source : http://cal.revues.org/


Diana Cooper-Richet, « París y los ambos mundos : une capitale au cœur du dispositif de production et de mise en circulation de livres et de journaux, en espagnol, au xixe siècle », Cahiers des Amériques latines [En ligne], 72-73 | 2013, mis en ligne le 01 janvier 2014, consulté le 08 août 2015.

http://cal.revues.org/2895


RÉSUMÉ

Paris a été, tout au long du xixe siècle, un centre de publication, et de diffusion vers l’Amérique latine, de livres et de journaux en espagnol. Éditeurs et hommes de presse, français et étrangers, plus particulièrement hispanophones, se sont très tôt lancés à l’assaut de ce marché, nouveau, vaste et prometteur, sur lequel ils déverseront pendant des décennies leur production et où certains s’installeront durablement. Ce commerce de biens culturels est à l’origine de nombreux transferts et d’une importante circulation d’hommes et d’idées.

Plan
  1. De la niche éditoriale à la conquête de nouveaux marchés
  2. La « Prensa hispano-americana » de Paris
  3. Réseaux et passeurs

PREMIÈRES PAGES

 

Avec plus de 5 000 titres – sans doute quelque 10 millions d’exemplaires d’ouvrages –, publiés par plusieurs dizaines de libraires-éditeurs, au moins 80 périodiques mis sur le marché, dont beaucoup exportés, sans oublier l’importante offre de livres d’assortiment, le tout en espagnol, ne peut-on pas considérer Paris, avec sa « Librairie espagnole », comme étant au cœur du système éditorial hispanophone, en un siècle où Madrid est peu productive et où les pays de son ancien empire se modernisent et construisent leurs cultures nationales ?

Ce marché des imprimés en espagnol se met en place à un moment où la péninsule ibérique se referme sur elle-même. Les Libéraux, persécutés par Ferdinand VII, s’exilent en Angleterre et en France, où ils veulent lire, être publiés dans leur langue et traduits, afin de faire connaître leur pays et leurs œuvres. Dans la seconde moitié du siècle, la demande de lecture émane des hispanos-américains du « Barrio latino » parisien et des élites montantes d’outre-mer. Le tropisme de Paris, capitale culturelle, le savoir-faire de ses libraires-imprimeurs, la compétitivité de ses coûts de production mettent cette cité au cœur des transferts culturels qui s’opèrent avec le monde hispanophone, un marché potentiel pour ceux qui se lancent dans le négoce des biens culturels.

Des pans de cette histoire sont, désormais, connus. Demeure à lever le voile sur certains libraires, mais aussi sur l’offre, en perpétuel renouvellement, de journaux en castillan, afin de brosser un premier tableau des liens entre les acteurs de ce milieu et de leurs réseaux en Amérique.

De la niche éditoriale à la conquête de nouveaux marchés

Jusqu’en 1853, date du traité entre la France et l’Espagne sur la protection du droit d’auteur, la production et la vente de livres en espagnol constituent pour quelques libraires-éditeurs, une niche éditoriale. Dans la seconde moitié du siècle cette activité réglementée devient, souvent pour d’autres, une pièce maîtresse dans la conquête de vastes marchés.

Nombreux sont les libraires-éditeurs parisiens qui, au cours du xixe siècle, s’intéressent au livre en espagnol. Une première génération de libraires français se lance sur ce créneau, dès les premières décennies du siècle. Certains s’y dédient presqu’entièrement, d’autres ne s’y consacrent que marginalement. Dans la seconde moitié du siècle, une nouvelle génération voit le jour, souvent liée au monde ibérique. Enfin, dans le dernier quart de ce siècle, quelques grands éditeurs partent à la conquête des marchés sud-américains, en Argentine, au Brésil ou au Mexique, pays dont les besoins sont immenses et largement insatisfaits.

Dès avril 1811, Théophile Barrois Hijo, propose un catalogue de « Livres en espagnol nouvellement publiés ou acquis ». Son intérêt pour l’imprimé en castillan se confirme, dans les années qui suivent, avec plus de 400 titres. Cette maison, active avant la Révolution, est reprise par A. Bobée et Charles-Joseph Hingray, dont le catalogue d’août 1826 comporte une centraine de titres en espagnol. Après le retrait de Bobée, Carlos Hingray ouvre une Librería. Dans les années 1830-1850, il propose de nombreux imprimés en espagnol et lance la Biblioteca española.

