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Gillot, Gaëlle. « Du paradis à Dream Park, les jardins dans le monde arabe : Damas, Le Caire, Rabat », Annales de géographie, vol. 650, no. 4, 2006, pp. 409-433.


Résumé

Évocations du paradis sur terre, les jardins arabo-musulmans, aménagés selon des règles relativement précises, ont voyagé et ont fécondé l’imaginaire de toute une région, et de l’Occident, tout en étant un élément constitutif et caractéristique des villes de cette aire géographique. Ils correspondent à une sorte d’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane. Au XIXe siècle, un mouvement de modernisation des villes, soit recherché par les pouvoirs locaux soit imposé par les colonisateurs a introduit le jardin public et a induit dans l’aménagement urbain une rupture franche avec la tradition paysagère arabe. La représentation occidentale de la ville, hygiéniste et donc riche en jardins publics, est devenue le canon de la ville moderne. Ayant perdu leur symbolique de modernité pendant les années de croissance incontrôlée des villes, les jardins publics ont été abandonnés pour redevenir depuis les années 1970-1980, sous la forme d’espaces verts de nouvelles panacées aux maux urbains. Au cours de cette mutation de vocabulaire, ils ont également perdu leur sens d’espace public pour devenir des jardins dévoués aux distractions et ont été graduellement privatisés, ce qui a favorisé l’émergence de nouveaux types de lieux de loisirs, suréquipés, payants et sur le modèle de Disney Land. Ces trois phases des jardins correspondent à trois époques et à trois types de sociétés, et symbolisent une longue marche vers la perte de la spécificité arabe des villes.

Plan de l’article
1 Les jardins de l’imaginaire
1.1 Les jardins fondateurs. Mythes, paradis, et âge d’or de la civilisation arabo-islamique
1.2 Des jardins dans et autour de la ville : un trait commun
2 L’adoption de la modernisation « à l’occidentale » des villes arabes
2.1 La représentation occidentale de la ville devient le canon de la modernité
2.2 L’aménagement des jardins publics : la modification des références urbaines et imaginaires
2.3 Au sein de cette révolution urbaine, une résistance esthétique : des jardins publics orientalisants
3 De l’abandon à la privatisation : les jardins contemporains, et les parcs de loisirs
3.1 Le jardin public perd sa symbolique de modernité face à une croissance urbaine incontrôlée
3.2 Concessions et transformation des jardins en espaces commerciaux
Conclusion

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Gaëlle Gillot MCF IEDES-Paris 1 IEDES, CRIA, UMR Géographie-Cités 45 bis Avenue de la Belle Gabrielle 94130 Nogent sur Marne


Le jardin est un objet singulier qui peut en dire long sur les sociétés, leurs représentations et réalisations. Dans le monde arabe, il renvoie de façon inévitable à Babylone, à l’Alhambra ou encore aux lieux secrets du Bagdad des Mille et Une Nuits. Il évoque immanquablement le rêve d’un espace paisible et secret.

Ces jardins-là, clos et privés, ont structuré les villes arabes et leur ont donné une forte identité paysagère et culturelle. Mais ils appartiennent désormais à l’histoire et au patrimoine. S’ils ont été des modèles, ils ne le sont pas demeurés dans des villes, telles que Rabat, Damas ou Le Caire qui ont profondément changé depuis l’époque mythique des Abbassides ou des Omeyyades, et ont adopté de nouveaux modèles urbains, de gré ou de force.

Face à l’histoire millénaire des jardins privés de l’Orient arabe, les jardins publics n’ont qu’une histoire récente à opposer. Elle est liée aux échanges culturels et idéologiques entre l’Europe – et en particulier la France – et le monde arabe, mais aussi à l’histoire coloniale du bassin méditerranéen. Le jardin public est né en Europe et a pris son sens contemporain notamment à Paris sous le Second Empire. Il a été exporté dans le monde arabe et son influence sur les tissus urbains provient de son lien avec la fondation d’un espace public urbain, et ne peut être distingué du mouvement urbanistique moderne qui a modifié les façons de se représenter et de faire la ville, de même que les références utilisées.

Les transformations du jardin sont révélatrices de l’évolution de la ville, qui elle-même informe sur l’époque et le type de société. Dans le monde arabe, les modifications de formes et d’esprit de ces espaces rendent compte du passage d’une « ville arabe » à une ville fortement marquée par une modernité à l’Occidentale. Les jardins publics du monde arabe sont aujourd’hui davantage inspirés par Disney Land que par l’Alhambra. De l’imaginaire au spectacle commercial, des jardins antiques rêvés aux nouvelles formes de parcs de loisirs, la mutation de la ville arabe peut se lire à travers celle de ses jardins qui éclaire une dynamique des formes et des représentations de la ville au fil du temps.

