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À la rencontre de deux cultures : l’influence de la littérature française au Viêt-nam [article]. Phan Ngoc  Aséanie Année 1998 Volume 1 Numéro 1 pp. 123-143.

http://www.persee.fr/doc/asean_0859-9009_1998_num_1_1_1573

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RESUME

It is widely recognized that the fine arts occupy a privileged position in Vietnamese civilization. The influence of French literature thus plays a role of particular importance in Vietnam. It is fair to talk about a meeting of cultures which, although operating at different levels (missionary work, colonialism, public education), had a power and authenticity of which the final results are an object of intense and continuous study by culture experts. In this line of analysis, the article reveals the reasons for the efficiency of this acculturation and, indeed, the paradox of its « success ».

History has no doubt shown to what a great extent the writings and ideas of French moralists and novelists instigated unbelievable social developments in the fertile ground of Vietnam. The interaction of Vietnamese individuality with the French universalism was to bring about an unprecedented national development which was nurtured, for a long time, by changes in the realm of language itself : a revolution in writing and a linguistic revolution. Cartesian rationality manifesting itself in the area of literature inevitably led the Vietnamese people towards Marxist rationalism.


Plan

  • Une question de cultures
  • Contacts et changements
  • Le réveil vietnamien
  • Le facteur linguistique
  • L’essor littéraire des années 1930-1940

TEXTE INTEGRAL

Phan Ngoc

Évoquer l’influence de la littérature française sur la littérature vietnamienne équivaut à parler de l’influence de la culture française sur la culture vietnamienne. Pour le Vietnamien, littérature est presque synonyme de culture. Un exemple: dans l’histoire du Viêt-nam, avant l’arrivée des Français, l’œuvre des architectes, des peintres et des sculpteurs demeure anonyme; en revanche, les noms de tous les érudits officiels nous sont connus. On les trouve dans le livre Les Docteurs du Viêt-nam qui établit la liste des 2 986 lettrés ayant passé le concours général dans la capitale de 1075 à 1919, date de son abolition. De plus, du Catalogue des livres en Hân-Nôm de la Bibliothèque de l’Institut Hân-Nôm à Hanoi, on pourrait encore tirer la biographie précise de mille auteurs d’environ sept mille ouvrages contenus dans 5 038 tomes.


Une question de cultures

Originalités et différences

On admet généralement que les Vietnamiens sont « littéraires »: tous écrivent des poèmes et collectionnent des livres. C’est une tendance commune à tous les pays de tradition confucéenne. Dans les limites d’un sujet si vaste ayant trait à deux mentalités presque opposées, la mentalité française et la mentalité vietnamienne, je me bornerai à présenter les traits différentiels des deux littératures pour mieux dégager les influences d’une occidentalisation très réussie dans ce coin lointain de l’Extrême-Orient.

Je me bornerai aune prise de conscience de l’évolution idéologique. Le lecteur trouvera dans Vietnam du confucianisme au communisme de Trinh Van Thâo et dans La Société vietnamienne face à la modernité de Nguyên Van Ky un exposé plus étoffé de cette évolution.

Chaque peuple possède sa propre conception du bonheur, base de sa culture. Pour le Vietnamien d’avant la domination française, cette conception est très simple. C’est tout d’abord l’indépendance nationale. Pour s’en convaincre, il suffit d’embrasser dix siècles de littérature vietnamienne en chinois de 938, date de la fin de la domination chinoise, à 1919, date de la prise de Saigon par les Français. C’est une littérature dévouée à la cause nationale, et cette unité idéologique reste sans exemple dans la littérature mondiale. Toutes les invasions ont été repoussées, tous les envahisseurs ont connu au Viêt-nam l’expérience de la guerre populaire, sans frontière, multiforme, de tout un peuple, sans distinction de classe, de sexe dans laquelle la force des armes s’est combinée avec les négociations sur les principes immortels de la culture chinoise pour aboutir au retrait des troupes adverses.

L’originalité de la culture vietnamienne réside dans une unité dialectique: un pouvoir centralisé, monolithe en face des étrangers, basé sur l’autonomie des villages. D’où le dualisme de cette culture. Le Vietnamien est patriote en tant que citoyen. Ce patriotisme peut revêtir des formes diverses: bouddhistes avant le XVe siècle, confucianistes du XVe au début du XXe siècle, plus ou moins bourgeoises du début du XXe siècle à 1930, bourgeoises plus ou moins de contenu socialiste de 1930 à 1936, socialistes après 1936. Les idéologies changent mais le but reste identique: indépendance nationale et unification de la patrie souveraine.

D’autre part, le Vietnamien en tant que membre d’un village qui, par suite de son autonomie, malgré sa pauvreté, est capable d’apporter à ses membres une certaine égalité dans la répartition des terres communes, dans les réunions à la maison commune pour discuter des affaires du village, dans la participation aux fêtes et dans les organisations dans le cadre du village. Cela depuis le culte des ancêtres jusqu’aux associations dépendant de divers domaines tels que: l’éducation, les métiers, les sentiers, les préférences spirituelles (arts, religions). Le village est le berceau de la culture populaire, très riche et variée, dont l’idéologie dominante est l’égalité. Un paysan jouit du soutien moral et matériel de la famille élargie, des parents et des voisins qui contribuent à lui assurer la stabilité de son existence.


Le personnalisme vietnamien

Un Vietnamien n’est pas un serf européen dont la vie dépend uniquement, ou presque, de la libre volonté des seigneurs et qui ne retrouve finalement sa personnalité que dans l’autre monde, devant Dieu. En tant que membre d’une des communautés autonomes, le Vietnamien n’est pas non plus ce Chinois de l’Empire Céleste dont la bureaucratie servile jouit, au nom de l’empereur, d’un pouvoir absolu. Le Vietnamien reste actif, conscient de son rôle dans la sauvegarde de sa personnalité. La guerre populaire, phénomène caractéristique de l’histoire du Viêt-nam, est l’expression de ce personnalisme qu’on ne trouve ni en Chine ni en Europe. Elle est une création vietnamienne.

La mentalité vietnamienne se résume donc dans un mot: personnalisme. Si un Européen, féru d’individualisme trouve dans la volonté de puissance le principe de sa vie, si un Chinois, avant la révolution chinoise, trouvait dans l’aspiration au pouvoir le motif de ses actes, la conception du bonheur du Vietnamien est beaucoup plus modeste. Le bonheur, pour lui, réside dans l’harmonie: harmonie dans la famille et le village pour garantir une assurance dans la vie matérielle, une dignité en tant que membre d’une communauté.

Ce personnalisme repose sur une responsabilité consciente envers sa famille, son village, son pays, ses compatriotes. En revanche, cette responsabilité lui assure la dignité dans le village, le soutien moral et matériel de la communauté, conditions primordiales d’une vie stable et assurée, en harmonie avec son entourage.

Pourtant ce personnalisme reste trop vietnamien pour être universel, trop enfermé dans le cadre des devoirs réciproques et de l’affection mutuelle pour aboutir au rationalisme, trop limité par des dogmes d’un confucianisme pétrifié sous les Sung pour s’adapter à des changements, trop attaché à la communauté pour avoir conscience de l’individu et de la liberté individuelle. La culture vietnamienne s’est révélée étrangère au monde moderne doté des valeurs différentes, pourtant capitales, qui lui ont assuré l’hégémonie sur la planète depuis le XVIIIe siècle.

