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Meyer Paul. De l’influence des troubadours sur la poésie des peuples romans. In: Romania, tome 5 n°19, 1876. pp. 257-268. www.persee.fr/doc/roma_0035-8029_1876_num_5_19_6771

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TEXTE INTÉGRAL

Les langues de l’Europe méridionale, c’est-à-dire celles du midi de la France, de l’Espagne (y compris le Portugal) et de l’Italie ont un rapport intime, qui consiste dans l’unité de leur origine, et qui se manifeste par des caractères communs. En y ajoutant le français et les dialectes qui s’y rattachent, enfin le roumain, on a l’ensemble des langues appelées romanes , dont on peut dire qu’elles sont le latin vulgaire des Romains, modifié selon des conditions de temps et de lieu. La langue, par cela qu’elle est la propriété du peuple entier qui la parle, subit peu l’action des individus : elle vit d’une vie en quelque sorte végétative, dont le cours ne peut guère être interrompu que par quelque grand événement qui viendrait à supprimer le peuple qui s’en sert, ou le mêler dans de fortes proportions avec un peuple parlant un idiome différent. Et c’est ainsi que la langue conserve, même après des milliers d’années (notre expérience ne dépasse pas 3000 ans), les principaux au moins de ses caractères originaux.

Il en est tout autrement de la littérature. Sa marche est beaucoup moins régulière. Étant la création d’un petit nombre de personnes, elle est accessible à toutes sortes d’influences. Elle subit l’impulsion de chaque nouveau courant d’idées. Il peut arriver qu’un écrivain ait assez de puissance pour lui tracer une nouvelle voie. Dans l’Europe moderne, les littératures ont si bien réagi les unes sur les autres qu’aucune n’offre plus un caractère véritablement national. Elles sont toutes plus ou moins cosmopolites. On conçoit donc qu’on ne peut pas établir un parallélisme parfait entre le groupement des langues et celui des littératures. Force est de reconnaître que le lien qui unit les innombrables dialectes des pays romans, est beaucoup moins sensible dans les littératures des mêmes pays. Ce lien existe cependant. Il faut le chercher dans l’influence exercée par les premières écloses d’entre ces littératures sur leurs cadettes.

Quelles sont ces aînées des littératures modernes ? Vous le savez, messieurs, ce sont les nôtres, celles du nord et du midi de la France actuelle. Voyons d’abord comment elles sont nées, puis nous verrons en quelle façon elles ont aidé à la naissance de leurs jeunes sœurs.

Plaçons-nous aux premiers temps du moyen-âge. L’invasion barbare, et d’autres causes que nous étudierons dans nos prochains entretiens, ont amené dans tout le monde romain un rapide affaiblissement des études. La noblesse romaine, en général lettrée, est ruinée et disparaît ; les écoles se ferment ; celles qui subsistent ou se fondent sont dans la dépendance des monastères : les clercs seuls, et parfois quelques grands personnages, reçoivent une instruction limitée. Or, dès cette époque, par le simple effet du temps, et sans que l’établissement des Barbares dans l’empire y ait en rien contribué, l’écart entre le latin littéraire qu’on écrit et le latin vulgaire qu’on parle est assez grand pour qu’on ne puisse entendre, et à plus forte raison écrire le premier sans l’avoir étudié. Par suite la grande masse de la population, non-seulement les serfs, mais même la majeure partie des hommes libres, se trouve réduite à la possession de l’idiome vulgaire qui n’est rien de plus qu’un moyen de communication orale, de conversation, et ignore toute la production intellectuelle tant du présent (ce qui n’est pas une grande perte) que du passé. La civilisation ancienne, dans ce qu’elle a de plus élevé, est donc abolie pour le plus grand nombre.

La réforme des études poursuivie avec un zèle admirable par Charlemagne ne change rien à cet état de choses. Outre que cette réforme ne produit pas ses heureux effets dans tous les pays romans, elle reste essentiellement ecclésiastique et latine, le but de l’empereur ayant été d’élever le niveau de l’instruction chez les clercs, qui du reste n’avaient jamais manqué entièrement des moyens de s’instruire. Désormais le latin est définitivement passé à l’état de langue savante.

