L' influence française en Angleterre au XVIIe siècle la vie sociale, la vie littéraire (Charlanne, Louis 1906)
L’ influence française en Angleterre au XVIIe siècle la vie sociale, la vie littéraire (Charlanne, Louis 1906)

 

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Titre : L’influence française en Angleterre au XVIIe siècle : la vie sociale, la vie littéraire : étude sur les relations littéraires de la France et de l’Angleterre, surtout dans la seconde moitié du XVIIe siècle / par L. Charlanne, 1906


INTRODUCTION

Comment s’est développée l’influence française.
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Le grand poète que fut si souvent Michelet décrit, anime ces puissants courants, ces énormes fleuves de la mer qui s’en vont, « munis, ou de côté ou en dessous, de leurs contre-courants », contournent les hémisphères, se heurtent à la pointe acérée des caps, roulent en volutes au fond des baies, s’épandent, se rétrécissent, s’étendent à nouveau et prennent une largeur de mille lieues, « gardant longtemps leur vigueur et leur puissante identité ».

« On voit très bien sourdre le nôtre…, écrit l’auteur de la Mer ; il sort brillant de sa chaudière, le golfe du Mexique. Il court, chaud, salé, très distinct entre ses deux murs verts. L’Océan a beau faire ; il le serre, il le comprime, mais il ne peut le pénétrer. Je ne sais quelle densité intrinsèque, quelle attraction moléculaire tient ces eaux bleues liées ensemble, si bien que, plutôt que d’admettre l’eau verte, elles s’accumulent, forment un dos, une voûte qui a sa pente à droite et à gauche; tout objet qu’on y jette en dérive et en glisse. »

L’observateur, le marin se sont appliqués à noter la direction de ces grands fleuves de la mer; ils en ont calculé l’intensité de la course, ils en ont mesuré la largeur, ils en savent la profondeur, ils en connaissent la moindre courbe. La plus petite déviation a été relevée ; bref, sûrs de leurs études vingt fois contrôlées, ils ont dressé avec précision la carte de ces courants sous-marins.

Il n’en va pas autrement, dans la vie sociale et dans le monde des lettres, que dans le monde des eaux. Là aussi ces courants existent, se mettent en marche, lents parfois, rapides souvent, tantôt resserrés entre deux berges peu distantes, tantôt voulant librement au grand soleil, en nappe majestueuse.

Ce sont ces courants sociaux et littéraires qu’il s’agit de noter, ce sont ces influences qu’il faut marquer.

De grands efforts ont été faits ces dernières années pour en dresser la carte.

C’est toute une légion de critiques avisés qui ont pris à tâche de marquer ce va-et-vient continuel, cette réciprocité d’influences affectant la vie sociale et la littérature des différents peuples. On sent qu’il n’est plus possible aujourd’hui à un critique de s’enfermer dans les limites étroites de son pays d’origine, de se complaire à la contemplation des chefs-d’œuvre nationaux sans jeter les yeux autour de lui, au delà des frontières. De même que la critique a pris des allures scientifiques incontestables et qu’il y entre, en proportions à peu près égales, le goût, la sensibilité littéraire, d’un côté, et, de l’autre, les données d’une sûre érudition ; de même cette critique tend de plus en plus à s’élargir, à franchir la ligne géographique qui sépare un pays d’un autre et à rentrer, le vol parfois un peu alourdi par la récolte faite outre-mer ou au delà des monts, mais enrichie aussi d’un butin précieux. On n’a plus le droit maintenant d’ignorer les travaux du voisin, et surtout on n’a plus le temps de penser à nouveau ce qu’un autre, dans un pays parfois limitrophe, a pensé avant nous. Les idées doivent aller vite leur chemin. Il en est de même dans toutes les branches de l’activité humaine. Que dirait-on d’un mathématicien, d’un chimiste, d’un jurisconsulte qui ne voudraient rien savoir de ce qui se passe au delà des frontières, insouciants ou dédaigneux ? Il doit nous arriver, de tous côtés, comme un afflux de connaissances étrangères qui enrichissent notre fonds national et nous donnent parfois une intelligence plus claire de telle modification sociale, une compréhension plus nette et surtout plus complète de tel phénomène littéraire. Comment, par exemple, étudier le romantisme français sans remonter jusqu’aux sources étrangères? Ceci, souvent, explique ou complète cela, quand il n’y a pas purement et simplement la relation de cause à effet.