Le drame de la littérature vietnamienne est le drame de la littérature de l’Asie. Le réveil de l’Asie a abouti à des résultats différents dans chaque pays, mais partout c’est le même réveil, les mêmes efforts pour assimiler les valeurs occidentales.


Contacts et changements

L’exportation du socialisme

Au contact de la culture française, l’intelligentsia vietnamienne s’est peu à peu réveillée du sommeil dogmatique. Ici, je me borne à la littérature française, qui n’est qu’une des expressions de la culture française. Cette littérature, dont l’apport au monde moderne s’est avéré immense, suit un modèle opposé au modèle vietnamien. Le concept de patrie y est presque absent, il n’apparaît que dans le cas d’une invasion étrangère, dans les premières années de la Révolution française ou sous l’occupation fasciste par exemple. La France n’est pas ce Viêt-nam toujours menacé de perdre son indépendance. Elle est une des premières nations de l’Europe à réaliser l’unité nationale et depuis, différente de la plupart des pays de cette planète, un Français n’a pas cette préoccupation de patriotisme qui demeure celle du Vietnamien. Les quatre principes qui forment l’apport de la culture française au monde moderne (universalité, rationalisme, individu et liberté individuelle) sont opposés aux quatre principes de l’ancienne littérature vietnamienne (patrie, famille- village, existence paisible et dignité dans la communauté).

Qu’on me pardonne de laisser de côté le colonialisme et l’impérialisme. Je parle de culture et non de politique. Le colonialisme et l’impérialisme ne sont que des falsifications de la culture occidentale. Au fond, c’est la même falsification que l’Asie orientale a connue avec le confucianisme. Dans ce confucianisme que l’Asie orientale a considéré comme sacré, en tant que sinologue, j’ai trouvé des principes qui non seulement n’ont jamais existé dans les paroles du Maître, mais encore ne peuvent pas naître dans son esprit: un confucianisme comme doctrine nationale et unique; une monarchie absolue avec un empereur mégalomane; une politique expansionniste basée sur la force armée; une bureaucratie servile âpre au gain; une éducation basée uniquement sur la connaissance par cœur des dogmes et la connaissance d’une stylistique sophistiquée; une interprétation absolue, unilatérale des dogmes désuets sans tenir compte de la réalité concrète, du juste milieu, et des relations réciproques entre le roi et le sujet, le père et son enfant, le mari et sa femme. Dans sa doctrine et dans sa vie, Confucius était l’adversaire de la monarchie absolue, de la politique expansionniste, de la bureaucratie servile. Pourtant cette doctrine de la bienveillance est devenue l’instrument capital de la monarchie absolue, expansionniste, le gagne-pain des bureaucrates éhontés. Comment ce confucianisme peut-il faire partie de la culture chinoise en tant que base commune d’un tiers de l’humanité?

Quand on parle de contact culturel, il importe de séparer le grain de la balle pour ne pas tomber dans des verbiages interminables. Tout contact suppose un point de rencontre, base d’une acculturation efficace. Qu’on réfléchisse à des évidences qui restent encore en dehors de l’attention des chercheurs. Pourquoi le Viêt-nam a-t-il adopté le socialisme, doctrine d’origine européenne et relativement récente? Pourquoi ce rejet si radical de nombre d’institutions anciennes dans les familles, dans les villages pendant les trente années de la résistance?

Une prise de conscience s’avère nécessaire pour avoir une idée des changements radicaux dans la mentalité vietnamienne. Si tout le monde parle de ces changements, à la fois brusques et radicaux, leur cause profonde demande une explication philosophique qui pourtant n’a pas été esquissée. Quand HÔ Chi Minh entra au Parti communiste français en 1920, ce fut un phénomène marginal, presque une violation dans la tendance nationaliste traditionnelle. Dix ans plus tard, le Parti communiste Indochinois, fondé en 1930 marqua la rupture avec la tradition: le Viêt-nam cherche son salut non en suivant sa tradition millénaire d’une guerre populaire dans le cadre de son pays mais dans le contexte international de la lutte des travailleurs contre l’impérialisme. Si ce parti malgré les répressions des colonialistes est demeuré le parti unique auquel le peuple a confié tout son espoir d’une libération nationale, ce n’est pas seulement grâce à l’héroïsme des communistes, car le patriotisme est une qualité couramment répandue dans le peuple.

Il faut donc parler d’un changement radical dans la mentalité vietnamienne. Pourquoi cette mentalité dont la fidélité au nationalisme reste le trait dominant de toute son histoire a-t-elle choisi le socialisme, une idéologie toute récente et européenne? Pourquoi, le Parti communiste après des pertes irréparables dans les différentes répressions, avec 5 000 partisans, peut-il mobiliser tout un peuple pour réaliser la libération et l’indépendance dans le temps record de 15 années seulement après sa fondation? Pourquoi la fleur de l’intelligentsia vietnamienne, malgré sa formation française, est- elle devenue communiste et pourquoi a-t-elle entraîné avec elle tout le peuple (notamment le reste des intellectuels vietnamiens) dans la lutte la plus longue et la plus héroïque de son histoire? Pourquoi ce parti du prolétariat a-t-il trouvé ses meilleurs cadres dans une intelligentsia formée par la culture française? Ces questions brûlantes d’actualité témoignent de l’ouverture du Vietnamien aux idées nouvelles capables d’apporter l’indépendance nationale, l’assurance dans la vie matérielle, la dignité de membre d’une communauté, l’harmonie dans la famille, le village. C’est du socialisme si l’on veut, mais c’est un socialisme vietnamien.

La réponse d’un culturologue de formation française pourrait soulever des accusations de francophilie, mais je parle en connaissance de cause. Une grande culture, la culture vietnamienne, au contact avec une autre grande culture, la culture française, sait adopter les valeurs qui font la supériorité de la culture française, sans pour cela suivre une imitation servile. Elle trouvera le moyen de fonder une nouvelle culture nationale, dans laquelle l’ancienne culture traditionnelle s’est régénérée pour retrouver son identité en adoptant les nouvelles valeurs d’une culture étrangère, capitales pour son enrichissement et son existence. Le résultat est la naissance d’une culture nouvelle, vietnamienne, très différente de l’ancienne dans laquelle les valeurs nouvelles ont trouvé un « dépassement », un Aufheben, suivant l’expression de Hegel, pour devenir la base d’un véritable contact culturel dans ce globe réduit à l’image d’un village par les conquêtes de la technique moderne.


L’universalisme de la littérature française

Mon exposé sur les traits essentiels de la littérature française ne saurait éviter un certain simplisme. Ce simplisme n’est pas accidentel, il représente ce qu’un intellectuel vietnamien a hérité de la tradition littéraire française pour renouveler sa littérature, le fruit du contact culturel franco- vietnamien. Il n’est pas un exposé objectif des traits de la littérature française dont la richesse et la variété défient toutes les analyses.

La littérature française aspire à l’universalité. Cette universalité née de la tradition gréco-latine, puis du christianisme, regarde l’homme en tant qu’être vivant de nature divine, sans aucun lien ni avec le monde animal et végétal, ni avec l’univers, mais dans l’union avec l’humanité. Cette universalité a donné lieu à des sujets très communs dans la littérature occidentale, mais introuvables dans la littérature du Viêt-nam ancien et de 1’Asie orientale: un Dieu personnel et unique, la destinée de l’âme, les péchés et remords, la vie future devant Dieu, la grâce, le salut, la rémission des péchés, la vie future. Si le problème de la destinée humaine chez le Vietnamien restait enfermé dans le cadre de l’horoscope, chez un Français elle revêt la forme universelle de la condition humaine, quitte à prendre, chez les maîtres existentialistes, les contours de l’absurde.