Mais l’empire que le latin exerce sur tout le domaine littéraire, privant ainsi la masse des illettrés de toute jouissance de l’esprit, ne tarde pas à être entamé. Dès l’époque carolingienne, nous voyons se produire sur divers points de la Gaule des compositions en langue vulgaire qui correspondent aux besoins intellectuels, du reste fort limités, des populations. Au commencement du ixe siècle, l’Eglise recommande aux prêtres de prêcher en roman ou en allemand, selon l’auditoire. A la fin du même siècle et pendant le suivant apparaissent des poésies religieuses, faites pour être chantées par les fidèles, ou pour leur être récitées. Au même temps, des témoignages précis nous font connaître l’existence de chants historiques, désignés en latin par le terme assez vague de cantilena, de chansons (on pourrait déjà dire de chansons de geste) composées sur des événements qui avaient vivement frappé l’imagination populaire, de chants satiriques qui sont ce qu’on appellera plus tard en provençal des estribois ou des sirventès. En somme, au xie siècle, vers le temps de la conquête de l’Angleterre par les Normands, la France du Nord possède toute une littérature épique, et un peu plus tard, mais toujours avant la croisade de 1095, la France du Midi a ses troubadours.

Nous nous avancerions beaucoup si nous affirmions que ces compositions de genres variés n’ont pas eu leurs analogues dans le reste des pays romans. En Espagne et en Italie, sans doute, au xe siècle comme au xiiie, et comme actuellement, les jeunes gens ont chanté leurs amours, les guerriers ont aimé à entendre le récit de leurs exploits, les jaloux et les méchants ont été chansonnés, le clergé a voulu que le peuple ignorant du latin reçût un enseignement religieux et prît quelque part aux cérémonies du culte. Mais, de toute cette littérature hypothétique rien ne nous est resté, et vraisemblablement rien n’a été écrit.

Pourquoi en a-t-il été autrement en France ? quelle condition particulière a pu assurer chez nous plus tôt qu’ailleurs la naissance et le développement de la poésie ?

Cette condition particulière, je crois qu’il faut la chercher dans la protection accordée par les seigneurs à la poésie, et dans la part que certains y ont prise. La poésie, qui n’a besoin pour naître du secours de personne, ne peut se soutenir ni se perfectionner sans un appui qui, selon l’état de la civilisation, lui est donné par le peuple en général ou seulement par les classes supérieures de la société. Elle est par suite amenée à se proportionner au goût de ceux qui lui font accueil. Au moyen-âge notamment, et surtout dans les premiers temps, elle est, en une grande mesure, dans la dépendance de son auditoire ; car elle n’a pas encore de lecteurs : le poète chante ou récite ses vers, et se trouve par conséquent en contact immédiat avec son public. Plus tard, lorsqu’elle se sera fortifiée, elle agira à son tour sur les sentiments et les tendances de certaines classes au moins, sinon de la masse du peuple, mais à l’origine, elle ne peut que subir l’influence de ceux qui l’encouragent.

C’est parce qu’en France la poésie a été de bonne heure encouragée qu’elle s’est développée là plus tôt qu’ailleurs ; c’est parce qu’elle a rencontré des milieux différents au Nord et au Midi, que nous avons eu au moyen-âge deux grandes littératures, la française et la provençale.