« L’étude d’un être vivant est, pour une bonne part, l’étude des relations qui l’unissent aux êtres voisins. De même, il n’y a pas une littérature dont l’histoire se renferme dans les limites de son pays d’origine. A travers toutes les littératures modernes, ce ne sont qu’échanges et prêts successifs, et, comme le disait Voltaire : « Presque tout est imitation… Il en est des livres comme du feu de nos foyers : on va prendre ce feu chez son voisin, on l’allume chez soi, on le communique à d’autres, et il appartient à tous. » Il existe comme une matière fluide qui, se coulant successivement dans des moules divers, court de cerveaux en cerveaux et qui, passant de l’un à l’autre, emporte chaque fois avec elle un nouveau principe de vie et de mouvement. » Un chef-d’œuvre n’est pas une production isolée, spontanée, indépendante. Quelque chose l’a précédé, l’a annoncé, l’a causé peut-être ; quelque chose le suivra, peut-être aussi le complétera.

L’étude de ces influences est donc indispensable. Mais cette étude ne peut avoir de valeur qu’autant qu’elle se dégage de toute préoccupation nationale. Il faut évidemment qu’elle demeure impartiale.

L’Italie. L’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne, ont, tour à tour, influé sur notre littérature. Ce courant, venu de l’étranger, violent lorsqu’il part de l’Italie ou de l’Espagne, il faut le noter dans toute son importance, dans toute sa violence. Nous avons été tributaires de l’étranger, à maintes époques ; il serait puéril de méconnaître, de déguiser, d’atténuer l’importance de cet afflux venu de l’extérieur.

Toutefois, après avoir recherché nous-mêmes et complaisamment étalé tout ce que la France doit à ses voisins, n’est-il pas bien légitime que nous tâchions de nous rendre compte de ce que les étrangers peuvent nous devoir ? Nous reconnaissons très loyalement nos dettes, mais nous voulons savoir aussi quelles obligations on peut avoir envers nous. Bref, nous ne voulons pas pécher par excès de modestie, et nous devons cesser d’être des créanciers vraiment trop débonnaires. On a assez parlé de germanomanie et d’anglomanie depuis quelques années, pour que nous n’ayons pas trop mauvaise grâce à rechercher à notre tour comment nos voisins d’outre-Rhin ou d’outre-Manche ont commis le péché de gallomanie, si c’est un péché de regarder par-dessus les frontières et de prendre chez les voisins, pour se l’assimiler, ce qui est vraiment assimilable.

Or, au XVIIe comme au XVIIIe siècle, la France a été la grande semeuse d’idées : c’est à elle que les nations voisines ont plus ou moins emprunté. Tout vient de France à cette époque. C’est là qu’est le réservoir où l’on puise, semble-t-il, sans se lasser. La France prête, donne à tous, et de son auréole semblent se détacher des rayons qui pénètrent jusqu’aux confins de l’Europe. Et l’on peut reprendre avec satisfaction, en l’élargissant encore, la comparaison de Henri Heine : « Figurez-vous que ce soit par une nuit d’été, que les étoiles, pâles comme de l’argent et grandes comme des soleils, se montrent au firmament d’azur, et que tous les dômes gothiques d’Europe se soient donné rendez-vous sur une plaine immensément vaste : et voilà que vous verriez s’avancer avec lenteur la cathédrale de Strasbourg, le dôme de Cologne, le clocher de Florence, et tous ces monuments feraient très gentiment la cour à la belle Notre-Dame de Paris. Il est vrai que leur démarche est un peu embarrassée, que, dans le nombre, quelques-uns paraissent bien gauches, et que, parfois, on pourrait rire, à les voir tituber dans leur passion amoureuse. Mais ce rire aurait une fin… » Bien vite, en effet, naît en nous une certaine fierté en voyant notre belle Notre-Dame si recherchée et si gracieuse, si adulée et si généreuse.

