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Laura Suárez de la Torre. Une notoriété sans égale parmi les lecteurs mexicains : Les Mystères de Paris d´Eugène Sue [également disponible en espagnol]. Les Mystères urbains au XIXe siècle : Circulations, transferts, appropriations. Sous la direction de Dominique Kalifa et Marie-Eve Thérenty. http://www.medias19.org/index.php?id=21509

 

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TEXTE INTÉGRAL

L’élite intellectuelle mexicaine du XIXe siècle lisait avec délectation les nouveautés des maisons d’édition et appréciait les romans non comme un passe-temps frivole mais comme une « étude des sentiments de l’être humain, de ses penchants, de ses coutumes, des différentes personnalités forgées par la nature, par l’éducation, par les habitudes des familles, par les velléités du caractère, par l’influence des qualités personnelles pour arriver au bonheur, des plaisirs de la vie, des peines, des secrets intimes, des us et coutumes ancrés dans chaque époque … » Après la publication à Mexico des Mystères de Paris, le nom d’Eugène Sue était dans toutes les bouches et son roman suscita de profondes analyses. Grâce aux Mystères de Paris s’ouvrirent de nouvelles perspectives en littérature et en même temps surgirent de nouvelles confrontations et discussions entre défenseurs et détracteurs d’Eugène Sue,  en raison du contenu social de l’œuvre.

L’œuvre de Sue a laissé une empreinte indélébile parmi les Mexicains que je me propose d’étudier à partir de la présence des Mystères de Paris à Mexico. Les éditeurs mexicains et étrangers ont offert des versions distinctes de l’œuvre de Sue dont j’aimerais étudier ici les similitudes et les différences.


Lecture de romans

Les premières décennies de l’indépendance du Mexique furent marquées par une forte impulsion donnée à l’alphabétisation et à la lecture. Le courant condamnant la période coloniale avait remarqué « qu’il y avait, de façon générale, peu de goût pour l’étude des sciences morales et politiques, et très peu de livres classiques et élémentaires traitant des principes de l’organisation sociale et de thèmes plus importants comme l’économie des États ».

Si cette carence était flagrante, plus remarquable encore était le nombre de romans interdits. Les temps postérieurs à l’indépendance se caractérisèrent donc par un désir de lever l’interdit pesant sur la lecture. Plusieurs fonctionnaires du nouvel état soulignèrent le besoin de lire mais parmi les obstacles qui empêchaient le développement de la lecture, figuraient le prix élevé des ouvrages et le fort taux d’analphabétisme. On souhaitait cependant que les Mexicains se cultivent, qu’ils prennent goût à la lecture, s’intéressent à la morale, aux sciences politiques, à l’économie, à l’histoire, car  « la diffusion de telles théories serviraient autant aux pauvres qu’à ceux qui les mettent en œuvre, parce que l’exercice du raisonnement inciterait à la réflexion sur les intérêts réels de chacun et leur enseignerait les façons d’en tirer parti même dans les circonstances les plus adverses. »  Mais faire traduire les auteurs recherchés (Rousseau, Dupaty, Say, Constant, Destutt de Tracy) était très onéreux et la vente de ces livres était rare. C’est pourquoi d’autres lectures plus courantes comme celle des ouvrages religieux ou plus accessibles comme celle de romans deviennent les ouvrages les plus demandés par les habitants de la ville de Mexico, ville culturelle par excellence, ayant certes un nombre important d’analphabètes mais aussi un nombre suffisant de lecteurs, hommes, femmes et enfants pour donner un essor aux imprimeries et aux publications d’ouvrages de tout genre, ce qui incita les imprimeurs et les libraires à se mettre au courant des nouveautés publiées par les maisons d’éditions européennes et à tout faire pour les obtenir.

Les noms de Walter Scott, de Francis Trolopp, du vicomte d´Arlincourt, de Harrison, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de Pigault-Lebrun, pour n’en citer que quelques-uns, devinrent vite familiers aux lecteurs mexicains et furent rapidement associés à leurs romans les plus célèbres. Vers les années 1840, plusieurs maisons d’édition choisirent en fonction de leurs orientations politiques un roman (Swift, Gómez de Avellaneda, Sue, Chateaubriand) pour le publier sous la forme de feuilleton dans les journaux car ils savaient que les lecteurs attendraient avec impatience les épisodes publiés jour après jour dans la presse ou dans des revues littéraires. Ces romans connurent bientôt un succès important parmi les lecteurs et les écrivains mexicains.