Le point de départ de l’une et de l’autre est le même, et il est bien humble. Des témoignages plus d’une fois recueillis, et qui se suivent depuis la fin de l’empire romain jusque bien avant dans le moyen-âge, nous font connaître l’existence d’une classe d’individus désignés sous les noms antiques de scurrœ , thymelici, histriones, enfin de joculatores, amuseurs publics qui, par des divertissements variés où les tours d’acrobates tenaient autant de place que la musique et le chant, égayent les oisifs sur les places publiques et dans les villas. Ils se multiplient à mesure que le goût s’abaisse ; on les voit même avant la fin de l’empire, prendre dans les maisons des grands la place qu’occupaient les rhéteurs, faisant ainsi succéder la vulgarité au mauvais goût. Ils traversent sans disparaître les misères des temps mérovingiens et carolingiens. Nous les retrouvons au xie siècle florissant par toute la Gaule, mais particulièrement au sud. En Aquitaine, notamment, les seigneurs se plaisent à s’entourer de ces personnages d’abord méprisés, et peut-être méprisables, mais qui s’élèvent à proportion des encouragements qu’ils reçoivent. On fut surpris, scandalisé même, dans la France du Nord, lorsqu’à la suite du mariage du roi Robert avec Constance, fille de Guillaume Ier, comte d’Arles, on vit se répandre par les pays situés au nord de la Loire des hommes du Midi au costume excentrique, aux façons légères, ayant toute l’apparence de jongleurs, et l’étant probablement en effet. C’est que dans la France proprement dite, dans les pays dits de langue d’oui, les jongleurs, tout en servant à l’amusement de tous, des grands comme de la foule, restaient dans une condition infime : en Aquitaine ils étaient devenus poètes de cour. Ils le devinrent à ce point, ils exercèrent une telle action sur leurs protecteurs, qu’on vit ceux-ci participer à l’œuvre des jongleurs en ce qu’elle avait de plus élevé, et composer eux-mêmes. Les deux plus anciens troubadours dont nous ayons conservé les noms, et en partie les œuvres, sont deux seigneurs : Guillaume, comte de Poitiers et duc d’Aquitaine, et Eble, vicomte de Ventadour. Le jour où le duc d’Aquitaine qui, en 1101, conduisait plus de cent mille hommes à la croisade, se prit à exprimer ses pensées en vers romans, la poésie des troubadours fut fondée.

Cette différence que, dès les premiers temps, nous apercevons dans l’accueil fait aux jongleurs, d’une part au Nord, de l’autre au Midi, correspond à une diversité très-sensible dans le caractère des populations. Au Nord on est belliqueux. Les seigneurs s’efforcent de s’établir à titre définitif dans des terres qui ne leur ont été concédées qu’à titre précaire. Leurs rapports de vassalité, encore mal définis, sont l’occasion de luttes sans cesse renouvelées. On s’accoutume à une vie agitée et dure qui exclut la mollesse et aussi la politesse des mœurs. Au Midi on est plus pacifique. Plus éloignés du siège de l’empire qui est à Paris ou à Laon, les anciens fonctionnaires carolingiens se sont de bonne heure et sans trop d’opposition approprié leurs bénéfices. Ils y vivent tranquillement et largement. Ils ont des loisirs et recherchent tout ce qui peut les charmer. A la vérité, ils ont, au viiie et au ixe siècle, à lutter contre les Arabes, mais dès lors ils sont défendus plutôt qu’ils se défendent eux-mêmes. C’est aux guerriers du Nord, aux armées de Charles Martel et de Charlemagne que revient l’honneur des plus grands coups. Aussi, lorsqu’un entraînement universel autant qu’irréfléchi jeta les forces de l’Occident chrétien contre l’Orient musulman, la différence de caractère entre les populations du Midi et celles du Nord, accidentellement réunies pour une œuvre commune, se manifesta d’une façon éclatante. Malgré l’incontestable vaillance d’un certain nombre de leurs chefs, les Provençaux (sous ce nom on désignait tous les habitants de la Gaule méridionale) paraissent dans l’ensemble plus industrieux que les Francs (Franci, Francigena) , mais moins soucieux de la gloire des armes. On a souvent cité le portrait que le chroniqueur Raoul de Caen a tracé des croisés provençaux :