A tous Notre-Dame sourit, et on l’aima précisément pour la grâce de son sourire.

Que si nous écartons l’image pourtant si poétique de Henri Heine, nous dirons que l’influence de la France était partout. Sa puissance de rayonnement avait pénétré de tous côtés ; sa pensée avait franchi le Rhin, comme la Manche, les Pyrénées, comme les Alpes, là rapide et féconde, ici plus lente et légèrement voilée, mais absente nulle part.

Cette suprématie de la France, Macaulay l’a exprimée ainsi : « La France réunissait à cette époque tous les genres de supériorité. Sa gloire militaire était à son apogée… Son autorité était suprême dans toutes les matières de bon ton, depuis le duel jusqu’au menuet ; c’était elle qui décidait de la coupe de l’habit d’un gentilhomme, de la longueur de sa perruque; qui décidait si les talons de ses souliers devaient être élevés ou bas; si le galon de son chapeau devait être large ou étroit. En littérature, elle donnait des lois au monde ; la renommée de ses grands écrivains remplissait l’Europe. Aucune autre nation ne pouvait montrer un poète tragique égal à Racine, un poète comique égal à Molière, un poète badin aussi agréable que La Fontaine, un orateur aussi puissant que Bossuet. La splendeur littéraire de l’Italie et de l’Espagne s’était éteinte : celle de l’Allemagne ne s’était pas encore levée. Le génie des hommes éminents qui faisaient l’ornement de Paris brillait donc avec un éclat qui s’augmentait encore par le contraste. La France exerçait alors sur le genre humain un empire que la république romaine elle-même n’exerça jamais »

L’Europe, aurait-on pu dire en étendant le mot d’Opitz, avait Paris pour capitale. Mais d’où venait ce prestige que la France d’alors exerçait sur tous les esprits, les subjuguant, leur imposant sa livrée ? Les causes en sont nombreuses et d’importance souvent inégale.

En première ligne on a placé la puissance politique et la gloire militaire de Louis XIV. Sans doute la France « avait vaincu de formidables coalitions, dicté des traités, subjugué de grandes cités et de grandes provinces, forcé l’orgueil castillan à lui céder le pas et obligé les princes italiens à s’humilier à ses pieds » ; mais cette puissance militaire, quelque brillante qu’elle ait été, semble bien insuffisante à expliquer complètement la suprématie de la France. Cette gloire, en effet, a eu ses intermittences, voire ses éclipses, et si les traités de Westphalie et de Nimègue marquent des étapes glorieuses, le traité d’Utrecht est loin d’être un triomphe. Et puis, comment expliquerait-on que cette prépondérance de la France ait été, en Espagne, par exemple, et aussi en Italie, non pas contemporaine, comme on s’y attendrait logiquement, de la période de succès, mais de là période de revers et de tristesses, alors que Louis XIV, assombri par de cruelles afflictions domestiques, malheureux sur les champs de bataille, n’était plus guère craint de personne en Europe? Bien plus, en Italie, la période d’influence française est postérieure, non seulement à l’époque si glorieuse pour nos armes, mais même à l’existence du Roi-Soleil. « Puis, comme on l’a fait encore remarquer justement, si la grandeur politique d’un pays suffisait à lui assurer la prépondérance intellectuelle, comment expliquer que l’Espagne au xvie siècle, l’Angleterre au xviiie, l’Allemagne au xixe, n’aient pas exercé une pareille influence? Enfin, n’est-il pas à noter que la période du premier Empire, qui est celle d’une grande puissance militaire, coïncide avec un notable abaissement de notre influence littéraire au dehors ? »

On a parlé également des qualités inhérentes à l’esprit français, de cette lumineuse clarté, de cette remarquable précision qui auraient assuré par leur excellence sa diffusion à l’étranger; on a bien pris garde d’oublier aussi la situation géographique de la France qui fait d’elle comme le trait d’union entre les peuples du Midi et du Nord. Elle aurait été le point à égale distance des contrées désireuses d’avoir recours à elle, une espèce de lieu de rendez-vous commode, une sorte de foyer central où chaque nation avait pu, sans parcourir des distances énormes, venir allumer son flambeau. Sans doute cela explique, en une certaine mesure, pourquoi la France a pu rayonner à l’extérieur, mais il reste toujours à rechercher pourquoi c’est précisément cette littérature du xviie siècle qui a été, plus que toute autre, favorable à ce rayonnement.

