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Publié le 25/10/2017

Auteur: Pierre Ancery


En 1897 paraît le premier quotidien féministe, conçu uniquement par des femmes. Les autres journaux sont partagés entre bienveillance et franche moquerie.
Affiche pour La Fronde ; Clémentine Hélène-Dufau ; 1898 - source Gallica BnF
Affiche pour La Fronde ; Clémentine Hélène-Dufau ; 1898 – source Gallica BnF

Le 9 décembre 1897, un nouveau quotidien au titre batailleur paraît en France : La Fronde. Sa particularité : il est entièrement conçu et dirigé par des femmes. Journalistes, typographes, collaboratrices, imprimeurs, colporteurs : toute l’équipe est féminine. C’est une première mondiale.

Fondé par l’ancienne journaliste du Figaro Marguerite Durand, le journal se distingue aussi par sa ligne éditoriale résolument féministe. Réclamant dans son premier numéro « l’égalité des droits, le développement sans entraves des facultés de la femme, la responsabilité consciente de ses actes, une place de créature libre dans la société », La Fronde rêve « de l’union de toutes les femmes sans distinction de culte ni de race ».

Le quotidien détonne à une époque où le journalisme est un milieu presque exclusivement masculin et où les idées féministes restent très marginales dans le champ intellectuel. Dans les autres journaux hexagonaux, les réactions oscillent entre la bienveillance et la franche misogynie.

Dans les premiers jours, le quotidien reçoit une large publicité et bénéficie des encouragements de ses confrères. La Presse publie dès le 4 décembre une interview de Marguerite Durand qui y dénonce, entre autres, la prédominance masculine dans le milieu de la presse :

    « On nous dit bien : mais le rôle de la femme est d’être épouse et mère. Certes, Monsieur, toutes les femmes ne demandent que ça. Encore faut-il le pouvoir. Savez-vous que ça coûte cher, un mari, par le temps qui court. Toutes les femmes ne peuvent pas se payer ce luxe-là. Alors, quoi, rester fille ! donner des leçons, entrer dans le journalisme. Oui, quand on est jolie, ça va tout seul. Tout le monde est aimable, depuis le directeur jusqu’au dernier garçon de bureau qui vous introduit par des entrées détournées… Mais les autres ? celles qui sont laides ! faut-il qu’elles meurent de faim, celles-là ! Dans La Fronde, nous lutterons pour la femme écrivain qui veut placer sa copie, pour l’ouvrière qui veut avoir un salaire égal à celui de l’homme, pour la femme qui veut avoir les possibilités d’être épouse et mère. »

La Petite République aussi part à la rencontre de la fondatrice dans son édition du 7 décembre :

    « Cependant, si elle veut mériter son nom, La Fronde devra lancer des pierres ?

    – Rassurez-vous ; elle en lancera.

    – Mais à quoi, à qui ?

    – À ceux qui nous exploitent et nous oppriment ; à ceux qui soutiennent cette absurdité, cette monstruosité, que seule une moitié, la moitié mâle de l’humanité, est digne d’évoluer intellectuellement et socialement, l’autre devant échapper à la loi des transformations, et rester toujours dans un état d’infériorité cérébrale et dans l’esclavage. »

Pourtant, très vite, de mauvaises langues se font entendre. Les Annales politiques et littéraires s’amusent ainsi de l’idée d’un journal fait par des femmes, décrivant les « reporteresses » de La Fronde comme émotives, bavardes et sans doute meilleures cuisinières que rédactrices :

    « On sait, du reste, qu’il sera bien dans les attributions de la femme de veiller à la cuisine… d’un journal, de confectionner un filet… de trente lignes, de faire la Chambre, le Salon, d’orner le rez-de-chaussée. Les “au jour le jour” de la Fronde seront des “plats du jour” ; les échos leur seront faciles, à ces délicieuses babilleuses, au courant de tous les potins ; les coulisses des ministères, des théâtres n’auront plus de secrets pour elles […]. Peut-être les jours où il y aura exécution capitale au bas de la Roquette, le crayon s’échappera-t-il des mains gantées de nos jolies reporteresses à l’aspect du condamné hâve et blafard ; elles perdront peut-être la tête avant le coupable, et elles ne reprendront leurs sens qu’après la cérémonie funèbre […]. »

L’Écho de la montagne est, lui, franchement sceptique :

    « Il faut bien l’avouer : les femmes réunies en société ne font une besogne supérieure que dans les choses essentiellement féminines. Partout ailleurs, dans le journalisme surtout, la femme ne réussit que si son travail est à côté de celui de l’homme. La Fronde en est la preuve. […] Pour ces dames, le féminisme consiste à se masculiniser […]. Pourquoi faire, des idées viriles ? Je vous le demande. Il faut qu’une femme même en faisant le métier d’homme, reste femme et femme toute simple, toute douce. »

Tout comme Gil-Blas qui, tout en saluant l’initiative de Marguerite Durand, renchérit :

    « Sauf exception — Georges Sand, qui fumait le cigare et entendait l’amour comme un turc de la vieille école, Mme Clémence Royer, d’un si rare génie, quelques autres — les femmes sont d’une désespérante infériorité. Quand elles veulent penser librement, elles ne s’élèvent pas au-delà du protestantisme. Elles ne peuvent l’emporter, retenir et intéresser que par l’esprit. On sait qu’il y en a à La Fronde et aussi de jolies femmes. Nous nous garderons donc de lui jeter la pierre, elle pourrait nous la renvoyer et le jeu serait dangereux. »

La Fronde paraîtra quotidiennement jusqu’en 1903, avec un pic de 50 000 lecteurs, avant de devenir un supplément de L’Action et de disparaître en 1905.

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