C’est ainsi que le roman Les Mystères de Paris fut connu des lecteurs mexicains. En 1843, furent mises en circulation quelques éditions françaises et en 1845, fut publiée la première édition mexicaine. Au fil des ans, le nom d’Eugène Sue revenait souvent dans les annonces publicitaires pour accroître la vente de livres et l’allusion aux Mystères de Paris devint une constante reflétant un engouement réel pour la lecture romanesque.

Diverses éditions du livre provenant de France étaient alors disponibles en français et en espagnol ainsi que des éditions espagnoles et mexicaines.En 1845, le journal El Correo de Ultramar déclare dans un communiqué qu’il

souhaite répondre aux demandes qui lui sont parvenues depuis différents points de l’Amérique en acquérant pour une édition en langue espagnole les droits exclusifs de l’illustration et en se servant de toutes  les planches et fleurons de l’édition française  […] La mise sous presse se fera dans les ateliers de l’imprimerie Lacrampe, connue dans toute l’Europe pour la beauté de ses travaux d’impression…

Ceci explique la disponibilité de l’ouvrage dans sa langue d’origine ainsi qu’en traductions durant une période assez longue (depuis 1844 jusqu’à 1888, selon la période qui a fait l’objet de mes recherches), ainsi qu’un marché local qui comprit très vite l’importance de ce roman.

De même, nous sommes en présence de présentations diverses avec de nombreuses éditions différentes qui se vendaient par dix, neuf, six, ou en un seul volume avec des formats qui allaient du in-4°, in-8°, in-12°  à l’édition de poche comprenant de « beaux fleurons imprimés sur plaque de bois ». Les libraires proposaient en souscription des feuillets qui se collectionnaient ou un volume complet ou des exemplaires sous forme de feuilleton. Les œuvres mises en vente comprenaient 300 ou 400 gravures faites sur plaque d’acier ou de bois, ou bien illustrées de 100 gravures ou de 18 magnifiques enluminures ou encore s’annonçaient simplement comme « livre illustré ». Cette œuvre littéraire fut lue d’abord comme roman, puis fut représentée au théâtre et plus tard fut transposée au cinéma. On peut donc affirmer que ce roman eut une influence notoire sur les Mexicains.

Pour bien saisir l’influence et l’impact des  Mystères de Sue, il faut souligner que durant l’époque coloniale, le genre littéraire du roman était interdit « afin de ne pas promouvoir la lecture d’histoires fantastiques parmi les Indiens », et que durant la période qui suivit l’indépendance, le roman peu à peu connut un essor important grâce à l’écrivain Fernández de Lizardi qui fut le premier à stimuler ce genre littéraire avec son livre El Periquillo Sarniento [le Perroquet galeux]. Ce roman illustre les contradictions de la société mexicaine et « dépeint de façon minutieuse et parfois même lugubre, la vie de certaines institutions telles que les prisons, les hôpitaux et les refuges où s’entassaient les indigents. »  Ces peintures de la société furent accueillies avec grand intérêt, ce qui établit un précédent pour l’accueil que reçut l’œuvre de Sue.

Ainsi donc, les romans ne furent plus étrangers aux lecteurs mexicains et se développa le genre de la nouvelle ayant pour thème la vie à l’époque coloniale ou les événements de la guerre d’indépendance. Le feuilleton s’instaura dans les journaux qui publièrent des romans étrangers dont la lecture devint bientôt une coutume quotidienne.


Les Mystères de Paris à Mexico

Avant la publication des Mystères, Sue était connu pour ses ouvrages Atar-Gull, La Morne, Thérèse Dunoyer, entre autres. Mais le succès que connut Les Mystères de Paris n’eut pas d’équivalent. Les éditions multiples en font foi. Était-ce le Paris décrit par Sue qui captiva les lecteurs et les fit pénétrer dans une réalité impossible à imaginer ou étaient-ce les valeurs morales, facteur essentiel, qui « firent naître dans l’esprit de nos gouvernants des considérations honorifiques de justice, de prédilection et de respect que méritent les hommes vertueux, quelle que soit la classe à laquelle ils appartiennent, en particulier les travailleurs honnêtes dont le sort au sein de notre république, ainsi qu’en tout lieu, est fort déplorable… »

Dès 1844, la notoriété de Sue pour son œuvre Les Mystères de Paris était déjà importante dans la ville de Mexico. Lorsqu’en 1845 le journal Siglo XIX commença à publier le roman sous forme de feuilleton avec gravures sur plaque de bois, il est certain que la vague de notoriété grandit davantage car cette forme de publication établit un nouveau lien entre le lecteur et la lecture de l’œuvre. Ce fut donc un rendez-vous quotidien entre le journal et le lecteur, à l’époque où l’achat du journal faisait partie de la vie quotidienne  des Mexicains. En outre, le feuilleton présentait l’avantage de pouvoir se convertir en livre car il était conçu, d’après les indications de l’éditeur du journal,  pour être découpé et éventuellement être cartonné ou relié. Sue reçut donc un « accueil populaire  […] et fut applaudi  par le public en général partout où arrivait cette œuvre » selon des sources diverses émises à l’époque.