Et notre curiosité littéraire mal satisfaite, notre esprit à nouveau se met en quête de la cause déterminante de cette prépondérance intellectuelle.

« En premier lieu, a-t-on dit, la grandeur politique du pays y a coïncidé, par un hasard singulièrement favorable, avec la naissance d’une série de grands hommes. Tandis qu’un Dante ou un Pétrarque sont nés avant le temps où leur nom aurait pu se répandre rapidement en Europe, avant le siècle du Tasse et de l’Arioste, — un Racine, un Molière, un La Bruyère, un Bossuet, n’ont eu qu’à profiter de l’influence que la France exerçait déjà dans tout le continent… Ici, les grands écrivains naissent juste à temps pour bénéficier du maximum de puissance politique de leur patrie. »

Puis l’Etat, c’est-à-dire Louis XIV, « conspire en quelque sorte avec le génie » : par ses agents à l’étranger il favorise la diffusion du goût français. « Tout ambassadeur de France — fût-ce dans la plus petite cour d’Allemagne — représente autre chose encore que la diplomatie française : il représente nos modes, nos goûts, nos livres, notre esprit. »

Cela est d’une justesse absolue, mais ce n’est pas tout, et M. Brunetière peut, à bon droit, donner des raisons nouvelles de l’hégémonie française : le caractère de notre littérature et celui de la civilisation française du temps de Louis XIV.

La littérature française, tour à tour « embarbouillée » de grec et de latin avec Du Bellay et Ronsard, enluminée d’espagnol et d’italien avec Hardy, Mairet et Rotrou, les deux Corneille, Scarron et Quinault, s’affranchit maintenant et devient « nationale », c’est-à-dire qu’elle se dégage mieux des influences extérieures, qu’elle acquiert une existence propre.

Toutefois, ce retour sur soi-même, cette « nationalisation » de la littérature, pouvaient, en lui faisant perdre certains points de contact avec les nations voisines, en rompant toutes ses attaches antérieures, nuire à son expansion à l’étranger. Ce résultat inattendu se produisit, d’ailleurs, en Italie, où, à cette époque et même assez longtemps après, la critique nous pardonna difficilement le dédain affiché par les lettrés français pour la littérature italienne, succédant à un engouement de date si récente. Il nous faut bien reconnaître que cette lutte en faveur de notre indépendance littéraire fut très vive, et la rupture demandée de façon très brusque, sans délais, sans ménagements, presque avec brutalité. Un exemple est-il nécessaire ? Qu’on se souvienne de Boileau rejetant avec dédain les « faux brillants » de l’Italie et le « clinquant » du Tasse.

Avec cette tendance si marquée à devenir nationale, notre littérature devenait, en réalité, moins imitable. Sa force d’expansion était donc menacée. Heureusement, en même temps, elle devenait plus générale, plus universelle; elle devenait l’expression «de tous les temps et de tous les pays ». Elle se repliait en quelque sorte sur elle-même, se contractait, si j’ose dire, et cependant son champ d’action s’élargissait dans des proportions considérables. Chaque nation pouvait maintenant, dans cette littérature essentiellement générale et parfaitement humaine, se reconnaître aisément, trouver l’expression de ses propres sentiments, entendre l’écho de sa propre pensée.

Il ne faudrait pas pourtant, en étudiant l’irradiation de la littérature française du xviie siècle, donner une trop grande importance à ce caractère de généralisation, d’universalité que l’on trouve chez presque tous les écrivains de cette époque. On s apercevrait vite, au moindre contrôle, que pareille allégation n’est pas sans réplique. Il semble bien, en effet, — sans excepter Molière lui-même — que ce soit précisément les écrivains au génie le plus large, le plus humain, je veux parler de Racine et de La Fontaine, qui aient été le moins compris à l’étranger et, partant, le moins goûtés, le moins imités, ou, si l’on veut, imités avec le moins de succès.