Cette littérature se veut française, mais ce caractère français n’a rien de particulariste. Elle est française dans l’expression de l’universalité. Si j’avais à choisir une œuvre qui marquerait l’apport français à la culture mondiale, je n’hésiterais point à citer les Essais de Montaigne. Dans ce XVIe siècle de confusions, un homme part de lui-même pour retrouver l’universalité, approche spécifiquement française, socratique si l’on veut, mais plus actuelle que jamais dans notre monde à peine sorti des préjugés de race, de civilisation, de classe, de culture.

Cette approche partant de l’individu pour retrouver l’identité dans l’humanité s’est exprimée au XVIIe siècle – le siècle classique – où l’homme qu’elle étudie n’est ni un Grec, ni un Romain, ni même un Français mais l’homme en tout temps, en tout lieu. Au XVIIIe siècle, cette littérature lutte contre l’inégalité et cherche le moyen de remédier aux influences néfastes de l’absolutisme. Certes, les solutions furent différentes, mais que ce soit le contrat social, la division des pouvoirs ou la liberté individuelle, cette inégalité qu’elle cherche à abolir n’est pas uniquement française. Son objet est la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ». Révolution n’est pas chose nouvelle, mais la révolution anglaise fut anglaise, la révolution américaine fut américaine. La Révolution française, reste pourtant universelle. Le XIXe siècle, siècle d’or des littératures a connu presque toutes les écoles littéraires, mais le souci d’universalité reste la marque française. Byron et Hugo sont des géants du romantisme. Mais Byron frappe par son arrogance anglaise, Hugo cherche la voix commune avec les misérables. Dickens et Balzac sont des maîtres du réalisme. Mais Dickens s’est borné à la jeunesse malheureuse de Londres, Balzac a brossé la Comédie humaine. Edgar Poe et Baudelaire se ressemblent sur bien des points. Mais Edgar Poe nous séduit par sa passion du mystérieux et du macabre, Baudelaire nous livre la chute de l’homme.

On a souvent parlé de clarté française. Mais le problème est de savoir l’origine de cette clarté. Langue pauvre dans sa morphologie, rigide dans sa syntaxe, polysémique dans sa sémantique, cette clarté ne réside pas dans la langue en tant que telle, mais dans l’effort du Français d’écrire une langue de cristal où tout ce qui pourrait créer des confusions dans la compréhension a été soigneusement éliminé. Un Français écrit pour atteindre l’unité dans la compréhension entre l’auteur et son public et non pas pour satisfaire ses passions intellectuelles.


Rationnalisme et socialisme

Cette aspiration à l’universalité est presque inexistante dans la littérature vietnamienne ancienne. Cette dernière est d’inspiration confucéenne, taoïste, bouddhiste ou populaire. Mais le confucianisme des Sung que le Viêt-nam a adopté manque d’universalité: son interprétation de la hiérarchie sociale reste unilatérale et n’accepte aucune réciprocité. L’universalisme bouddhiste embrasse tous les êtres vivants, et l’homme réduit à une simple créature doit se résigner à n’être qu’un roseau conscient de son impuissance. Le taoïsme offre l’image d’un individualisme impassible, trop intellectuel pour être humain en prêchant l’abandon de la société pour mener une vie d’ermite. L’idéologie populaire possède une certaine universalité dans l’expression des besoins des paysans, mais cette universalité sans forme philosophique, reste terre à terre et manque d’envolée. Un examen de la littérature ancienne qui attire encore le public moderne nous renseigne sur ce fait capital. Les œuvres foncièrement confucéennes comme les compositions littéraires dans les examens, exclusivement bouddhistes comme les sutras, purement taoïstes comme les traités de cosmogonie, de divination, de géomancie ne sont lues que par les spécialistes et restent en dehors de la littérature.

Les œuvres de la littérature ancienne qui passionnent le public vietnamien contemporain sont le produit d’une rationalisation de l’idéologie populaire, de « la mentalité des quatre F’ (Fatherland, Family-Village, Face, Fate), par des principes soit confucéens, soit taoïstes, soit bouddhistes. On trouve l’armature confucéenne dans les édits, les poèmes, les textes en prose rythmée exaltant le patriotisme, les contes en vers, les œuvres intimes des lettrés conscients de leur responsabilité envers le peuple. Un accent taoïste s’exprime sous la forme d’une individualité non satisfaite devant une réalité hostile dans Les Plaintes d’une odalisque, dans Les Chansons des chanteuses, dans les poèmes de Nguyên Trâi et des lettrés impuissants devant une corruption générale. L’accent bouddhiste s’exprime dans les poèmes des dynasties Ly Tràn, dans les contes populaires et dans Le Roman de Thûy kiêu, chef d’oeuvre de notre littérature.

Le rationalisme est la tendance commune de l’Occident. Mais le rationalisme français est caractéristique par son intransigeance. Dans le premier chapitre de YÂnti-Duhringy Engels parle des grands penseurs qui ont éclairé les esprits pour la révolution: « Us ne reconnaissaient aucune autorité extérieure, de quelque genre qu’elle fut. Religion, conception de la nature, société, organisation de l’État, tout fut soumis à la critique la plus impitoyable; tout dut justifier son existence devant le tribunal de la raison ou renoncer à l’existence ».

Ce rationalisme part de l’ego, du moi pensant dont l’essence réside dans la liberté. Les courants littéraires de la fin du XIXe et du XXe siècle (symbolisme, surréalisme, expressionnisme et autres) aux yeux d’un Vietnamien de formation française et d’idéologie socialiste ont été des prises de position devant une frustration universelle: cette technique qui a transformé le monde n’a pas apporté à l’homme le bonheur qu’il attend. C’est une littérature hostile à l’intérêt économique, à la technocratie. Mais si un Anglais, un Américain ou un Allemand est symboliste, surréaliste, existentialiste ou autre sans éprouver le moindre besoin de justifier sa position, le Français fidèle à son idéal d’universalité et de rationalisme, doit rédiger son manifeste.

À première vue, on pourrait parler d’une certaine rationalité dans le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme car ces doctrines défendent des principes considérés comme éternels. Pourtant le rationalisme français et européen en est tout juste l’antipode: il part de l’individu dans la recherche d’une vérité non encore achevée et dresse le tribunal de la raison pour juger tout ce que l’expérience trouve sur ce chemin au nom même de cette vérité. Les doctrines de l’Asie ne cherchent qu’à affirmer des vérités toutes faites, déjà acquises, et l’individu est sacrifié au nom des principes régissant le monde, la famille, l’Empire, la communauté. Dans l’idéologie populaire, le bon sens, érigé çn norme, reste fragmentaire sans jamais aboutir à un système.

Ce rationalisme d’abord français puis occidental a permis à l’Occident de conquérir le monde à partir du XVIIIe siècle alors que les doctrines de l’Asie ne cherchait qu’à l’interpréter dans le cadre de modèles achevés. On sait ainsi le prix payé par les pays qui sacrifient la réalité pour suivre des modèles périmés.