«Les Francs, dit-il, ont le regard hautain, l’esprit » fier, la main prompte aux armes, toujours prête à dépenser, lente à amasser. Les Provençaux formaient contraste avec eux parles mœurs, par l’esprit, par la manière de se vêtir et de se nourrir : ils savaient ménager leur nourriture, scruter partout pour la trouver, supporter le travail; mais, à vrai dire, ils étaient peu belliqueux. Par leur industrie, au temps de la famine, ils rendirent plus de services que d’autres plus prompts au combat. A défaut de pain, ils vivaient de racines, de cosses même ; armés d’un fer, ils fouillaient la terre pour y trouver leur subsistance; d’où le dicton que les enfants chantent encore : Les Francs à la bataille, les Provençaux aux vivres ! »

Le contraste n’est pas moins frappant dans la littérature. Les Français aiment les expéditions aventureuses, les beaux coups d’épée, et voilà pourquoi ils ont une épopée : les Provençaux se soucient peu d’entendre conter des prouesses pour lesquelles ils n’ont pas de goût, et voilà pourquoi ils n’ont pas d’épopée.

Ils n’ont pas d’épopée, mais ils ont créé une poésie lyrique qui, de proche en proche, a gagné tout le monde latin, faisant sentir son influence jusque dans les pays germaniques. Là est le lien qui unit les littératures romanes, et principalement, comme on le verra plus loin, celles du Midi de l’Europe.

L’accueil fait aux jongleurs par les classes élevées a donné à la poésie le champ dont elle avait besoin. Il fallait la vie des cours, les fêtes et les loisirs élégants, pour faire naître et entretenir ces longues amours qui, avec leurs alternatives de joie et de chagrins, ont donné lieu à tant de chansons. Il fallait qu’entre l’objet de ces amours et le poète il y eût toute la distance qui séparait un pauvre vassal de la femme ou de la parente d’un seigneur, pour que la poésie amoureuse prît tout d’abord ce caractère réservé et respectueux qu’elle a acquis pour la première fois chez les chanteurs provençaux, et qu’elle a conservé depuis, même en des cas où la cause qui avait commandé ce respect et cette réserve n’existait plus. Il fallait enfin un auditoire attentif et déjà préparé, pour apprécier ces délicatesses de pensée, cette forme parfois admirable, presque toujours recherchée, qui caractérise la poésie lyrique des Provençaux.

Les conditions de la poésie s’étant ainsi élargies et élevées, on voit apparaître, pour désigner l’art de composer, une expression nouvelle qui peint bien l’essor de la pensée : c’est le verbe trobar, trouver, composer, et son substantif, trobaire, celui qui trouve, qui crée, ou, selon le terme antique repris par les modernes, le poète. Et réellement, depuis l’antiquité, aucun effort aussi grand n’avait été fait vers la poésie la plus haute, celle qui concentre sa puissance dans la description du sentiment intime.

Nous ne sommes pas placés dans de bonnes conditions pour apprécier la poésie des troubadours. Sans doute, nous admirons chez la plupart d’entre eux l’élégante construction des strophes, et l’aisance avec laquelle la pensée se développe au milieu des entraves d’une versification compliquée ; mais la poésie italienne et notre poésie classique nous ont accoutumés à ce genre de perfection, et nous ne songeons pas assez que c’est la poésie provençale qui, la première depuis l’antiquité, a réalisé, pour ainsi dire de prime abord, cet accord parfait de l’idée et de l’ex¬ pression. La pensée aussi, dans les chansons d’amour, qui sont la partie la plus originale de la poésie provençale, nous semble plutôt raffinée que profonde, plutôt gracieuse que passionnée, et en somme n’éveille pas en nous assez de sensations nouvelles. C’est que nous avons trop de lecture : trop d’idées empruntées aux littératures les plus diverses se mêlent dans notre esprit. Nous ne pouvons pas facilement nous abstraire de cette abondance un peu confuse que nous devons à notre éducation. Sans le savoir, nous faisons porter à la poésie des troubadours la peine de son succès et de sa célébrité : nous oublions que si beaucoup de ses idées et de ses formes nous produisent l’impression de lieux communs, c’est elle qui la première les a trouvées et mises en circulation.