Elles se rattachent à un mouvement général de « correction » des identités régionales qui met en lumière une circulation des modèles et une perte de spécificité. Nous l’analyserons à partir de l’étude de la charge imaginaire des jardins mythiques de l’Orient arabe, des bouleversements urbains de l’époque coloniale, et en cherchant à dégager la tendance récente des jardins dans ces trois villes. Du jardin-paradis, au jardin-distraction enpassant par le jardin-hygiéniste, la forme des espaces raconte trois époques, trois conceptions des jardins et trois types de sociétés.

1 Les jardins de l’imaginaire
1.1 Les jardins fondateurs. Mythes, paradis, et âge d’or de la civilisation arabo-islamique
1.2 Des jardins dans et autour de la ville : un trait commun

[…]

2 L’adoption de la modernisation « à l’occidentale » des villes arabes
2.1 La représentation occidentale de la ville devient le canon de la modernité

En Europe, aux XVIIIe et XIXe siècles, s’affirme la volonté de réformer la ville. La rendre respirable du point de vue de l’hygiène et socialement, et volonté de pratiquer le loisir dans un cadre moral amènent à réfléchir sur les formes urbaines. La société de la fin du XVIIIe et du XIXe siècles projette son idéal social et sa représentation de l’espace sur la ville. La nature se situe au centre de ce projet car elle est parée de toutes les vertus. Présente partout sous la forme nouvelle de jardins publics, lieux de prestige social et urbain, elle est considérée comme ayant le pouvoir d’assainir la ville, de guérir la société et de la distraire tout en l’instruisant. C’est notamment dans cette perception de la ville, que sont réalisés les travaux d’Haussmann à Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ses travaux ainsi que l’esprit dans lequel ils sont réalisés ont un impact très important sur la représentation des villes jusqu’en Orient.

L’Expédition d’Égypte (1798-1802), marque traditionnellement le début d’une influence occidentale importante sur le pays. À partir de cette période, l’influence française est indirecte d’un point de vue politique, mais très perceptible chez les dirigeants du pays et dans leurs modèles d’aménagement urbain. C’est le cas de Mohammed Ali, qui succède en 1805 aux Français à la tête de la province turque, secondé par des savants, des ingénieurs, des scientifiques, etc. qui restent en Égypte après le départ des troupes. Sous son gouvernement ont lieu les premières transformations (limitées) du Caire. Il introduit une nouvelle pensée de la ville (verte notamment), dont la réalisation symbolique la plus importante est l’aménagement de l’Azbakkiyya en parc public dès 1837.

C’est avec l’avènement d’Isma’îl, en 1863, que le Caire se transforme le plus. Les grands travaux du khédive prennent en partie leur source dans un séjour à Paris pour l’inauguration de l’exposition universelle de 1867, où les travaux d’Haussmann sont en voie d’achèvement. À son retour, Isma’îl se lance dans une vaste opération de modernisation du Caire, sur le modèle de Paris, pour offrir aux invités, à l’occasion de l’inauguration du Canal de Suez en 1869, une ville « moderne ». Il s’entoure de conseiller et de techniciens occidentaux que lui recommande Haussmann. Un service des promenades et des plantations est créé par Barillet Deschamps (en 1870) sur le modèle de celui de Paris. La période de modernisation de la ville du Caire détermine un mode d’urbanisation qui, au fil des projets et réalisations, met à l’écart les tissus anciens traditionnels, en se référant toujours plus à un modèle européen de ville verte, absolument dominant, perçu comme le véhicule de la civilisation moderne.

Dans le même temps, la France poursuit une campagne d’expansion territoriale animée, au-delà des intérêts géopolitiques et économiques, par un credo colonial qui veut que la colonisation soit le symbole d’une certaine forme de civilisation. C’est dans ce contexte qu’au cours des quinze années qui suivent la première guerre mondiale, environ 120 000 Français s’installent au Maroc considéré comme un pays neuf, un nouveau « Far Ouest », et que la population de Damas croît considérablement à partir de l’instauration du mandat français sur la Syrie en 1920. À Rabat comme à Damas, contrairement au Caire, l’influence française est donc directe. Elle est également décalée d’environ un demi-siècle par rapport à l’Égypte. Au Maroc comme en Syrie, les Français prennent totalement en main la modernisation des villes. Ces dernières leur paraissaient chaotiques, désordonnées, sales, inextricables et labyrinthiques.