Si le rationalisme est bien ce qui manque à l’ancienne littérature vietnamienne, la nouvelle littérature ne peut que se régénérer dans la voie de l’occidentalisation Si l’individualisme reste le trait commun de la culture occidentale, l’individualisme ouvert est particulièrement français. Hô Chi Minh a bien saisi cette caractéristique quand il écrit dans son journal: « En général, les Français aiment les vertus comme la liberté, l’égalité, la fraternité. La plupart des Français sont généreux sans être rancuniers. En un mot, les Français sont aimables, très sympathiques ». On pourrait taxer Hô Chî Minh de francophilie. On trouve ce paradoxe: ceux qui ont lutté contre le colonialisme perpétuent la tradition de la révolution française. Et cette résistance opiniâtre qu’on trouve au Viêt-nam reflète dans ce coin lointain de l’Asie la tradition des soldats de l’An IL Cet individualisme ouvert reste fidèle à la tradition d’universalité et de rationalisme. Il accepte les critiques et les dialogues et érige la Raison au rang d’un nouveau Dieu. Si l’Angleterre et l’Amérique sont les pays d’une seule révolution, la France est le pays des révolutions et le socialisme, malgré des différences dans les interprétations des écoles diverses, reste la partie constituante de cette culture depuis sa naissance, la contribution française à la culture mondiale.

Si l’intelligentsia vietnamienne a été profondément influencée par cette « contribution » française, le fait n’est que normal.


Le réveil vietnamien

Réformes et révoltes

Le contact franco-vietnamien, à son origine, n’a pas été un contact culturel. L’occupation française dans la seconde moitié du XIXe siècle, aux yeux des confucéens qui formaient la totalité de l’intelligentsia vietnamienne, n’était que barbarie basée sur une supériorité technique. En dehors des canons qui semaient la destruction et la mort, ils ne voyaient guère de culture: une religion qui professe l’abandon de la patrie, de la famille, du village pour servir le colonialisme, une éducation pour former des interprètes soumis à la mère-patrie, un mépris pour la culture locale. De plus les nouveaux arrivants importaient leurs boîtes de nuits et leurs dancings, affichant richesse et plaisirs devant une population exploitée de manière systématique. Dès lors, et à l’exception de quelques déracinés, les nouveaux intellectuels cherchèrent le moyen de sauvegarder la culture nationale en traduisant les œuvres anciennes et firent du quôc ngû, ou romanisation de la langue vietnamienne, l’instrument capital de cette sauvegarde.

Cette écriture, œuvre du missionnaire français Alexandre de Rhodes, conçue en 1651, employée avant la domination française dans les milieux catholiques, a connu des retouches par Pigneau de Béhaine pour aboutir à sa forme définitive dans le dictionnaire de Taberd en 1830. En trois mois, tout Vietnamien est capable de lire et d’écrire le vietnamien tel qu’il le parle. Par contre, le nom ou ancienne écriture basée sur les caractères chinois demande des années d’études sérieuses. Avec la nouvelle écriture de forme européenne, le nom en tant que lien entre la culture vietnamienne et son passé, a vécu. L’abandon du nom, puis du système des examens basés sur celui-ci, marquent la rupture définitive du Viêt-nam avec son passé.

Quand les Français s’emparent de Saigon (février 1 859), ils y trouvent une école secondaire, l’école d’Adran, avec quarante élèves, où l’on enseigne le quôc ngû et le latin et non pas le français. Cette école, transformée en École des interprètes voit le nombre d’élèves augmenter rapidement (un millier en 1861). On assiste alors à la naissance de la presse: la première publication périodique fut le Bulletin officiel de l’expédition de la Cochinchine publié en 1862, puis vint Gia Dinh bâo (Revue de Gia Dinh) imprimé en quôc ngû en 1865. Les premiers Vietnamiens en contact avec la culture française étaient des catholiques: Nguyên Tnïông Tô, Tnromg Vmh Ky. Mais un catholique vietnamien reste vietnamien. Nguyen Tnrông Tô s’enfuit de Saigon pour présenter au roi Huit pétitions pour faire face à la situation urgente. Il proposa des réformes sur le modèle de la Thaïlande et du Japon pour sauvegarder l’indépendance. Tnrdng Vïnh Ky écrit à son ami: « Je vais avec eux (les Français) mais je ne leur appartiens pas. C’est ma destinée et ma consolation ». Travailler pour la culture nationale dans une situation douloureuse pourtant inévitable reste la pensée commune d’une génération de catholiques fidèles au peuple (Tnïomg Vïnh K$, Huynh Tinh Cûa, Gilbert Chiëu, Tntcmg Duy Toân, etc.).

Le traité Patenôtre en 1884 a reconnu la domination française sur tout le Viêt-nam. Le mouvement royaliste disparut vers 1897 avec la mort de Phan Dïnh Phùng. Tous les mouvements, sauf celui de Hoàng Hoa Thâm, furent alors rapidement réprimés. Le Vietnamien est patriote et prêt à mourir pour l’indépendance nationale. Mais pourquoi une poignée de Français peut-elle réduire à néant des milliers de braves soldats vietnamiens? D’où vient cette force mystérieuse qui a donné naissance à des armes si puissantes? Chose étrange et pourtant vraie: la culture française et européenne a été révélée aux confucéens vietnamiens non par la voie directe des Français, ni même parcelle, indirecte, de leurs interprètes vietnamiens, mais par l’intermédiaire des réformistes chinois.

Vers la fin du XIXe siècle, les livres et journaux des réformistes chinois (Kang You Wei, Liang Qi Chao, Yan Fu et autres) sont introduits au Viêt-nam par le canal des marchands chinois. On les appelle « nouveaux livres » en opposition aux anciens livres employés dans les examens. Pour la première fois, les étudiants vietnamiens connaissent l’Europe, son histoire, l’impérialisme, les théories nouvelles comme le rationalisme de Descartes, le contrat social de Rousseau, la séparation des pouvoirs de Montesquieu, l’évolutionnisme de Huxley, la lutte pour l’existence de Darwin.

Un Vietnamien n’est pas un Grec, un Français ou un Allemand pour se lancer dans des spéculations sur l’être, la matière, l’idée. Le Vietnamien évalue une idée sur un critère unique: peut-elle aider le Viêt-nam à reconquérir l’indépendance? Attitude extrémiste qui explique des changements brusques et radicaux dans l’histoire de son contact culturel.

Avec le mouvement du « nouveau livre », aux yeux des patriotes la voie semble enfin trouvée. Si un Français part de l’individu, surtout de la liberté individuelle pour aboutir au rationalisme et à l’universalité, un lettré vietnamien dans un pays presque sans économie privée, n’ayant pas conscience de la liberté individuelle, trouvera dans la reconquête de l’indépendance la base de son rationalisme.

Au nom de ce rationalisme nouveau, les lettrés analysent les causes de la perte de l’indépendance: monarchie absolue, bureaucratie servile, ignorance de la situation mondiale, économie d’autosuffisance, absence de commerce, surtout de commerce extérieur, manque d’une éducation au service de la science. Ces lettrés confucéens font leur autocritique et condamnent le néo-confucianisme des Sung comme le plus grand danger dans la voie de la réforme. Et la voie à suivre n’est plus celle de présenter des pétitions de réforme à une cour fantoche, mais de réveiller un peuple prêt à tous les sacrifices au nom de la patrie pour supprimer le système des examens, liquider le néo-confucianisme, se mettre à l’école de l’Europe.