A cet égard nous sommes bien mieux placés pour apprécier l’épopée qui n’a pour ainsi dire rien fait passer ni de sa forme ni de ses idées dans nos littératures modernes, et dont par suite nous goûtons pleine¬ ment la fraîcheur et l’originalité.

Assurément les contemporains étaient mieux que nous en état de jouir de la nouvelle poésie. Ils savourèrent avec passion cette vie intellectuelle qui s’ouvrait à eux, et bientôt, il n’y eut si petite cour seigneuriale qui ne fût, au moins pour quelque temps, un centre poétique. Les troubadours passaient volontiers de l’une à l’autre, et la différence des dialectes n’était pas telle que les compositions nées en Limousin ne pussent être entendues en Provence, ou réciproquement. Bien plus, Part de trobar se propageant rapidement, se fit sentir en des pays voisins. Des Lombards, des Catalans, voulurent aussi trouver , et à défaut de leur idiome propre, qu’ils n’eurent pas tout d’abord l’idée d’employer, ils empruntèrent la langue de leurs maîtres. De sorte qu’on voit figurer sur les listes des troubadours les rois d’Aragon Alphonse II et Pierre III, les Italiens Bertolomeu Zorgi, Lanfranc Cigala, Sordel de Mantoue, Dante de Maiano, et bien d’autres étrangers.

L’âge d’or de la poésie des troubadours ne fut pas long : il dura un siècle environ, des premières années du xiie siècle à la croisade albigeoise ; mais ce fut pour le midi de la France une époque d’un éclat et d’une prospérité incomparables. Le pays est riche : il suffit, même imparfaitement cultivé, aux besoins d’une population probablement égale à celle de nos jours. Le commerce y est plus développé qu’en aucune partie de l’Europe. Il est assez également réparti tout le long de la côte méditerranéenne : Narbonne, Montpellier (par le port de Lattes), Aigues-Mortes, sont encore en communication avec la mer. Une bourgeoisie puissante s’est formée dans la plupart des villes et en dirige l’administration sous l’autorité très-débonnaire des seigneurs. Le pouvoir municipal, dont la transmission est minutieusement réglée, n’y est pas aux mains de certaines familles, de factions, comme dans les cités italiennes, et par suite les guerres intestines sont rares. Les guerres entre seigneurs sont moins fréquentes que dans le Nord : les hommes répugnent au ser¬ vice d’ost et de chevauchée, et en plusieurs lieux l’ont racheté ou fait réduire à des limites si étroites qu’il est devenu presque illusoire. Du reste , la vie municipale est tellement puissante et maintenue avec une telle énergie, que la cité est proprement la patrie de ses habitants : le suzerain peut donc changer par le hasard des successions, par usurpation même, sans que la condition des citoyens en soit sensiblement affectée. Les seigneurs sont surtout puissants par leurs grandes richesses. La libéralité est en quelque sorte de tradition chez eux. A la première croisade, Raimon de Saint-Gille, comte de Toulouse, suffit à des dépenses énormes qu’il s’impose dans l’intérêt général de l’armée. La splendeur de certaines fêtes , sur lesquelles nous avons des témoignages dignes de foi, étonne l’imagination. A défaut d’une puissance très-réelle, les seigneurs du Midi conservent du moins un très-grand prestige qui, dans les circonstances difficiles, comme au moment de la guerre albigeoise, leur assure l’entier concours de leurs vassaux.

Les troubadours contribuent dans une grande mesure à l’éclat des cours et applaudissent à tout ce qui peut l’accroître. Il se peut qu’un certain relâchement dans les mœurs ait accompagné cet essor du luxe et de la poésie : on ne voit rien pourtant qui rappelle le dévergondage criminel dont les grandes époques de l’art et de la littérature, par exemple le xvie siècle italien, ont donné parfois le spectacle. On se contente de n’être pas austère.