Son confrère Martin Bossange, l’un des meilleurs professionnels de la capitale, ouvre en 1825 au Palais-Royal le fameux Musée encyclopédique qui comporte une « Librairie espagnole », d’où partent les opus vers l’Ultramar. Les Bossange père et fils – Hector et Adolphe – investis dans le négoce international, ouvrent de nombreuses succursales à l’étranger, à Madrid, à Rio de Janeiro, à Mexico et ailleurs. La Librería de Bossange padre y Antorán y Cía inaugurée en 1825 à Mexico est très vite reprise par Ernest Masson. Associés à Paris et à Londres, Bossange et Joseph-René Masson – père d’Ernest –, diffusent, entre 1815 et 1819, des ouvrages en espagnol. Dans les années 1820, la Casa de Masson e Hijo – dont la maison-mère deviendra l’un des grands noms de l’édition scientifique – confirme son importance dans ses Catálogos de los libros castellanos. Sous la Restauration, la Librería hispano-francesa de Bossange padre publie une cinquantaine de livres en espagnol et fait circuler d’importants catalogues. Les fils, associés dans les années 1826-1827, ont également un large assortiment. Hector, présent au Mexique en 1827, ne fait pas de bonnes affaires dans cette partie du monde, plus particulièrement à Buenos Aires.

En 1821 Frédéric Guillaume Rosa, qui s’est récemment lancé dans l’édition fait paraître un Catalogue des livres français, anglais et espagnols comportant environ 70 titres nouveaux dans la langue de Lope de Vega, puis 200 en 1824. Ils sont disponibles à cinq adresses différentes dans la capitale ainsi qu’à Bruxelles et à Londres, où il a un correspondant. Au milieu des années 1840 son offre est plus généreuse, avec plus de 1 000 titres. Rosa exporte vers l’Espagne et l’Amérique Latine, plus particulièrement vers Mexico où, Augustin Masse, directeur de la Librería mexicana, est son agent. Tout comme Bossange, il y envoie son fils aîné, Jean. Arrivé en 1824, il gère leur succursale.

De 1850 à 1870, Rosa s’associe à Auguste Bouret, ancien commis chez Lasserre et Lecointe. Leur Librería de Rosa, Bouret y Cía propose 600 titres en 1861 et 1 200 cinq ans plus tard. Ils sont les éditeurs de la Biblioteca de los novelistas, de l’Enciclopedia popular hispano-americana, de la Biblioteca de la juventud – des vies de saints et de récits édifiants –, mais aussi de La Commune de Paris de 1871 – 18 de marzo/29 de mayo – por un testigo ocular. Représentants d’Hachette à Mexico, à partir de novembre 1854, ils achètent à la célèbre maison, pour leur Librería española, des « lots de 10 000 francs de marchandises ». Leurs livres sont disponibles dans différents points de la ville et, par ailleurs, bien distribués en Amérique Latine.

Au cours de la seconde moitié du siècle, Augusto Bouret e Hijo – Charles –, puis sa veuve, veillent à tour de rôle sur leur Librería española parisienne, ainsi que sur l’antenne de Mexico. Leur réseau en Espagne compte plus de 50 points de vente, ainsi qu’un en Belgique. En 1875, leur catalogue comporte 2 190 titres en espagnol, dont de nombreux manuels scolaires et des dictionnaires. La même année, pour l’Exposition internationale de Santiago du Chili, A. Bouret e hijo font paraître un catalogue présentant une liste de près de 1 000 titres. Éditrice des manuels de lecture de G. Bruno en espagnol, très populaires en Argentine, l’antenne mexicaine de la Viuda Ch. Bouret est encore fort active dans les premières années du xxe siècle.

En 1830, l’ancien député libéral espagnol, professeur de grec, Vicente Salvá, arrive à Paris en provenance de Londres, où les catalogues commentés de sa Spanish and classical library/Librería española y clásica (1826 et 1829) présentent 4 253 ouvrages en espagnol. Avec le soutien d’Hector Bossange rencontré outre-Manche, et avec celui de la Viuda de Wincop, il ouvre dans la Ville Lumière, la Librería hispano-americana, au sein de laquelle l’activité est importante. En 1835, son fils Pedro Salvá reprend l’affaire. Un an plus tard, il dispose de plus de 3 000 titres de livres de fonds et d’assortiment et, en 1838, il en totalise 3 225. Parallèlement, cet établissement commerce de manière soutenue avec les pays d’Amérique du Sud. D’autres maisons spécialisées, souvent plus éphémères, voient le jour. C’est le cas de celle de la Viuda de Wincop qui, vers 1820, veille sur la Librería americana, où elle propose une petite centaine de titres en castillan. Son offre s’étoffe considérablement passant, entre 1825 et 1833, de 100 titres à près de 700, parmi lesquels 83 œuvres nouvelles publiés entre 1826-1829, représentant un total de près de 175 000 exemplaires.

