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Pellegrini Carlo. La littérature italienne d’expression française. In: Bulletin de l’Association Guillaume Budé,n°7, juin 1949. pp. 95-99. www.persee.fr/doc/bude_0004-5527_1949_num_1_7_4887

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TEXTE INTÉGRAL

Personne n’ignore que dans la littérature italienne, depuis ses origines jusqu’à nos jours, il y a des écrivains qui ont préféré se servir du français pour leurs ouvrages, mais tout le monde ne sait peut-être pas quelles sont l’étendue et l’importance de cette littérature italienne d’expression française. D’autant plus que les historiens de la littérature italienne considèrent ces écrivains, ou ces ouvrages parfois anonymes, comme une chose qui reste toujours un peu en marge de leur littérature, tandis que les historiens des lettres françaises voient là des manifestations de tempéraments étrangers. Nous ne sommes pas ici en présence d’un phénomène isolé, mais de quelque chose de continuel, de suivi dans l’histoire des lettres italiennes.

Au Moyen Age cela nous frappe moins, car, étant donné que l’italien vulgaire s’est développé à partir du latin plus tard, et que, au contraire, le français est arrivé beau¬ coup plus tôt à la dignité de langue littéraire, il est tout naturel que, pendant assez longtemps, le français ait été la langue de l’Italie du nord, surtout à cause des légendes épiques qui ont eu chez nous un succès énorme, et dont l’influence est évidente jusqu’au chef-d’œuvre de la Renaissance, le Roland Furieux. D’autre part, dans la partie méridionale de la péninsule et en Sicile, les Normands ont fait connaître la poésie lyrique française. Martino da Canale, qui écrit en français sa Chronique des Veniciens depuis les origines de la République jusqu’en 1275, et Brunetto Latini  — le maître de Dante — qui, dans la même langue, écrit son Encyclopédie, les Livres dou Trésor, justifient d’une manière à peu près identique le fait d’avoir préféré le vulgaire français à l’italien : «la lengue franceise cort parmi le monde et est plus délitable à lire et à oïr que nule autre », nous dit le chroniqueur, et Brunetto Latini, de son côté, écrit : «Et se aucuns demandoit por quoi cist livres est escriz en romans, selonc le language des François : l’une, car nos somes en France ; et l’autre porce que la parleure est plus delitable et plus commune a toutes gens. » Il est vrai que Brunetto Latini avait séjourné en France, et c’est là aussi peut-être qu’avait vécu ce Rustichello de Pise — auteur d’une compilation de légendes arthuriennes, le Méliadus — à qui Marco Polo dicta en 1298, alors qu’il était à la prison à Gênes, son ouvrage le Milione, véritable révélation de l’Asie pour l’Europe du Moyen Age ; c’est un ouvrage d’un grand intérêt, un livre des merveilles, et en même temps un document des plus importants sur la vie italienne au xiiie siècle. Mais il est évident que le choix de la langue française a été déterminé surtout par sa diffusion dans le monde et par ses qualités qui la rendaient si agréable à lire.

Au fur et à mesure que la langue italienne se développe et arrive à produire des chefs-d’œuvre, on pourrait croire que ces raisons n’étaient plus valables, mais, au contraire, Dante même, lui reconnaît, au moins dans le domaine de la prose, une excellence particulière quand il écrit : «Allegat ergo pro se lingua oïl, quod propter sui faciliorem ac delecta-biliorem vulgaritatem quicquid redactum sive inventum est ad vulgare prosaycum, suum est : videlicet Biblia cum Troianorum Romanorumque gestibus compilata et Ar-thuri regis ambages pulcerrime et quamplures alie ystorie ac doctrine. » Du reste, le fait que dans le nord de l’Italie, pendant les xiiie, xive siècles et jusqu’au commencement du xve, se soit développée toute une littérature franco-italienne, ce fait montre que le phénomène dont nous traitons est vaste et profond. Ainsi, dans le ms XIII de Venise, nous avons des poèmes qui nous parlent de la mère de Charlemagne, de la jeunesse de l’Empereur, de Milon, de Macaire, etc., avec des éléments légendaires purement français et d’autres d’origine italienne. L’Entrée d’Espagne, attribuée à un Minochio de Padoue, est une sorte d’introduction à la Chanson de Roland, et fut continuée par Nicolas de Vérone, auteur de la Prise de Pampelune. Cette littérature se développe encore, au XIVe siècle, avec le poème Attila que l’auteur, un notaire de Bologne, écrivit pour glorifier la maison d’Esté ; mais jusqu’au commencement du xv° siècle, on continue à écrire des poèmes en français, puisqu’à cette date appartient le roman en prose Aquilon de Bavière , dans lequel Raffaele Marmora raconte encore des légendes de Charlemagne. On pourrait croire qu’avec la fin du Moyen Age il n’y avait plus d’écrivains italiens de langue française, mais, au contraire, nous voyons, dans le siècle suivant — au moment de la plus grande influence italienne en France — un gentilhomme d’Asti, G. G. Alione, qui écrit en français des vers et des farces, à l’imitation du théâtre d’au-delà des Alpes.