Le frottement des diverses classes de la société, les nécessités du commerce, par dessus tout ce sens pratique qui se dévoile chez les méridionaux dès la première croisade, ont fait naître un esprit de tolérance en matière de religion, qu’on ne trouverait probablement au même degré en aucune partie du monde chrétien. Les juifs vivent en paix, jouissant d’une protection qui, d’ailleurs, ne leur a pas été accordée gratuitement. Leurs établissements de Béziers et de Narbonne sont prospères. Des hérétiques de diverses sectes, les Cathares d’abord, puis les Vaudois ou Pauvres de Lyon, profitant de cette tolérance, sont venus s’établir dans l’Albigeois et dans le Toulousain , espérant y vivre tranquilles. Ce sont des hérétiques austères , les Pauvres de Lyon surtout. Aussi font-ils presque tous leurs prosélytes dans les populations rurales qui ne participent pas à la vie agitée et brillante des cités et des cours. Comme ils ne gênent personne , ils sont tolérés partout , même par le clergé local, au grand déplaisir de la cour de Rome. Ainsi, peu à peu, la liberté de conscience s’établit, en dehors du droit, par la seule puissance de l’usage.

En somme , le xiie siècle nous présente , au Midi , un état de civilisation qui nous paraît assez avancé, en ce sens du moins qu’il a beaucoup de points communs avec le nôtre. Si ces conditions persistent, le pays semble destiné à une prospérité sans limites. Des changements politiques s’y produiront. Le système féodal y disparaîtra comme ailleurs, mais probablement sans secousse ; et si jamais contrée paraît devoir être à l’abri des guerres religieuses qui feront le malheur du xvie siècle, c’est bien celle-là.

Une agression brutale vint, au commencement du xiiie siècle, anéantir ces espérances. En 1209, les croisés, partis du nord-ouest et du nord-est, se dirigent sur deux lignes vers le comté de Toulouse, brûlant les villes qui résistent, expulsant des populations entières et les réduisant à chercher un refuge soit dans les montagnes, soit au sud des Pyrénées. Les cités du Midi n’étaient pas organisées pour une défense prolongée. Elles ne résistent pas mieux en 1209 à l’invasion française que cent cinquante ans plus tard à la chevauchée du prince de Galles. Aussi, lorsque le comte Raimon, d’abord pacifique spectateur de sa spoliation, se fut décidé à la résistance, il n’obtint que d’éphémères succès, et ne fit, en prolongeant l’agonie des provinces méridionales, que consommer leur ruine. Plus tard, saint Louis essaya, et c’est l’un de ses plus beaux titres de gloire, de réparer les désastres dans lesquels son père, Louis VIII, s’était si gravement engagé ; les propriétaires dépouillés furent, autant que possible, rétablis dans leurs possessions, et le pays fut en un certain sens pacifié. Mais les cours seigneuriales appauvries ne retrouvèrent plus leur splendeur d’autrefois ; la plupart des troubadours émigrèrent en Aragon, en Castille, en Italie, et la poésie provençale y jeta un dernier éclat, tandis qu’elle s’éteignait lentement dans les pays où elle était née. Pourtant , toutes les parties de la littérature ne furent pas également atteintes. Certains genres persistèrent, sans beaucoup de gloire toutefois, pendant plus d’un siècle. Il restait toujours un public pour des nouvelles, pour des légendes pieuses, pour des romans parfois imités du français , mais le grand art de la poésie lyrique avait disparu dès la fin du xiiie siècle. On le vit bien lorsqu’en 1523 quelques Toulousains eurent l’idée de fonder, sous le titre de Consistoire de la gaie science, une sorte d’Académie destinée à faire refleurir la poésie des troubadours en instituant des récompenses (églantines, soucis, etc.) pour les meilleures compositions. Nous possédons le recueil des pièces couronnées par cette Académie (qui fonctionne encore maintenant sous le nom d’Académie des jeux floraux), et nous pouvons reconnaître que rien n’est plus éloigné de la véritable poésie des troubadours , et même de toute poésie. Cependant , tel était encore le prestige qu’excitait ce seul nom de troubadours, que l’institution toulousaine fut imitée à Barcelone, et là, rencontrant des conditions plus favorables que dans le midi de la France, elle prospéra et devint le point de départ d’un mouvement littéraire important qui, avec Ausias March, acquit au xve siècle une valeur tout à fait originale, et dont l’influence se fit sentir en Castille et même en Portugal.