Les libraires Lasserre et Jacques Frédéric Lecointe, bien qu’assez mal connus, jouent un rôle non négligeable sur ce créneau éditorial. À l’automne 1829 à Perpignan, Lasserre propose quelque trente titres en espagnol. Cette modeste offre est rapidement multipliée par dix. Le Parisien Lecointe dispose, quant à lui vers 1835, dans sa Librería española, d’environ 500 ouvrages en castillan. Deux ans plus tard, son Catálogo de los libros españoles antiguos y modernos […] rassemble 1 184 titres. Lecointe se vante d’offrir à sa clientèle « presque tous les livres espagnols imprimés en France et une grande collection des meilleurs publiés en Espagne ». Vers 1838, les deux hommes fondent à Paris la Librería americana et à Mexico la Librería mexicana. Au cours des décennies 1840-1850, leur activité est intense mais, en 1847, ils sont poursuivis pour mise illégale sur le marché de la contrefaçon d’une traduction des œuvres de Monseigneur Frayssinous. Leur maison fusionne, ensuite, avec celle de Rosa.

Parmi les « Librairies pour les langues étrangères » celle fondée vers 1820 par Claude-Louis Baudry est active dans le domaine hispanophone. Ses catalogues spécialisés signalent, dans les années 1850, la présence d’ouvrages en réédition et en édition originale. De 1838 à 1875, Baudry dirige la Colección de los mejores autores españoles antiguos y modernos, forte d’une centaine de titres. En 1838 il reprend, à J. Alzine de Perpignan, le Tesoro del parnaso español de Manuel José Quintana. Il est aussi l’éditeur de nombreuses autres anthologies, comme le Tesoro del Teatro español ou le Tesoro de escritores místicos españoles d’Eugenio de Ochoa. Stassin et Xavier, libraires peu étudiés jusqu’ici, présentent dès 1833 une centaine d’ouvrages élémentaires pour l’étude et l’enseignement de l’espagnol. Une dizaine d’années plus tard, ils acquièrent le magasin de détail de Baudry et ont une belle offre de livres en castillan. Ils sont, également, les éditeurs de la Collección de los mejores autores españoles antiguos y modernos et du Tesoro de Historiadores españoles. Leur assortiment provient essentiellement d’Espagne.

Dans l’établissement d’Antoine-Augustin Renouard et de son fils Jules, inaugurée en 1826, à deux pas de la rue de la Paix, le domaine hispanique est loin d’être négligé. À la fin des années 1820, les clients hispanophones de Jules peuvent choisir parmi seize pages de titres. Dès 1815 Firmin Didot, fondeur-graveur-imprimeur-éditeur, se flatte d’exporter « en Argentine des livres de son fonds, imprimés en espagnol ». Représenté à Madrid, à la fin des années 1840, par le libraire Jaymebon, son choix en espagnol n’en demeure pas moins limité. D’autres, bien que spécialistes qui de l’anglais, de l’italien, du portugais ou des langues orientales, comme Truchy, Tournachon-Molin et H. Séguin, Mame et Delaunay-Vallée, Cormon et Blanc, Jean-Pierre Aillaud, Rey et Gravier et Dondey-Dupré, proposent toujours quelques ouvrages en castillan.

Au cours de la deuxième moitié du siècle, une nouvelle génération de libraires, parfois d’origine ibérique, s’investit dans la production, mais surtout dans la diffusion d’imprimés en espagnol. Dionisio Hidalgo, est un professionnel ayant fait ses preuves en Espagne dans la Librería europea fondée, en 1839, par Guillaume Denné. En 1852, il inaugure à Paris la Librería universal española, succursale de son magasin madrilène. Soucieux de faire connaître ses publications, il lance El Comercio, Periódico mensual (1852), un « gratuit » – tiré à 6 000 exemplaires –, qui lui sert de catalogue. En juin, il y présente la Biblioteca popular económica (190 volumes) de l’éditeur madrilène, bien connu, Paula de Mellado. Ce dernier, un temps représenté dans la capitale par la Librería Española de Catherine Denné-Schmitz d’où il diffuse des catalogues bien fournis – de 300 à 800 références entre 1852 et 1866 –, aura sa propre boutique. Son activité d’éditeur de livres en espagnol est importante, surtout pour les dictionnaires. Son confrère Ignacio Boix, dans sa Librería hispano-americana, bien que n’ayant pas le brevet de libraire, publie et vend des livres et des journaux en espagnol.