Le réveil de l’intelligentsia vietnamienne s’est traduit par deux tendances apparemment contradictoires qui en fait, n’ont été que deux moyens différents pour obtenir l’indépendance. La première tendance, illégale, clandestine, dirigée par Phan Bôi Châu a recruté deux cents étudiants pour les envoyer au Japon dans l’espoir de former des futurs officiers dans la lutte armée. Mais une coalition franco-nipponne les chasse de ce pays. Ils formeront des partis clandestins qui évolueront rapidement de la monarchie constitutionnelle à la démocratie, et organiseront des soulèvements armés sans résultat. Les partisans trouvent la mort dans les soulèvements ou souffrent dans les bagnes avant de devenir des communistes.

La seconde tendance, légale, ouverte, organise des écoles gratuites pour enseigner le quôc ngû et propager l’idéologie nouvelle. Elle a mobilisé presque toute l’intelligentsia ancienne. Une nouvelle littérature d’inspiration bourgeoise mais nettement nationaliste appelle le peuple à moderniser sa culture. Phan Châu Trinh parle d’une collaboration franco- vietnamienne suivant les principes de la Révolution Française, anticolonialiste. La première fois dans l’histoire, les grands lettrés dirigent un mouvement de masse.

On assiste à une rupture définitive avec le passé. Des docteurs et licenciés de l’ancien système d’examens exigent leur abolition, des confucéens hostiles au commerce deviennent des commerçants, le néoconfucianisme est considéré comme une falsification flagrante de la doctrine de Confucius. Cette rupture s’est traduite par deux mouvements. D’une part, l’abandon de l’écriture chinoise. D’autre part, la coupe du chignon. Vers 1920, l’écriture chinoise et le chignon disparaissent. La tête vietnamienne porte la marque française.

Ce mouvement trouva un accueil enthousiaste chez un peuple victime des taxes et des impôts. Les paysans des provinces actuelles de Quàng Nam et de Quâng Ngâi où l’influence de la réforme s’est avérée profonde organisèrent des manifestations en 1908 pour demander la réduction des impôts. Tous les chignons furent coupés. Pour la première fois, on assiste à une manifestation pacifique de la masse paysanne au nom de l’égalité. Pris de panique, les colonialistes envoyèrent des troupes armées. Des centaines d’hommes tombent sous les balles. Les quatre docteurs animateurs de la campagne furent pris. Tràn Quy Cap fut décapité, les trois autres furent internés à Poulo Condore. Le colonialisme français a profité de cette occasion pour rayer le mouvement réformiste. Toutes les écoles, brochures et revues d’influence réformiste furent confisquées et interdites. Tous les bagnes furent pleins de lettrés éminents.


Le temps des autodidactes et des révolutionnaires

Les Français ont oublié une chose. Ce pays qu’ils ont conquis presque sans guerre, à cause de la politique erronée des rois néo-confucéens possède une tradition de lutte sans exemple. Une fois la solution pacifique dans l’intérêt de deux pays rejetée, solution entièrement conforme à la tradition de liberté, d’égalité, de fraternité de la culture française, il saura trouver une autre qui marquera la fin du colonialisme.

L’âme de la réforme pacifique fut Phan Châu Trinh. Né en 1878, docteur en 1901 dans le même concours que le père de Nguyên Thât Thành (qui prendra le nom de « Hô Chi Minh » en 1941) promoteur de la lutte pacifique avant Gandhi, il parcourut le pays, alla en Chine, au Japon pour propager sa doctrine. Interné à Poulo Condore, il put partir pour la France en 1911 grâce a l’intervention de la Ligue des droits de l’homme. En 1919, il vit avec Nguyên Thât Thành dans le même appartement mais il n’adhérera au socialisme que vers la fin de sa vie quand tous ses efforts pour la lutte pacifique auront été anéantis.

Avec la mort de Phan Châu Trinh en 1925, la génération des confucéens devint incapable de diriger le mouvement national. La nouvelle génération, celle de leurs enfants formés par les écoles françaises, va assumer le rôle d’avant-garde. Hô Chi Minh, Trân Phû, premier secrétaire général du Parti communiste indochinois, Pham Van Dông, Vô Nguyên Giâp, Nguyên Chf Thành, To Hûu pour ne citer que les noms de notoriété internationale, sortirent de la même école: l’école primaire supérieure de Huê.

Le gouvernement doit assumer la  » mission civilisatrice » pour éviter le danger d’un second « voyage à l’Est ». D’où la naissance de journaux et de revues à prétention culturelle. La revue Nam Phong (Vent du Sud) dirigée par Pham Quynh pendant dix-sept ans (1917-1934) a présenté une solution nouvelle: d’une part une collaboration avec la France colonialiste, d’autre part la sauvegarde de la langue vietnamienne et de sa littérature. Cette revue et une dizaine d’autres comme Dông Duofng tap chi (Revue d’Indochine), Hiïu Thanh (La voix amicale), Trung Bac tan van (Informations du Centre et du Nord) ont opéré un changement dans l’évolution culturelle. La Chine et le Japon perdirent leurs attraits. Un événement aussi capital dans la littérature chinoise, comme le mouvement du 4 Mai 1919 resta ignoré de ce Viêt-nam sorti de l’orbite chinoise.

Pour nuancer quelque peu le tableau colonial, il convient de souligner les efforts des savants et érudits français comme Cadière, Gourou, Cœdès, Maspéro, Haudricourt, en particulier les contributions de la fameuse École française d’Extrême-Orient. En ce qui concerne les sciences humaines et sociales, on trouve un apport français dans toutes les branches: linguistique, histoire, géographie, ethnologie, archéologie, folklore, étude des arts, des religions, des coutumes, des sciences vietnamiennes. Mais les ouvrages écrits en français restaient peu connus du public et ne sont devenus populaires qu’après 1954 avec l’ouverture des facultés d’histoire, de lettres, de philologie, des arts à Hanoi.

C’est dans la période qui va de 1930 à 1940 que l’influence de la littérature française fut la plus profonde.

Il faut mentionner en premier lieu des changements dans la structure sociale. Après la période qualifiée de « première exploitation coloniale » (1897- 1917), vient la période qualifiée de « seconde exploitation coloniale ». La société vietnamienne commence à s’intégrer au monde moderne: naissance des villes avec une petite bourgeoisie, d’une industrie et des problèmes liés à l’urbanisation: assistance publique, médecine occidentale, moyens de communication modernes (chemins de fer, routes, électricité, télégraphie, etc.). Ces changements, quoique modestes, ont eu des répercussions énormes chez un peuple prêt à changer sa destinée. Cette fois, le besoin de modernisation fut direct. La jeunesse vietnamienne ignore le chinois et lit directement les ouvrages français. Dans un Viêt-nam sorti de son autosuffisance, une nouvelle littérature est née.