La modernisation urbaine, qui amène à la construction de nouvelles villes à côté des villes traditionnelles est un instrument d’affirmation d’une puissance étrangère. Les modèles urbains mis alors en place par l’administration française à Rabat et à Damas sont des plus modernes, propres à démontrer la suprématie culturelle et technique de la France et de légitimer sa domination coloniale. Plus encore, la construction des nouvelles villes est l’occasion d’inaugurer de nouveaux systèmes de construction. C’est ainsi que Lyautey à Rabat inaugure la planification dès les premiers projets de construction de Rabat (1913) alors que cette planification ne sera obligatoire en France qu’à partir de 1919 (loi Cornudet). Immédiatement appliqué à Damas, l’urbanisme de plan, assorti de « systèmes de parcs », permet de rationaliser la mise en place d’une ville moderne et verte selon les canons français. Le jardin devient un équipement urbain et un instrument d’éducation des populations à la morale, à l’ordre et à l’hygiène.

Au Caire, à Rabat et à Damas, les modernisations s’inspirent du seul modèle des villes rénovées en Europe à la même époque, qui deviennent l’étalon : planifiée, contrôlée, belle, claire, verte, alignée, saine et ouverte aux nouvelles pratiques du loisir. La ville arabo-islamique traditionnelle est dès lors déclassée, sa présence par le biais des médinas ou des quartiers anciens étant désormais perçue comme un relent d’archaïsme insupportable, face à des équipes de planificateurs qui veulent tendre vers l’avenir brillant promis par le modernisme, sous-tendu par l’hygiénisme. Les réalisations des experts et idéologues se traduisent ainsi concrètement dans la construction ex nihilo de nouvelles villes et de quartiers minutieusement planifiés, juxtaposés aux quartiers anciens, et par l’aménagement généralisé de jardins publics, qui eux aussi provoquent une rupture brutale.

2.2 L’aménagement des jardins publics : la modification des références urbaines et imaginaires

La modernisation des villes et l’adoption des canons européens entraînent l’abandon des références arabes dans l’architecture et l’aménagement, puisque ceux qui construisent ces nouvelles villes ne possèdent pas cet arrière plan culturel (ils sont Français, comme à Rabat et à Damas) ou souhaitent s’en défaire (comme au Caire). On assiste par conséquent à une rupture fondamentale et brutale dans la conception de la ville, ainsi que dans celle de la nature en ville. De nombreux jardins publics, permettant l’ostentation d’une politique urbaine moderne, sont créés dans les villes.

Le jardin de l’Azbakkiyya aménagé au Caire par Mohammed Ali, et le quartier qui l’entoure étaient devenus depuis les années 1830 le centre de la ville moderne et le point de rencontre avec les quartiers plus « traditionnels ». Sous Isma’îl qui réaménage le quartier à partir de 1868, le jardin est ramené à un quart de sa surface initiale et prend des allures de parc parisien. Sa composition paysagère est en effet réalisée par Barillet Deschamps qui, dit-on, se serait inspiré du Parc Monceau de Paris dont il était l’auteur.

Les règles européennes pour l’aménagement des jardins sont dominantes : on n’y trouve aucune référence à l’art des jardins arabo-islamiques. Il n’y a pas dans ces jardins de fontaines aux mosaïques, mais des petits lacs destinés parfois au canotage, la géométrie rectangulaire et divisée en quatre rectangles du jardin arabo-islamique est complètement supplantée par la géométrie à la française et/ou les allées sinusoïdales et romantiques du parc « anglo-chinois » à la mode en cette seconde moitié du XIXe siècle en Europe. Sont ainsi également créés au Caire sur le même modèle, le jardin zoologique et botanique (1861/1871), conformément à ceux qui sont à la mode en Europe et qui « excitent à juste titre l’admiration universelle », ainsi que l’Aquarium en 1874. Grand parc public, ce dernier occupe une surface importante de l’île de Gezira, dont les Anglais font un club à partir de 1884, n’en laissant qu’une petite partie pour le jardin. Un jardin japonais planté de bambous et décoré de statues de Bouddha et de lanternes japonaises est même créé à Helwan.

