écoles de langue ; notons d’autre part que dans toutes ces écoles de langue, les matières scientifiques sont enseignées en langue étrangère.

Dans les établissements autres que les écoles de langue, le français est enseigné comme première langue à une minorité d’étudiants (6 000 environ, d’après les chiffres cités par M. Francis-Saad, 1992) pour six périodes par semaine. Comme seconde langue, le français est étudié par presque tous les élèves du cycle secondaire à raison de deux heures par semaine. Selon la même source, le nombre d’Égyptiens qui ont accès à une connaissance du français à travers l’enseignement public s’élève à deux millions.

Pour ce qui est des Facultés de Lettres et de Pédagogie, on compte quinze départements de langue et de littérature françaises. Dans ces institutions, l’essentiel de l’enseignement est constitué de cours consacrés à la littérature et souvent les cours qui portent un intitulé de langue ou de linguistique sont aussi des cours où la langue s’enseigne à travers des textes littéraires.

Une université française a été créée et a ouvert ses portes en septembre 2002 ; elle offre durant cette première année d’activité deux formations : une formation de langues étrangères appliquées et une autre de gestion. Elle doit débuter l’année académique 2003/2004 par la création d’une formation nouvelle en ingénierie. Il est encore prématuré de se prononcer sur l’effet de l’enseignement en langue française exercé dans les filières francophones des universités nationales et à l’Université française d’Égypte sur les usagers.

Pour qui est familier des Facultés de Lettres et de Pédagogie des universités égyptiennes, c’est un fait bien connu que ce sont les études littéraires qui jouissent de la place dominante dans l’enseignement.

Dans ces Facultés (à quelques exceptions près) la primauté est accordée à l’enseignement littéraire, quel que soit le niveau des étudiants.

Si elle est défendue par les enseignants, cette répartition favorisant ostensiblement l’enseignement de la littérature est ressentie comme un poids par de nombreux étudiants qui auraient préféré un enseignement plus vivant, plus pratique. En dépit de cette remise en question, on peut constater chez les étudiants des sections de français une tendance à rester proches d’une norme assez élevée ou du moins d’une norme de l’écrit, même lorsqu’il s’agit de communiquer oralement, ce qui s’explique encore une fois par le fait que le français s’apprend et se pratique surtout et parfois uniquement en situation scolaire.

Cet aspect de l’enseignement qui privilégie l’étude de la littérature aux dépens d’une formation qui tiendrait compte des aspects plus pratiques, pourrait s’expliquer par plusieurs facteurs.

Le français comme l’arabe sont des langues à longue tradition littéraire. La place de prédilection où est tenue l’étude de la littérature explique sans doute en partie que l’apprentissage par la littérature soit privilégiée aux dépens de celui qui pourrait se faire au moyen de textes non littéraires.

Dans le cas de la langue arabe, non seulement la littérature est hautement valorisée, mais de plus dans la diglossie qui caractérise cette langue, seule la variété élevée, l’arabe classique ou littéraire, est reconnue comme digne d’attention au niveau des études scolaires.

Pourquoi un enseignant de tradition arabe aurait-il vis-à-vis de l’enseignement d’une langue seconde une attitude différente de celle qu’il a à l’égard de la sienne ? Dans les deux cas il s’agit de langues à tradition et, de ce fait, on vise dans leur transmission à faire valoir cette tradition linguistique et culturelle. Si c’est la norme classique, ou du moins standard, qui est reconnue pour la langue arabe, pourquoi en serait-il autrement pour la langue étrangère, qui de surcroît est associée à un outil de communication pour les privilégiés ?

Ces observations portent à repenser les pratiques de la pédagogie du français, en insistant sur l’idée que toute réflexion portant sur le français et sa vie en Égypte ne peut se faire sans établir de lien avec la situation socio-linguistique de l’arabe et de ses pratiques pédagogiques.


Facteurs favorisant l’apprentissage du français

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