L’ancienne littérature était une littérature « bénévole ». On était lettré, mandarin, on vivait de ses rizières et de sa solde tout en écrivant des œuvres littéraires sans jamais penser à recevoir de rétribution. Le mandarin rédigeait des édits, des ordonnances, des ouvrages d’histoire et d’éducation pour justifier son rôle de fonctionnaire. Le lettré composait des poèmes pour sa propre jouissance esthétique ou pour celle de ses amis. Les auteurs, au début de la colonisation, ne gagnaient pas leur vie grâce à leurs œuvres littéraires, ils ne pensaient qu’à remplir leur dette envers la culture. Les écrivains du « mouvement du nouveau livre » ne cherchaient qu’à réveiller le peuple au péril de leur vie. Cette littérature gracieusement offerte ne pouvait pas éviter un certain formalisme dans le style ni un certain conformisme dans le contenu car un cadeau doit tenir compte du goût de celui qui l’accepte. Il en va différemment d’une œuvre littéraire commerciale. L’écrivain professionnel gagne sa vie en vendant sa production. Celle-ci doit attirer le public par une forme nouvelle, un contenu nouveau répondant aux besoins intimes, non encore exprimés de son public. D’autre part, dans un pays pauvre, où le nombre des lecteurs reste limité, cet écrivain professionnel doit être à la fois traducteur, journaliste et écrire sur tous les sujets pour gagner sa vie. La naissance des journaux et revues chez un peuple assoiffé de littérature dans une société nouvelle où l’économie marchande va dominer, fait naître une nouvelle littérature, celle de l’Occident, la littérature commerciale.

Le but unique des Français était de former des mandarins et des fonctionnaires. Nombre d’entre eux étaient docteurs et licenciés, formés par les universités, mais leur influence dans le nouveau contact culturel s’est avérée nulle. Si la culture nouvelle est fruit du contact, elle doit être anticolonialiste pour devenir vietnamienne. Même des intellectuels travaillant pour le colonialisme, comme Pham Quynh en parlant de culture doivent adopter une attitude critique:

En fait d’assistance, nous avons l’ unique hôpital du chef-lieu avec un médecin français ou un médecin indigène, bâtiment administratif où le moindre infirmier est une sorte de fonctionnaire plein de morgue, traitant les malades comme de la vile racaille (…) Quant aux écoles, il y en a bien quelques unes dans chaque circonscription, mais elles sont bien insuffisantes et souvent dirigées par de jeunes moniteurs pleins de prétentions. (…) Le seul effet de l’éducation française a été de dénationaliser les jeunes Annamites, de les désannamitiser en quelque sorte. (…) Après cinquante ans d’occupation française, l’Indochine française ne compte pas plus de dix docteurs, ingénieurs, professeurs indigènes, dont la plupart ont perdu toute personnalité annamite comme ils ont renoncé à leur nationalité.

Qui dit culture dit confiance. Un Vietnamien, nourri par la tradition patriotique, ne peut avoir confiance en un serviteur du colonialisme. La nouvelle littérature recrute ses partisans. Ces derniers sont soit des écrivains professionnels sous la surveillance secrète de la police, soit des fonctionnaires non liés à la politique colonialiste: des enseignants comme Nguyen Cong Hoan, Hoàng Ngoc Phâch, Dào Duy Ann, Vu Ngoc Pham, Hoàng Xuân Hành, des docteurs comme Nguyên Kinh Chi, des membres des centres de recherche comme Trân Van Giâp, Nguyên Vàn Tô’. Cette littérature marginale n’accepte que des marginaux.

Aucun de ces marginaux n’a reçu de solide formation française ou chinoise. De 1951 à 52, j’ai travaillé au département de Littérature et des Arts (Vu van hoc nghê thuât) puis à L’Association des écrivains et artistes où j’ai eu l’occasion de fréquenter les auteurs les plus célèbres ayant participé à la résistance. Tous sont des autodidactes, leur éducation s’est généralement arrêtée au niveau du secondaire. En dehors des érudits comme Trân Vàn Giâp, Phan Khôi, Dào Duy Anh et Ngô Tâ’t Tô’, leurs connaissances de la campagne vietnamienne restent vagues, et leur formation chinoise reste fragmentaire. S’ils ont laissé des œuvres inoubliables, c’est à cause de leur attitude envers la littérature et les arts. Ils y ont trouvé la voie unique de la libération du colonialisme, de l’affirmation de leur identité. J’ai trouvé l’explication dans la phrase de Musset: « Frappe toi le cœur, c’est là qu’est le génie ». Les œuvres taxées d’individualisme par nos jeunes chercheurs sont donc en réalité une continuation de la tradition culturelle éprise d’indépendance.


Le facteur linguistique

Du contact grammatical

Je commencerai par l’européanisation de la langue vietnamienne. Dans le cadre de cet article, je me bornerai au contact grammatical, phénomène encore peu étudié dans la linguistique moderne. Les langues de l’Asie appelées « isolantes » que j’ai étudiées (le chinois, le khmer, le thaï) connaissent les mêmes changements et le cas du vietnamien n’est que l’aboutissement d’un processus commun.

Les langues « isolantes » doivent sauvegarder à tout prix l’invariabilité de leurs syllabes et la rigidité dans l’ordre de ces syllabes. Mais un contact avec une langue flexionnelle révèle bien vite ses insuffisances dans l’expression de la pensée discursive, scientifique. Une expression comme anh em (lit.: aîné cadet) peut recevoir sept traductions différentes en français. Si l’on la considère comme unité lexicale, elle serait l’équivalent d’un nom collectif pour signifier (1)  » frères en général », « amis », « camarades ». Mais cette forme invariable pourrait se présenter comme un adjectif, et la traduction correspondante serait (2) « amical », « intime ». Elle pourrait s’employer comme verbe avec la signification (3) « avoir des relations amicales ».

À partir de la langue vietnamienne, dont l’ordre des mots ne traduit aucune différence formelle entre une construction morphologique et une construction syntaxique, anh em peut être traduit en quatre constructions syntaxiques différentes: (4) « l’aîné et le cadet », (5) « votre aîné », (6) « ton aîné », (7) « mon aîné ».

Donc sept significations grammaticales différentes. Pour servir la science, une langue doit posséder les moyens de formaliser ses expressions afin d’éviter toutes les confusions possibles. Nous n’avons qu’à nous rappeler des discussions interminables à propos des sentences de Confucius et de Lao Tze pour constater comment les langues « isolantes » sont peu adaptées au discours scientifique et philosophique. La seule voie a été d’européaniser la langue suivant le modèle des langues flexionnelles sans violer l’invariabilité des syllabes et la rigidité de leur place.

La voie vietnamienne a été de créer des groupes de syllabes pour en faire des unités morphologiques semblables aux mots européens, dont la partie du discours reste inviolable. D’où l’emploi des particules comme semi-préfixes pour former des unités morphologiques équivalentes à des noms, des adjectifs, des verbes français. Nous avons des particules pour former des unités nominales: song « vivre » est verbe, mais su song « la vie », ^suc sang « vitalité « , cuôc sang « l’existence » ne peuvent être que des « noms ». Ces particules ont été des mots pleins avec leur signification lexicale: s.w<« chose », suc « force », cuôc « situation ». Mais dans les expressions nouvelles elles deviennent des semi-préfixes avec leur fonction grammaticale pour former des « noms » abstraits. Dep « beau » est adjectif, mais câi âep « le beau », véâep « la beauté », sac âep « la beauté » sont des « noms » abstraits avec l’addition des anciens noms câi « chose », vé « apparence », sac « couleur » maintenant devenus des semi-préfixes. On pourrait parler d’une espèce de dérivation au niveau du groupe de syllabes. Ce qu’on trouve au niveau des unités nominales se retrouve au niveau des unités adjectivales. Chiu « supporter » est verbe, mais de chiu « facile à supporter, soulagé », khô chiu « difficile à supporter, insupportable » sont adjectifs. De même, nous avons des groupes verbaux: dip « occasion « , giâ « prix » sont des noms mais âuac dip « profiter de l’occasion », âuac giâ « se vendre à un prix élevé » sont des unités verbales.