Il faut donner une importance tout autre, comme cause de diffusion, au prestige qu’exerça sur l’Europe une civilisation supérieure. «… En paix comme en guerre, et de quelque côté que soit la prépondérance politique, les idées marchent et arrivent par leur seule force : la littérature qui exprime la plus haute civilisation domine à jour nommé toutes les autres littératures. Le ton donné par Louis XIV, au temps de ses splendeurs, s’était répandu simultanément dans les États du Nord et du Midi ; chaque capitale avait vu les arbitres de la mode prendre parti pour la politesse, mot nouveau et déjà européen. » Une société polie s’était, en effet, formée, séduisante pour tous ceux qui, en France ou à l’étranger, avaient les yeux levés vers elle. C’était la cour qui, joyeuse et brillante, donnait le signal de tous les divertissements avec ses festins, ses concerts, ses collations, ses spectacles, ses danses, ses carrousels et ses « boëtes » ; le modèle de toutes les élégances, c’était cette réunion de précieux et de précieuses, à l’air galant, voire parfois un peu affecté, mais tous si curieux des choses de l’esprit, si friands de délicatesse, de raffinement, fleurant le doux parfum d’une civilisation supérieure, comparés à cette société si différente qu’on entrevoyait sur les bords de la Sprée ou de la Tamise et que Macaulay nous dépeint. « Quant à la châtelaine et à ses filles, leur bibliothèque se composait d’un livre de prières et d’un livre de ménage… ; les femmes anglaises de cette génération étaient incontestablement les moins instruites qu’on eût vues depuis la renaissance des lettres… ; pendant la dernière moitié du xviie siècle, la culture de l’esprit chez les femmes paraît avoir été entièrement négligée. Quand une demoiselle avait les moindres notions superficielles de littérature, elle était regardée comme un prodige. Des dames très bien nées, très bien élevées et d’un esprit vif par nature, étaient souvent incapables d’écrire une ligne dans leur langue maternelle sans faire des solécismes et des fautes d’orthographe que rougirait aujourd’hui de commettre une petite fille des écoles de charité. »

C’est à cet état social, particulier à la France, c’est à cette supériorité incontestable de la société française sous Louis XIV qu’il faut, sans aucun doute, attribuer une bonne part du rayonnement de notre pays à l’extérieur.

Qu’on n’aille pas toutefois jusqu’à s’imaginer qu’une seule cause — celle-ci, ou telle autre cause isolée — ait pu produire cette diffusion de la pensée française. Une cause unique est insuffisante à tout expliquer : c’est tout un ensemble de raisons qu’il nous faut invoquer. Il y eut, comme le dit Rivarol, « un admirable concours de circonstances » qui, s’unissant, se complétant, assurèrent au dehors l’hégémonie intellectuelle de la France. Et encore, malgré ce concours de circonstances, si admirable qu’il confine au merveilleux, est-il juste d’ajouter qu’aucune cause, qu’aucun ensemble de causes, n’a suffi pour produire le rayonnement immédiat chez tous nos voisins du clair esprit français. L’influx s’est produit sur-le-champ quand nulle barrière ne s’est trouvée debout pour résister au courant, chaos littéraire en Allemagne, disparition des grands génies et épuisement des genres en Angleterre et en Espagne, où Shakespeare et ses disciples, Lope de Vega et Calderon laissaient derrière eux de grandes places vides que la France seule pouvait alors occuper. Mais cet influx s’est attardé avant de pénétrer en Italie : notre génie a dû attendre que le terrain d’apparence féconde, entrevu au delà des Alpes, fût prêt à recevoir la semence française. Il n’en est pas moins vrai, pas moins surprenant que, dans l’espace d’un siècle, chacune des grandes littératures de l’Europe se soit arrêtée soudain, comme un laboureur sur un sillon trop pénible à tracer, et se soit tournée vers la France, semblant lui demander une direction littéraire, une inspiration nouvelles.