 

Tenue par Catherine Denné-Schmitz, brevetée tardivement le 19 juin 1852 à l’âge de 51 ans, la Librería Española a une généreuse offre de livres en castillan : 600 titres en 1852. Dans les années 1870, elle propose la Biblioteca de autores españoles de l’éditeur madrilène Rivadeneyra – père de la Biblioteca popular económica. En 1877 E. Denné, désormais à la tête de l’entreprise, change habilement le nom de la maison qui devient la Librería española y americana antigua y moderna. Quelques autres établissements méritent d’être mentionnés, comme celui d’Antoine Mézin qui, en 1859, fait paraître un Catálogo comportant près de 200 titres. Entre 1849 et 1860, il publie environ 60 ouvrages. Son réseau s’étend au Pérou, au Chili, au Mexique, au Venezuela et en Colombie. Son fonds est racheté par Hachette, en 1862, pour 20 000,00 francs. Dans les années 1880, la Librería española de Pablo Bregi diffuse un catalogue d’environ 300 à 350 titres en espagnol, dont des manuels scolaires. Quelques autres institutions viennent compléter ce tableau, la Librería de los señores Le Clere y compañía, l’Imprenta Española y Americana, de Dubuisson et la Librería de Medina Hermanos, qui possède une antenne à Buenos Aires. Au milieu des années 1860, cette dernière commercialise une centaine de titres en castillan, publiés en Espagne, dont la Biblioteca azul, principalement à destination de l’Amérique latine.

Dans les dernières décennies du siècle quelques grands professionnels, comme Garnier frères, Hachette, Ollendorf et Armand Colin, inondent de leur production, le Mexique et l’Argentine, plus particulièrement. Au début du Second Empire, tout en commerçant à grande échelle avec le Brésil, où ils sont représentés par Baptiste-Louis, Garnier hermanos ouvrent, à Paris, une librairie espagnole. Depuis 1844 ils exportent, vers leur magasin de Rio, d’importantes quantités d’imprimés, dont de la littérature pornographique, qui semble aller à Buenos-Aires. Après 1846, date du rachat de la librairie de Vicente Salvá dont ils continuent à éditer les dictionnaires, comme le Diccionario de la lengua castellana, concurrençant ainsi Bouret jusque dans les années 1880, leur ouverture sur le monde hispanophone s’intensifie. Ils achètent une partie du fonds Baudry, dont la célèbre Colección de los mejores autores castellanos. Dans les années 1850, leurs ouvrages sont en vente à la Librería del Portal de los Agustinos, à Mexico. En 1861, leur Catálogo ne compte pas moins de 520 titres et à la veille de la Grande Guerre leurs 1 172 titres en espagnol montrent l’importance qu’ils accordent à cet idiome. Entre 1850 et 1890, les Garnier constituent, à l’intérieur même de leur Librería parisienne, une véritable section espagnole.

À partir de 1914, c’est la Sociedad General Española de Librería (SGEL), filiale d’Hachette, qui se charge de commercialiser les livres de lecture en espagnol de la célèbre maison, ainsi que les ouvrages d’Ollendorf. Concessionnaire des kiosques de gare dans l’espace hispanophone, la SGEL diffuse, ainsi, très efficacement leur production. En effet de 1905 à 1916, la Librería Paul Ollendorf, dite Sociedad de ediciones literarias y artísticas se met sur ce marché. Elle publie et commercialise plus d’une centaine de traductions d’œuvres françaises et 115 œuvres latino-américaines, au sein de deux collections : la Biblioteca Quisqueyana et l’Escritores españoles y sud-americanos, soit plus de 500 000 exemplaires à destination de l’Amérique du Sud. Armand Colin, spécialiste de l’édition scolaire depuis 1870, exporte en grande quantité vers l’Argentine les livres de lecture de Jean-Marie Guyau. De 1913 à 1923, la Casa editorial hispano-americana, de José Muñoz Escámez, devenue Casa editorial franco-íbero-americana, est elle aussi très active et la Sociedad de ediciones Louis Michaud, dont le siège est à Buenos Aires, commercialise à Paris, dans les mêmes années, la Colección de autores hispanoamericanos, la Biblioteca económica de clasicos universales et la Colección de autores modernos.

Ainsi, d’un bout à l’autre du siècle, en dépit de l’évolution des sociétés, des situations et des systèmes politiques dans le monde hispanique, cette aire linguistique est vue par certains hommes du livre, installés à Paris, comme un marché porteur. La richesse de leur offre en castillan, au sein de laquelle certains noms-phares émergent, comme ceux de Cervantès, Juan Melendes Valdés, Leandro Fernández de Moratín, José María Luis Mora, Francisco Martinez de la Rosa ou encore Florian et Lesage, n’a d’équivalent que celle de la « Prensa hispano-americana » de la capitale.

La « Prensa hispano-americana » de Paris

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