Il est remarquable de voir que dans toutes les propositions éditoriales, les éditeurs avaient choisi de ne donner aucune explication. Les journaux et les revues faisaient tellement l’éloge de ce roman qu’il n’était pas nécessaire de le présenter au public. La première édition mexicaine, celle parue en 1845, ne comporte aucune note et celle de Lara, datant de 1851, n’en avait pas non plus. La publication sous forme de feuilleton annonçait que l’ouvrage se publierait dans son texte intégral et la version de la Librairie espagnole de Garnier de l’année 1888, ne donne, quant à elle, aucune explication. L’ouvrage ne contient pas de préface et d’emblée, fait place à la narration.

Quant aux illustrations, une étude réalisée par María Esther Pérez Salas montre comment, à la différence de l’édition Gosselin sur laquelle se fondèrent les gravures, les éditions mexicaines, dans le journal El Siglo XIX, et dans les éditions Arévalo et Lara, furent publiées avec peu d’illustrations et toutes convergèrent vers une même orientation. Dans ces éditions, les scènes des bas-fonds de Paris ne furent pas représentées, laissant la place à l’illustration de personnages qui, aux yeux des lecteurs, seraient plus attrayants ou plus odieux, tels que  « Flor de Marie », « Rodolphe », « La Chouette », « Le Chourineur », parmi bien d’autres. À l’inverse des éditions mexicaines, l’édition faite par la Librairie espagnole de Garnier et Frères de 1888, comporte de « nombreuses gravures réalisées par Tofani »,  qui constituent une combinaison de scènes et de personnages. Il faut donc croire que les éditions mexicaines choisirent avec soin les illustrations afin d’éviter que les lecteurs ne visualisent les passages répugnants ou les vices les plus bas. On peut affirmer que les éditeurs mexicains, les médiateurs de la culture, agirent en qualité de censeurs des illustrations car dans les trois éditions mentionnées, on peut percevoir une volonté de ne montrer les personnages qu’en dehors du contexte des scènes. Les traducteurs deviennent parfois auteurs secondaires car leurs noms sont cités, cependant dans la plupart des éditions, leur travail est passé sous silence parce que l’éditeur donnait plus d’importance à l’œuvre de Sue et à ses Mystères. La traduction en espagnol fut une étape nécessaire pour atteindre le grand public et depuis 1843, il existait déjà des éditions en langue espagnole publiées en Espagne qui certainement arrivèrent au Mexique et servirent les intérêts des imprimeurs-éditeurs mexicains.

Il faut cependant souligner que les deux maisons d’édition mexicaines ne publièrent pas le roman dans son texte intégral, ce qui laisse supposer qu’il y eut une certaine « censure » de la part des éditeurs, par souci de vouloir se concilier l’acceptation du public auquel l’ouvrage était destiné. Ils sacrifièrent des passages de l’auteur qu’ils jugèrent « inadéquats » car ils ne voulaient pas perdre leurs lecteurs à la suite de la diffusion desdits passages. L’édition d’Arévalo, qui fut publiée en un seul tome, se termine même au début de la troisième partie. Il est probable qu’il décida d’interrompre l’impression car, en même temps, l’ouvrage sortit sous forme de feuilleton dans le journal  Siglo XIX dans sa version complète. Cette publication dans le quotidien causa, sans doute, la disparition de cet imprimeur-éditeur, à cause du succès que remporta le roman publié dans le journal.

L’édition de Lara ne comporte que 633 pages et suivant l’exemple d’Arévalo, il supprima des chapitres entiers. Quelle fut la raison de la suppression des passages ? On est porté à croire que ce fut à cause des descriptions trop crues de Sue. Il suivit de près la présentation de la première édition mexicaine. Il prit le risque de mettre l’ouvrage sous presse six ans après la première édition mexicaine, ce qui montre bien que l’engouement pour la lecture de l’ouvrage ne tarissait pas. Comme dernier exemple, l’édition de la Librairie espagnole de Garnier et Frères de 1888, aussi laissa de côté certains chapitres.