A cela il y a des causes générales que nous avons essayé de démêler. Mais, indépendamment de ces causes d’ordre général, il existe des raisons particulières à chaque nation.

Il en a été ainsi pour l’Angleterre. Les relations entre la France et l’Angleterre, sympathiques, cordiales même sous le règne de Henri IV que les protestants d’outre-Manche voyaient d’un fort bon œil sur le trône de France, devinrent plus fréquentes encore quelques années plus tard. En 1625, Henriette de France épousa Charles P » », roi d’Angleterre. La maison de la nouvelle reine, composée de cent six personnes, constitua, à Londres, une véritable colonie française, très remuante d’ailleurs, souvent fort indiscrète. Parmi les membres les plus marquants, on peut citer Daniel du Plessis, évêque de Mende, grand aumônier, le P. Bérulle, confesseur de la reine, la belle Mlle de Saint-Georges, amie d’enfance d’Henriette, dame du lit, les comtesses de Tillières et de Cypièré, dames d’honneur, le Comte de Tillières, chambellan, le comte de Cypière, grand écuyer, le marquis d’ElBat et M. de la Ville-aux-Clercs, accompagnés de plusieurs seigneurs et dames de la cour. C’était également la maréchale de Ternines, puis le duc et la duchesse de Chevreuse, qui, trop fidèle peut-être au souvenir de Lord Holland, allait le retrouvera Londres, se faisant suivre de Boisrobert, bel esprit à la mode à la cour de France. Le Père Saucy et le Père Philippe, confesseurs de la reine, s’y firent remarquer trop, et, à force d’exigences, d’indiscrétions et même de provocations — M. de Saint-Georges les y aida volontiers — finirent par exaspérer Charles Ier. Celui-ci, un beau jour, fit reconduire à la frontière, un peu vivement, toute la maison française de la reine. L’heure n’était pas très éloignée où la reine elle-même, de plus en plus impopulaire dans les milieux parlementaires, allait juger prudent de s’embarquer pour la France.

Assez nombreux furent les royalistes anglais qui, par attachement pour la reine et par prudence aussi pour eux-mêmes, suivirent Henriette au Louvre ou à Saint-Germain. Les Wilmot, les Percy, les Elliott, les Sussex, Lord Jermyn, Lord Colepepper, le marquis de Newcastle, partagèrent l’exil de la reine, si Ton peut appeler exil le séjour en France, le pays natal auquel Henriette était toujours restée trop passionnément attachée. Les écrivains anglais ne manquèrent pas chez nous vers cette époque : Hobbes, Cowley, Denham, Waller, D’Avenant, exercèrent autour d’eux une curiosité littéraire toujours en éveil. Bientôt le prince de Galles arriva lui-même à Paris. Bals, concerts, comédies, promenades, fêtes de toutes sortes, rien ne fut ménagé à Fontainebleau pour la distraction des hôtes royaux venus d’Angleterre et de leur entourage. Intimement mêlés à la vie de la cour française, ils en partagèrent les joies et les tristesses, heureux aux heures gaies, attristés, un peu délaissés aux jours sombres de la Fronde, encore que la cour de France, au dire de Guy Joly, ne se privât pas toujours, à la veille des troubles, de dépenses excessives et superflues pour ses distractions du Palais-Royal. Or les Mémoires du temps, tout comme la Gazette de Loret, nous montrent les fugitifs anglais jouissant de l’hospitalité française, cordialement offerte à la reine d’Angleterre, au prince de Galles, au duc d’York, à la petite princesse Henriette, tous préférant le séjour de Paris, le voisinage du Louvre, de Saint-Germain et de Fontainebleau aux somnolences, peut-être un peu lourdes, de la cour de Hollande, où se risquaient, par aventure, mais généralement pour peu de temps, les Cavaliers fuyant devant Cromwell.