Quelle richesse pour l’expression de la pensée avec l’addition de ces semi-préfixes d’apparence anodine! Tous les monosyllabes sont concrets. Tout d’un coup le vietnamien possède le moyen de créer des unités abstraites qui font la force de la pensée européenne. Tout d’un coup cette langue formée de syllabes isolées entre dans la voie de la dérivation, la plus simple et efficace pour créer des « mots » au service de l’évolution de la pensée dans ce monde plein de changements. Une fois qu’on a obtenu des expressions avec leur différente partie du discours, ces expressions au contact du français subissent une seconde transformation. Elles demandent l’addition des particules nouvelles pour désigner des catégories grammaticales propres au français: une particule pour former le singulier: mot « un », une particule pour former le pluriel défini pareil à « les »: câc, une particule pour former le pluriel indéfini pareil à « des »: nhiïng. L’adjectif, pour désigner des degrés de comparaison, se voit ajouter des particules soit placées avant comme: rat « très », hcri « assez », khâ « assez », soit placées après comme nhât « le plus », hét sue « parfaitement », vô cùng « infiniment ». De son côté, le verbe est placé après des particules pour désigner le temps: dâ « déjà », âang « en train de », .se « particule pour désigner le futur », et est placé devant les particules pour désigner l’aspect perfectif: âuac « lit. accepter », xong « achever », râi « finir ».

Ces particules ont toujours existé dans la langue, mais leur présence garde normalement une signification lexicale. Maintenant, elles perdent cette signification pour ne former que des particules grammaticales. Elles deviennent les syllabes les plus fréquentes dans le vietnamien moderne. Câc par exemple, ne se trouve que 5 fois dans le Roman de Thûy kiêu, de Nguyên Du au XIXe siècle. Mais dans le vietnamien moderne il détient la deuxième place dans la statistique des mots employés. Câc est en tout point pareil au « les » français. Il ne se place que devant les noms et peut être placé devant tous les noms, jamais on ne le trouve isolé.


Nouveautés grammaticales

Ainsi une nouvelle classe de mots, l’article, apparaît dans la grammaire vietnamienne. Une restructuration grammaticale s’opère dans le contact. Autrefois, l’unité unique c’était la syllabe soit isolée soit redoublée, soit combinée avec une autre syllabe dans les mots sino-vietnamiens. Maintenant, la grammaire s’organise sur un principe nouveau: le syntagme. C’est le syntagme qui devient l’unité unique de la grammaire, et la syllabe, le « mot » n’est que l’expression temporaire du syntagme, avec son paradigme semblable à un nom russe en tant que l’expression grammaticale de son syntagme. Ce syntagme soit nominal, soit adjectival, soit verbal, reflète le mot français avec ses catégories grammaticales.

Les groupes nominaux, adjectivaux, verbaux reçoivent une articulation nouvelle avec la naissance des prépositions. Très rares dans le vietnamien ancien, ces prépositions reflètent la traduction des prépositions françaises: bôi « par, à cause de », vâi « avec », bâng « au moyen de », toi « chez », cûa « de ».

Ensuite, on constate l’apparition d’un très grand nombre de locutions employées comme des articulations de la pensée discursive, toutes calquées sur le français. Il suffit de regarder la correspondance terme à terme dans les deux langues pour s’en convaincre: không nhSng …ma con « non seulement … mais encore », trên C0sâ »sur la base de », mot khi « une fois », nôi chung « en général », không nghi ngâ gi nvta « sans aucun doute ». Le résultat de cette européanisation a permis au vietnamien d’être la langue « isolante » la plus proche des langues flexionnelles à tel point qu’une traduction d’une langue de l’Occident en vietnamien et inversement se fasse aussi aisément qu’entre deux langues de l’Europe, entre le russe et l’anglais par exemple. Ce résultat n’est que récent. Avant 1940, même un Pham Quynh, un Nguyên Vân Vïnh ont éprouvé des difficultés insurmontables dans la traduction d’un texte philosophique ou scientifique. En 1960, le processus est pour ainsi dire achevé. Un traducteur moyen peut traduire Marx, Lénine dans un vietnamien très proche de la langue du peuple et à portée du lecteur moyen, phénomène que je ne trouve pas dans les autres langues de l’Asie du Sud-Est.


L’essor littéraire des années 1930-1940

Le développement de l’édition

Si dans la période du « nouveau livre », la modernisation reste partielle, dans la situation nouvelle d’une société dans l’orbite européenne, la modernisation se veut complète suivant les quatre principes de la pensée française: individu, liberté individuelle, rationalisme et universalité. Je recommande l’ouvrage de Nguyën Van Ky La Société vietnamienne face à la modernité, bien documenté. Je me bornerai à exposer l’évolution de la mentalité.

La période 1 930-40 s’est caractérisée par une floraison de journaux. D’après la « Liste des imprimés déposés en 1930 », en 1922 le Tonkin comptait 44 périodiques, dont 8 en langue vietnamienne; en 1925, 125 titres dont 13 en vietnamien; en 1929, 153 dont 14 en vietnamien. D’après Nguyen Van Ky « si l’on compte tous les périodiques parus au Tonkin, sans tenir compte de leur longévité, le nombre de journaux et revues en langue vietnamienne dépasse aisément les deux cents » Tous les écrivains et poètes du Viêt-nam collaboraient à des journaux. Quelques maisons d’édition apparaissent pour former des groupes d’écrivains.

Les deux groupes les plus en vue étaient le Ngày này (Aujourd’hui) dirigé par Nguyên Tirôtig Tarn et le Tân dan (Le nouveau peuple) dont le patron était Vu Dînh Long. Je ne parle que du premier groupe qui a joué un rôle important dans le contact culturel franco- vietnamien. Il se compose de Nguyên Tirông Tarn (alias Nhâ’t Linh) et de ses deux frères Nguyên Tirông Long (alias Hoàng Dao), Nguyên Tirông Lan (alias Thach Lam et Viêt Sinh) avec la coopération de Trân Khânh Du1 (alias Khâi Hung), Nguyên Thir Le (alias Thê’Liï, Le Ta), Hô Trong Hiéu (alias Tû Mo). Deux peintres célèbres, Nguyên Gia Trf et Tô Ngoc Van se chargent des caricatures, ensuite vient s’ajouter Xuân Dieu, poète et critique littéraire. Ce groupe, avant de se retrouver dans Ngày này, avait fondé la revue Phong hôa (Culture) il devait s’appeler plus tard Tu lue van âoàn (Groupe littéraire autonome).

Chef de file et journaliste de talent, Nhâ’t Linh sait toucher son public. Dans l’atmosphère nouvelle d’une certaine liberté de critique bourgeoise, pour détourner le peuple de la tendance communiste, Nhâ’t Linh lance son journal Phong hôa en 1932. Il y place des dessins humoristiques (imitations du Canard enchaîne) et y fait la critique de tout ce qui parait ridicule, contraire au progrès. Les caricatures, les dessins humoristiques sont les mieux adaptés au public vietnamien qui, même s’il se trouve dans une impasse, demeure conscient des abus, des tares de la bureaucratie au service du colonialisme, de l’injustice, de l’exaction, de l’inégalité, de l’oppression. Le moyen le plus accessible, c’est de ridiculiser les personnes au service d’un régime antidémocratique. Dans Phong hôa et Ngày này, on trouve Ly Toét, Xâ Xê deux caricatures très populaires représentant les notables pourris des villages.