Mais le siècle de la plus grande diffusion en Italie de la langue et de la culture françaises est le xviiie, époque où Melchiorre Cesarotti arrive à écrire que «la lingua francese è ormai comunissima a tutta l’Italia : non v’è persona un poco educata a cui non sia familiare, e pressoché naturale. » Nous avons alors une quantité d’écrivains — et souvent même très remarquables — qui préfèrent écrire en français. Carlo Goldoni fait usage de cette langue pour deux de ses comédies — Le bourru bienfaisant et l’Avare fastueux — et pour ses Mémoires si intéressants ; Giacomo Casanova écrit lui aussi les aventures de sa vie en français ; et on pourrait dire que ces écrivains ont vécu longtemps en France — comme Goldoni -— ou un peu partout dans une Europe francisée, comme Casanova. Mais Algarotti écrit en vers français un livret d’opéra, Iphigénie en Aulis ; Bettinelli, une épître en vers à Don Philippe de Parme ; l’abbé Conti, des proses ; Galiani, son Dialogue sur le commerce des blés ; E. Q. Visconti ses Lettres sur la Sicile et des travaux d’icono¬ graphie grecque et romaine ; Pietro Verri des Dialogues et des vers ; Baretti son célèbre Discours sur Shakespeare et Monsieur de Voltaire ; Denina de nombreux essais et dissertations ; le comte Gorani ses Mémoires secrets sur les principaux états d’Italie , etc. On pourrait continuer longuement, mais nous nous bornerons à rappeler les écrits plus remarquables, à différents points de vue. On ne peut pas oublier que sont écrites en français de nombreuses correspondances d’écrivains comme Beccaria, Galiani, Algarotti, Verri, Albergati Capacelli, Spallan-zani, et tant d’autres ; et qu’Alfieri même, l’auteur du Misogallo , a écrit des fragments en français, dans la langue de sa première éducation. Il est inutile de nous rappeler que nous sommes dans le siècle francisé par excellence, comme nous le prouve l’influence que la langue de Voltaire a eue sur la langue italienne, et non seulement sur les mots, qu’on a souvent forgés sur le modèle français, mais sur la construction même de la période, qui abandonne l’ample tournure à la manière de Boccace, et devient plus rationnelle et plus rapide. Il faut rappeler qu’au xviiie siècle — à Florence, à Livourne, à Venise, à Bologne, — on a publié dans le texte français des ouvrages de Bossuet, de Fénelon, de Montesquieu, de Voltaire, de Diderot, etc. Mais on continue à écrire en français même pendant le siècle suivant, le xixe c’est-à-dire dans un des siècles les plus grands de la littérature italienne.

Alessandro Manzoni, l’auteur des Fiancés, écrit en français sa Lettre à M. C… sur l’unité de temps et de lieu dans la tragédie, qui a tant d’importance pour ses idées littéraires et en général pour le développement du romantisme en Italie et en France, et toutes ses lettres à ses correspondants français, à commencer par la nombreuse correspondance avec Claude Fauriel, sont écrites dans la langue du destinataire. Ippolito Pindemonte, le traducteur de l’Odyssée, écrit lui aussi des lettres en français, tandis que l’historien Carlo Botta se sert de cette langue pour son Histoire des peuples italiens depuis Constantin jusqu’à 1814 ; et Mazzini, pour s’adresser à un public plus vaste, écrit en français de nombreux articles. Enfin Tommaseo même, bien que si attaché à sa langue maternelle, comme le démontrent ses nombreux travaux sur la langue italienne, donne une expression française à son livre sur Rome et le monde. Plus près de nous, comment ne pas rappeler les ouvrages que Gabriele d’Annunzio a écrit en français, et même en ancien français ? Du reste, pour ne citer que le plus célèbre des poètes italiens vivants, Ungaretti n’a-t-il pas écrit en français une partie de ses vers ?

La conclusion de tout ce qui précède est que, dans la littérature italienne il y a toute une tradition d’écrivains de langue française, depuis ses origines au Moyen Age jusqu’à la littérature contemporaine ; ce qui est suffisant pour affirmer que cet usage n’est pas occasionnel, ni déterminé par des raisons d’ordre exclusivement pratique. Au contraire, on peut parler d’une véritable littérature italienne d’expression française, qu’il faut connaître dans ses textes et étudier dans sa langue, qui a souvent des particularités tout à fait singulières. Du reste, même d’un point de vue plus général, ce phénomène de tout un courant de langue française à travers les différents siècles de la littérature italienne est digne d’être connu. Mais ce qui n’est pas facile — et quelquefois même très difficile — c’est de se procurer les textes de cette littérature, pour ainsi dire, franco-italienne. Aussi avons-nous projeté une collection — «Écrivains Italiens de langue française » — pour recueillir ces textes, en commençant par les plus intéressants, présentés avec des introductions qui contiennent tout ce qui est nécessaire pour leur interprétation, et accompagnés de notes. Quelquefois un choix de pages d’un écrivain sera suffisant , d’autres fois — surtout pour les correspondances — on pourra rassembler les lettres de différents auteurs, par exemple ceux d’un même siècle. Cette collection — dont la Société d’Edition «Les Belles-Lettres » a bien voulu accepter le projet — non seulement fournira des textes — très soignés au point de vue critique — (d’une haute importance historique, littéraire et linguistique, et qui seront souvent une véritable révélation), mais pourra être le fondement de cette grande histoire des rapports littéraires franco-italiens que personne jusqu’ici n’a encore écrite, et qu’une fois ou l’autre il faudra faire. D’autant plus qu’heureusement les circonstances permettent d’envisager les rapports intellectuels entre les deux pays dans cette atmosphère de mutuelle compréhension qui est si favorable à la recherche, et que nous souhaitions de tous nos vœux depuis si longtemps.

Carlo Pellegrini.

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