C’est ainsi que la poésie catalane se rattache à la poésie provençale , dont elle a recueilli les derniers fruits. De nos jours, le lien s’est renoué, et nous avons vu toute une renaissance poétique se manifester en Catalogne sous l’influence des troubadours modernes de la Provence, et surtout du premier d’entre eux, Frédéric Mistral.

Lorsque le Consistoire toulousain fut fondé pour la restauration de la poésie des troubadours, celle-ci revivait en quelque sorte hors de sa patrie sous des formes nouvelles. Nous l’avons vue de bonne heure adoptée et cultivée par des étrangers. Un honneur plus grand, surtout plus durable, l’attendait. Dans la France du Nord, en Sicile à la cour du jeune Frédéric II, en Toscane, en Galice à la cour du roi Denis, on composa à la manière provençale. A ce point que, si même les œuvres des troubadours ne nous avaient pas été conservées, un air de famille résultant de la forme des strophes, de certains tours de pensée, de certaines locutions en quelque sorte consacrées, nous ferait deviner l’origine commune d’une grande partie de la poésie lyrique du moyen âge; tout ainsi que dans les langues romanes, tels caractères communs dont le latin littéraire ne rend pas compte, ne se peuvent expliquer que par la supposition qu’ils existaient déjà dans le latin vulgaire.

Il ne faut pas s’exagérer le mérite de ces imitations. A vrai dire, elles sont d’autant plus faibles qu’elles se tiennent plus près des originaux. Mais il en est souvent ainsi. Ce que les imitateurs s’approprient le plus facilement, c’est une certaine phraséologie, un certain nombre de lieux communs qui ne sont que l’enveloppe de la poésie. Aussi , n’est-ce pas pour leur valeur propre que nous faisons cas des compositions des poètes siciliens ou galiciens , mais simplement parce qu’elles relient la littérature de l’Italie et du Portugal avec celle des Provençaux.

Le mérite des Provençaux est d’avoir introduit dans le monde roman l’idée d’une poésie élevée par la pensée, distinguée par la forme, capable de satisfaire les esprits supérieurs, et cependant s’exprimant non en latin, mais en langue vulgaire. Pour concevoir le mérite de cette idée , il faut se représenter l’ascendant que conservait le latin littéraire, la ténacité avec laquelle il se maintenait en possession de toute littérature élevée, l’obstination, en un mot, qu’il mettait à se faire passer pour langue vivante, alors qu’il était mort depuis des siècles. Les troubadours ont prouvé pratiquement ce que Dante a démontré logiquement après eux dans le Convito et le de Vulgar i eloquio , la dignité de la langue vulgaire.

Quand l’idée eut fait son chemin, la voie se trouva ouverte à toute une poésie qui ne savait par où entrer dans le monde, qui n’attendait qu’un exemple pour s’épanouir à son tour en pleine lumière. La France du Nord fut la première à suivre l’exemple de la Provence : non qu’elle ne possédât depuis longtemps, sans parler de sa grande épopée, une poésie strophique, par conséquent chantée, d’une grande valeur, si nous en jugeons par les spécimens assez nombreux qui nous en sont parvenus ; mais c’était une poésie essentiellement populaire, ayant peu de chances d’exercer jamais aucune influence sur la formation d’une littérature, et destinée, selon toute apparence, à disparaître dans l’oubli. Il en fut autrement dès qu’on eut commencé en France (dès la fin du xiie siècle) à composer dans la manière des troubadours. Pour goûter les nouvelles formes de la poésie, on ne dédaigna pas les anciennes ; on les cultiva et on les perfectionna , de sorte que la poésie lyrique française est formée de deux courants, l’un proprement national, l’autre d’origine méridionale. Ces deux courants sont représentés dans nos vieux chansonniers français du xiiie et du xive siècle, et il y a toute apparence que les chansons de fileuses et les chansons à danser qui forment la partie la plus précieuse de notre ancienne poésie populaire, n’auraient jamais été recueillies, si le succès de la poésie dans le Midi n’était venu les mettre en honneur.