À Rabat, la période coloniale a été propice au développement des grandes infrastructures et on peut la distinguer pour ses réalisations en matière de jardins publics. Prévus dans le plan d’aménagement de Prost, les jardins sont réalisés assez rapidement, grâce à la création du service administratif des plantations et promenades de Rabat en 1921, sur le modèle du service du même nom à Paris. Le jardin du Triangle de Vue, d’une surface de 7 ha est situé en face de la médina. Il est au centre de la ville nouvelle de Rabat. Dessiné autour d’un axe central d’où partent des contre-allées dans un style plutôt « à la française », il est largement boisé et clôturé d’une grille monumentale. Le bois de l’Agdal, situé en périphérie, au sud-est de la ville, fait également partie des réalisations de la période Prost à Rabat. Clairement inspiré des bois de la périphérie de Paris, le bois de l’Agdal marquait le prestige de la capitale du protectorat français. Les jardins du Belvédère, du Chellah, le jardin d’Essais et le jardin de la casbah des Oudaïas complétaient le système de parcs de Rabat. S’ils s’inspiraient majoritairement de l’art des jardins en vogue en France, et le revendiquaient ouvertement, les paysagistes de Rabat étaient pourtant davantage influencés par l’art des jardins arabo-islamiques que ne l’avaient été les concepteurs des jardins publics du Caire.

À Damas la nécessité de créer des jardins s’imposait avec moins de force qu’au Caire ou à Rabat, puisque la ville était entourée d’une oasis verdoyante, fertile, riche et accessible. De plus, la ville possédait déjà quelques jardins, aménagés à l’époque de modernisation ottomane, notamment sur la route de Beyrouth. Le plan d’aménagement adopté en 1937 prévoyait néanmoins quelques espaces de verdure, d’une surface réduite, mais qui affirmaient les références françaises de la conception d’une ville. Le jardin public situé entre le lycée français et la route de Beyrouth est réalisé dès 1936, avant l’adoption du plan d’aménagement, puis le jardin Al-Munchiyeh sur la rive droite du Barada, en face de la Tekkiyeh Solimaniyeh est aménagé selon des plans très simples et très classiques de jardin public sans panache en France (des gazons, des parterres, des allées géométriques « à la française » et contre-allées sinusoïdales, des bancs et des arbres), ainsi que le jardin Zénobie, plus au nord et le petit jardin des Canons. Réalisant davantage des squares que des parcs publics, les aménageurs de Damas tels que René Danger s’appuyaient sur la prégnance de l’oasis, qu’ils considéraient comme le parc public principal de Damas. Dans tous les cas, les références à la fois dans le tracé et les plantations étaient profondément françaises.

L’introduction de jardins publics inspirés de la France dans les villes du Caire, de Rabat et de Damas, a été perçue par la population locale comme un bouleversement des références, des comportements, et du paysage. Il était désormais possible de s’installer pour un temps très court dans un environnement de verdure. La nature, sous forme de végétation organisée, devenait publique et visible. Dotée de bancs, de grosses fontaines ostentatoires, de parterres, elle s’offrait à tous. Elle avait aussi changé de nature par rapport aux jardins arabo-islamiques des grandes demeures. Khaled Ziadé dans son roman Vendredi Dimanche décrit les transformations de Tripoli (Liban) lors du mandat français, que l’on peut considérer comme applicables à Damas à la même époque, ainsi qu’en terme de rupture, au Caire et à Rabat.

On inaugura le jardin public, planté de fleurs d’ornement qui ne dégageaient aucun parfum et que l’on avait importées de l’étranger. Au milieu il y avait un bassin avec une fontaine que nous ne nous lassions pas, enfants, de contempler. C’était un jardin géométrique, avec des parterres symétriques composés de plantes sans odeur et non pas de rosiers, d’œillets et de jasmin, toutes ces fleurs qui poussaient au hasard entre les vieilles maisons. L’ensemble était entouré d’une haie d’arbres inconnus, des buis qui avaient un feuillage très vert et ne donnaient pas de fruits ! .

La nature introduite en ville et offerte aux habitants était d’un caractère très différent de celle que l’on trouvait jusque là dans les jardins des cours intérieures ou dans les vergers autour des villes où l’on rencontrait alors couramment des orangers, des citronniers, des figuiers, lauriers, bananiers, mûriers, poiriers ou abricotiers. On y cultivait des fleurs sans aucun ordre, des aromates (menthe, basilic…), des plantes grimpantes comme le jasmin, le chèvrefeuille ou le rosier, le tout dans une forme de désordre apparent, expliqué par Jean Gallotti par le fait que « dans ces climats trop secs, ils représentent, non pas l’hostilité de la nature, mais son sourire » et par conséquent, « les arbres croissent ignorants des cisailles », contrairement aux jardins à la française où l’homme exerce son empire sur la nature en la taillant, la domestiquant. La rupture dans le paysage et la représentation traditionnelle et idéalisée de la nature en paradis terrestre était désormais consommée. Et pourtant, à certains endroits, des références à la ville arabo-islamique ont été introduites dans la ville moderne. On les retrouve dans la conception de quelques jardins publics.