Grâce à la maîtrise de leur art, Nguyên Gia Tri et surtout Tô Ngoc Vân ont offert une galerie de types de mandarins, d’intellectuels, de colons dont l’apparition immédiatement identifiée par le public à des individus concrets soulève le rire général. Pourtant la critique n’a été que superficielle: elle n’ose pas attaquer le colonialisme dans son essence. Nhâ’t Linh , Khâi Hung, Hoàng Dao pour ne citer que les trois personnes capitales de ces revues étaient anti-communistes mais gardaient un silence prudent sur ces derniers. Pourquoi? Une critique des communistes aurait soulevé une opposition populaire.

Cette ambiguïté s’exprime également dans sa ligne culturelle basée sur la liberté individuelle formulée par Hoàng Dao dans « Dix Voeux »(No 25 de Ngày này en 1936). Ces « Dix Voeux », restent vagues, sans contenu. On y apprend par exemple qu’il faut: suivre « le nouveau » sans hésitation, croire au progrès, vivre en suivant un idéal, se forger le caractère, reconnaître le rôle de la femme dans la société, œuvrer sans tenir compte de la récompense, avoir le sens de l’organisation, cultiver son corps. Ces « Dix Voeux » semblent bien vides comparés aux trois principes de la politique culturelle du Parti communiste indochinois en 1943 (Nation, Science, Masse) véritables piliers d’une ligne socialiste, réaliste, capable de mobiliser tout le peuple dans la lutte pour l’indépendance.

La maison d’édition Tan dan de son côté fait du commerce. Elle dirige les revues Tiëu thuyê’t thûbây (Romans du samedi), Tao âàn (Cénacle des écrivains) et publie des oeuvres d’auteurs romantiques (Ngoc Giao, Thanh Châu, Lan Khai ) ou réalistes (Tarn Lang, Vu Trong Phung).


L’explosion littéraire et politique

En cinq ans (de 1932 à 1936) une poésie nouvelle a remplacé la poésie ancienne. Cette poésie parfaitement vietnamienne s’est renouvelée grâce à l’expérience de la poétique française pour devenir une poésie de l’individu isolé, aspirant à la liberté individuelle, nourrie des aspirations universelles (amour, soif de vivre). Elle passe du romantisme au symbolisme avant de devenir réaliste. Je n’ai trouvé nulle part ailleurs dans le « tiers monde » une telle évolution. La brochure Thi nhân Viêt Nanfi (Les poètes du Viêt-nam) publiée par Hoài Thanh et Hoài Chân en 1942 nous donne la liste de 40 poètes dont les œuvres sont connues de tous les élèves. Les plus célèbres étaient Thé Lûu, initiateur de la poésie moderne; Nguyën Binh auteur de dix recueils de poèmes, le poète favori des paysannes et des commerçantes; Xuân Dieu, poète des intellectuels dont la versification témoigne de la plus heureuse synthèse de la poésie française et de la poésie vietnamienne, dans la langue et dans l’inspiration; Hàn Mac Tur, poète d’inspiration mystique; Huy Cân l’image d’une âme moderne, pleine d’angoisse incapable de trouver la consolation dans son union avec l’univers. Dans le domaine des romans, on pourrait parler d’une véritable floraison. Tous les genres du roman français ont trouvé au Viêt-nam des continuateurs dignes de la tradition: le roman psychologique, avec Nhât Linh, Khâi Hung, le roman historique, avec Lan Khai, Nguyên Triêu Luât; le roman social, avec Nguyen Cong Hoan, Le Van Trirong. Nguyên Tuân reste inimitable dans ses essais. Enfin les contes de Nguyên Công Hoan, de Thach Lam et de Ho Dzênh, sont dignes de figurer à côté de ceux de Maupassant.

La littérature française est enseignée dans les écoles secondaires. Mais, bachelier avant 1945, je trouve que cette littérature apprise à l’école a eu peu d’influence sur la littérature vietnamienne. Si quelques pièces de Molière ont été représentées sur la scène, elles ont subi une vietnamisation trop forte. Quelques poèmes de Hugo et de Lamartine ont eu des traductions, mais ont perdu leur caractère individuel et universel dans la versification ancienne. Cette influence qui a renouvelé notre littérature vient en fait de la littérature française moderne, non enseignée dans les écoles. En poésie, c’est l’influence toute puissante de Baudelaire, puis des symbolistes: Verlaine, Rimbaud, Valéry. Les contes traduisent l’influence très nette de Maupassant, d’Alphonse Daudet. Hoài Thanh, Huong Minh reproduisent la prose d’Anatole France. Peut-être un soupçon des Goncourt dans Nguyen Tuan. Mais André Gide reste l’auteur favori. Son « geste gratuit » se retrouve dans presque tous les romans de Nhât Linh, Khâi Hung, Hoàng Dao qui ont passionné ma génération dans la recherche d’une identité pour elle même, sans aucun but précis. Et le roman réaliste de la fin des années 30 vient des reportages, en particulier de George Anquetil.

Vers 1936, devant la menace fasciste, avec le triomphe du Front populaire en France, le Parti communiste indochinois sortit de sa clandestinité. Des journaux et revues communistes Dân chûng (Le peuple), Ban dân (Amis du peuple), et des revues françaises l’Avant-garde, Rassemblement, Le Travail ont opéré une transformation radicale. La petite bourgeoisie vietnamienne, comme toute bourgeoisie, est individualiste. Mais différente de la petite bourgeoisie des pays capitalistes formée par une tradition d’indépendance nationale de dix siècles, elle n’hésite pas à abandonner son individualisme quand l’unique voie de salut reste la voie socialiste. L’entrée des troupes japonaises, la capitulation des forces françaises ont démontré la justesse de la ligne du Parti communiste indochinois. L’expérience amère au début du siècle de la collaboration franco-nipponne l’a détournée de la propagande japonaise. Éprise d’universalité, elle doit trouver l’universalité nouvelle dans l’Internationale communiste. Le rationalisme cartésien trouve son dépassement dans le rationalisme marxiste. Dans la critique, Hâi Triéu réduit à néant la théorie de « L’art pour l’art ». Nguyên Hong , Vu Trong Phung, Nam Cao renversent la situation: le réalisme triomphe. Tô’Hûu devient le chantre de l’universalité nouvelle, d’un patriotisme dans le cadre de l’internationalisme.

***

Ainsi au Viêt-nam, l’individualisme ouvert français a abouti à sa négation dialectique, dans laquelle la culture vietnamienne a retrouvé son propre visage. Le cas du Viêt-nam n’est que l’aboutissement naturel, logique de l’évolution générale de ce monde de l’impérialisme au village mondial de liberté, de fraternité, d’égalité.

On ne peut douter que le Viêt-nam, pays francophone, saura profiter des leçons acquises au contact culturel avec la France dans le contexte mondial actuel. Une ère de collaboration nouvelle, débarrassée de préjugés, est en train de s’ouvrir.

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