L’horizon, assez assombri pendant les troubles de la guerre civile et lors de la mort, sous la hache du bourreau, de Charles Ier, roi d’Angleterre, s’éclaircit quelque peu, et l’on put entrevoir l’heure, attendue de tous les royalistes anglais en France, où le jeune prince de Galles, sous le nom de Charles H, allait retrouver la couronne de son père. Quand ce joyeux événement se produisit en 1660, on le célébra, à Paris, par des fêtes chez la reine d’Angleterre, auxquelles furent conviés tous les Anglais présents dans la capitale, le nombre de ces derniers s’étant bien accru depuis que la fortune à nouveau souriait à la famille des Stuarts. Tandis que bon nombre de républicains anglais passaient, à leur tour, en France, et que le fils de Cromwell lui-même, entreprenant un voyage en Languedoc, s’arrêtait à Pézenas, la reine-mère Henriette, au moins pour quelque temps, retournait en Angleterre. Cowley, se souvenant du passé, chantait ce retour et Mrs. Philips disait de la princesse royale accompagnant sa mère : « Si les royaumes ont des anges gardiens, c’est vous qui êtes le nôtre ». Ce séjour en Angleterre auprès de Charles II ne dépassa pas un mois, et la mère du nouveau roi rentra en France finir ses jours dans le calme du couvent de Chaillot ou sous les ombrages de Colombes. Il n’en fut pas de même des royalistes anglais. Après un exil aussi long, ils furent tout heureux de retrouver le pays natal où ils comptaient, un peu imprudemment peut-être, être comblés de faveurs par Charles II, en souvenir de leur fidélité. Ayant passé en France un grand nombre d’années, quelques-uns une partie de leur jeunesse, ils rentraient en Angleterre profondément transformés, certains absolument francisés. Leur séjour à Paris, auprès de la cour où les avaient séduits les charmes d’une élégance, d’une civilisation supérieures, avait fait d’eux des hommes nouveaux, avec une prédilection très marquée pour les goûts français, les modes et les idées françaises, en un mot pour tout ce qui était français : je dirais presque, si je l’osais, qu’ils emportaient dans leurs bagages le microbe français. Charles Ier, certes, aurait eu quelque peineà reconnaître, à leur retour de France, ces Cavaliers hardis, fidèles, mais peut-être un peu frustes, qui avaient, à Naseby et à Marston-Moor, combattu à ses côtés. Quelques-uns, parmi les lettrés, avaient pu fréquenter les salons de l’Hôtel de Rambouillet et y goûter les joliesses de l’esprit précieux. D’autres, qui avaient assisté à quelques représentations de Molière et de Racine, rentraient complètement changés, ne pouvant plus guère s’accommoder du théâtre anglais, tel que l’avaient conçu les successeurs de Shakespeare. Une société, une littérature nouvelles leur avaient été révélées, dont ils s’étaient épris aussitôt.

Et comme s’il était nécessaire de les confirmer dans ces goûts nouveaux que le retour pouvait peut-être, après un certain temps, effacer, les royalistes anglais furent suivis à Londres, après la Restauration, par des Français, gens de lettres, femmes élégantes et grands seigneurs, qui ne laissèrent pas d’entretenir, voire de développer en eux ce penchant pour les choses de France. Saint-Evremond, le chevalier de Grammont, Louise de Kéroualle. Hortense Mancini, propagèrent outre Manche l’influence française, formant de petits cénacles où Anglais et Français se coudoyaient à l’envi, devisant de toute nouveauté littéraire, adoptant toute fanfreluche venue de Paris, discutant toute pièce de théâtre, tout livre nouveaux qu’apportait régulièrement le courrier de France. Des rapports de société, des liaisons plus ou moins durables ne manquèrent pas de s’établir entre ces Français et ces Anglais. Si à cela on ajoute le va-et-vient continuel de voyageurs et de résidents dont le nombre ne fit qu’augmenter, en raison même de l’intimité politique des deux pays, et aussi, surtout, après la Révocation de l’édit de Nantes, on voit, à côté des causes générales que nous nous sommes efforcé de dégager, les raisons particulières qui firent se propager rapidement en Angleterre l’influence de la France et assurèrent son hégémonie.

Ces causes indiquées, il nous reste à exposer les résultats obtenus ; c’est là notre but dans ce présent ouvrage.

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