18Cette révision met l’accent sur le fait que, complète ou abrégée, l’œuvre était prisée pour l’intérêt porté aux personnages, pour les passages les plus remarquables et pour les valeurs morales qu’elle contenait. L’impression laissée aux lecteurs fut explicitée dans  les journaux et les revues littéraires, espaces qui permettaient d’établir un dialogue avec les lecteurs et d’exposer leurs lectures. Aucun autre roman n’eut autant d’impact auprès des lecteurs, si l’on en juge par les commentaires qu’il suscita. Par ailleurs, les imprimeurs-éditeurs, s’ils n’eurent pas la primeur des Mystères de Paris, recoururent à d’autres ouvrages qui faisaient référence aux Mystères, comme ce fut le cas de Vicente García Torres, qui en 1844, publia Le voyage de Mister-Fitz Gerald en quête des Mystères de Paris puis en 1845 Les Mystères de la vie, pour ne citer qu’un exemple.

Par la suite, les mystères donnèrent naissance à d’autres mystères qui n’avaient rien de commun avec le roman de Sue, mais copiait le titre pour attirer la curiosité des lecteurs.  On peut mentionner  « l’Histoire du théâtre. Les Mystères de la passion  », les « Mystères de l’âme », « Les Mystères du Carnaval » ou tout autre article qui faisait allusion à  Eugène Sue.  Il n’y a pas de doute que le roman de Sue connut une notoriété sans égale parmi les lecteurs mexicains.

Les personnes chargées de mettre l’ouvrage dans les mains du public mexicain furent donc les maisons d’édition et les libraires qui d’emblée y virent une excellente affaire. Le livre suscita cependant des discours critiques variés. Les positions prises en regard de l’œuvre furent le reflet des tendances libérales ou conservatrices des lecteurs.

Ce roman fut lancé par divers promoteurs. Le libéral Mariano Arévalo, qui avait publié les ouvrages du critique de la société de la Nouvelle Espagne, Fernández de Lizardi, misa aussi sur les romans qui étaient prisés des lecteurs européens tels que les œuvres de d´Arlincourt et de Scott et fut le premier qui publia Les Mystères de Paris.  Le journal El Siglo XIX de tendance libérale modérée, le fit connaître auprès du public en 1845. Enfin, José Mariano Fernandez de Lara, qui était connu comme imprimeur conservateur, publia en 1843 Paul et Virginie et La Chaumière indienne de Bernardin de Saint-Pierre ; de Sue, Paula Monti ou l´Hôtel Lambert, en 1849 ; puis en 1851, publia de Pantaleón Tovar, Ironies de la vie, roman relatant les coutumes mexicaines  et Les Mystères de Paris d’Eugène Sue.

Les différentes éditions  confirment que les éditeurs-imprimeurs mexicains de toute conviction politique se sont attachés à publier le roman de Sue, cherchant un but lucratif à leur entreprise. Le succès obtenu par les diverses présentations témoigne de l’engouement pour l’ouvrage et les commentaires suscités par sa lecture montrent bien l’impression causée sur la société mexicaine. À cette époque, il n’était pas courant de commenter ou de faire une critique des œuvres littéraires. Cependant, Eugène Sue et ses Mystères étaient continuellement mentionnés dans les quotidiens et les revues littéraires de la ville de Mexico.

La lecture des Mystères de Sue exerça sur les écrivains mexicains une véritable fascination. Les écrivains qui recoururent à l’utilisation du titre de mystères pour leurs ouvrages, cherchaient surtout à attirer l’attention des lecteurs plutôt qu’à mettre en évidence la problématique sociale, qu’à décrire des scènes des bas-fonds ou à présenter un discours moral.  Ils le firent dans l’intention de gagner davantage de lecteurs. Le mot « magique » de mystère recelait une attente, une émotion, une délectation ou une désillusion.

Mais d’autres écrivains cherchèrent à transposer l’intrigue française à la réalité mexicaine. Le décor de l’intrigue devint alors la ville de Mexico. Manuel Payno, Pantaleón Tovar, Guilermo Prieto, Vicente Riva Palacio, parmi bien d’autres, construisirent leurs mystères sans les annoncer dans le titre : El fistol del diablo ; Los bandidos de Rio Frio ; Ironías de la vida ; Memorias de mis tiempos ;  Monja, casada virgen y mártir, pour ne citer que quelques romans, qui prouvent la renommée qu’eut Eugène Sue au Mexique, comme le souligne José Joaquín Blanco. Les  romanciers non seulement imaginèrent le mystère mexicain comme un tableau des réalités souterraines, anciennes mais encore vivaces et prêtes à resurgir, concernant les forces préhispaniques et coloniales, mais aussi comme un tableau des réalités morales, politiques et sociales dissimulées ou cachées que les romanciers s´efforçaient de déchiffrer, dénouer et dénoncer.

(Instituto Mora)

 

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