2.3 Au sein de cette révolution urbaine, une résistance esthétique : des jardins publics orientalisants

Les Français qui arrivent au Caire avec l’Expédition d’Égypte en 1798, à Rabat en 1911 et à Damas en 1920, ne trouvent pas l’Orient auquel ils songeaient. On observe alors chez eux une forme de désenchantement. À défaut d’accéder au rêve oriental, certains d’entre eux vont chercher à le créer. Profitant de l’importante vague de construction, des jardins « arabes » sont aménagés au Caire et à Rabat, mettant explicitement en avant les références mythiques des jardins d’Andalousie. C’est ainsi que sont créés le jardin al-Andaluz, près du Nil au Caire et, à Rabat, le jardin de la kasbah des Oudaïas et le jardin d’Essais.

Dans la vague de création de jardins publics « à la française » ou « à l’anglo-chinoise » au Caire, le petit jardin Al-Andaluz fait exception. Aménagé dans les années 1870 sur l’île de Gezira, il est dessiné selon le plan géométrique du chahar bagh, ses allées sont dallées de mosaïques et une fontaine à vasque emplit l’air d’un murmure hydraulique. Les essences plantées sont des roses, des jasmins, des lauriers et grâce aux haies épaisses qui l’isolent du reste de la ville, on pourrait s’imaginer au centre d’une maison à cour intérieure. Seul exemple de l’influence de l’art arabo-islamique des jardins sur les jardins publics au Caire, Al-Andaluz est sans doute un des jardins les plus connus du Caire, alors qu’il est aujourd’hui fermé au public.

À Rabat, Forestier souhaite tenir compte de la culture « locale » dans ses réalisations marocaines. Il conçoit en 1914 un jardin public de style andalou, réalisé en 1919, dans la cour du musée de la Casbah. Dessiné selon un plan orthogonal le jardin respecte les éléments du riyâd marocain décrit notamment par Jean Gallotti. L’espace semblait convenir parfaitement à l’aménagement d’un tel jardin puisqu’il était clos par les hautes murailles de la citadelle de Rabat, et était de forme rectangulaire, ainsi que doivent l’être les riyâds. Une allée axiale croise plusieurs allées transversales en angle droit, reproduisant ainsi le plan géométrique du chahar bagh. Les parterres sont situés dans les espaces qui séparent toutes ces allées et sont franchement en contrebas de ces dernières, afin que les visiteurs ne marchent jamais sur la terre, et que les parterres profitent au maximum de l’eau de pluie ou d’irrigation. Acquis au mythe andalou du califat de Cordoue, Forestier réinvente la tradition du jardin arabo-islamique dans la Casbah des Oudaïas. Il la réinterprète en utilisant des références qu’il veut locales (alors qu’on n’en avait pas d’exemple à Rabat) et un savoir faire technique occidental.

Le jardin d’Essais qu’il réalise également à l’Agdal de 1919 à 1922 fait moins référence à l’art des jardins arabo-islamiques. Il est davantage un essai de synthèse entre l’Orient et l’Occident. Forestier reprend la structuration en terrasses devenue mythique depuis les jardins de Babylone dans l’imaginaire jardinier de l’Orient, et profite de la pente pour faciliter l’irrigation. Mais là s’arrêtent les références orientales car les allées et les contre-allées droites, perpendiculaires rappellent la structuration d’un jardin classique à la française.

Ainsi, si le jardin des Oudaïas et le jardin Al-Andaluz sont inspirés du jardin arabo-andalou, leur conception et leur réalisation sont entièrement assumées par des Français, qui réalisent leur rêve d’Orient à cette occasion.

Malgré ce petit îlot de résistance esthétique, la modernisation des villes du monde arabe a été synonyme de l’abandon radical des traits communs de la ville arabo-islamique, et de l’adoption d’un modèle occidental devenu totalement dominant. De nombreux jardins publics ont été réalisés pendant cette période de rupture et ont constitué des lieux de prestige politique, d’affirmation de la puissance conquérante et de la domination d’une culture. Ils ne le resteront pas. Confrontées à une croissance incontrôlée, les villes les abandonnent, puis, dans une volonté de reprise en main de l’espace urbain, les privatisent peu à peu. Dès lors, ces jardins se transforment en espaces commerciaux qui donnent aussi naissance à de nouvelles formes de lieux de loisirs, les parcs d’attractions.

3 De l’abandon à la privatisation : les jardins contemporains, et les parcs de loisirs
3.1 Le jardin public perd sa symbolique de modernité face à une croissance urbaine incontrôlée

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