La même chose arriva en Portugal. Dans le Cancioneiro du roi Denis, que le zèle intelligent d’un savant italien vient enfin de mettre au jour, figure à côté de poésies savamment construites, mais parfois un peu froides et conventionnelles, tout un essaim de chansonnettes légères et gracieuses qui ne doivent rien aux Provençaux, sinon de leur avoir frayé la voie.

En Italie, la poésie populaire, dont nous avons d’anciens spécimens, ne semble pas avoir beaucoup profité du mouvement suscité par les troubadours. Le grand effort s’est opéré dans le sens de la poésie artistique, et de ce côté les Italiens ont été jusqu’au bout de la voie que leur avaient ouverte les Provençaux, car après les poètes siciliens de la cour de Palerme ils ont eu les poètes toscans, et parmi eux Dante.

Ouvrir la voie à la pensée, lui fournir une forme au moins temporaire, c’est tout le service que les Provençaux pouvaient rendre à leurs contemporains, et on n’en saurait imaginer un plus grand. Ce n’est point affaire aux hommes de créer le génie : leur seul devoir est de lui ménager les moyens de se produire. Mais, s’il y a lieu de croire que les dons intellectuels qui forment le génie se rencontrent selon une proportion peu variable en tous les temps, il s’en faut que les conditions qui lui permettent de se faire jour soient toujours les mêmes. Il y a dans l’histoire de l’humanité des espaces déserts où les hommes semblent avoir gaspillé à plaisir la tradition du passé, sans même laisser après eux une idée qui pût servir à leurs successeurs. Telle est la période qui s’étend de la chute de l’empire d’Occident à l’avènement des littératures romanes. C’est comme une vaste nécropole sans épitaphes, qui fait penser à ces vers inspirés au poète Gray par la vue d’un cimetière de village :

Perhaps in this neglected spot is laid

Some heart once pregnant with celestial fire,

Hands that the rod of empire might have sway’d,

Or waked to ecstasy the living lyre.

But Knowledge to their eyes her ample page

Rich with the spoil of time did ne’er unroll ;

Chill Penury repress’d their noble rage,

And froze the genial current of the soul.

Full many a gem of purest ray serene,

The dark unfathom’d caves of Ocean bear ;

Full many a flower is borpe to blush unseen

And waste its sweetness in the desert air.

Ainsi, pendant plusieurs siècles, le cœur de l’homme a pu contenir des trésors de poésie sans qu’aucune parcelle s’en échappât. Mais les premiers chants qui retentirent en Aquitaine et en Limousin réveillèrent la pensée engourdie ; bientôt , un vaste concert se forma par tout le monde latin, et depuis lors les chants n’ont plus cessé.

Plus tard, devenues puissantes, les littératures de l’Italie et de l’Espagne exercèrent autour d’elles une large influence, et la France fut la première à en profiter. L’ancienne théorie qui faisait naître la poésie française d’une sorte d’imitation de la poésie italienne, conserve encore une part de vérité, si on la restreint au xvie siècle. Au xviie aussi, Corneille contracte quelques dettes envers l’Espagne. Mais ce que nous devons à nos voisins du Sud , n’est nullement comparable à ce qu’ils doivent à la France du Midi. Car ce ne sont pas seulement des sujets ou des formes poétiques que la poésie provençale a transmis à la poésie de l’Espagne et surtout de l’Italie : c’est l’existence même.


Paul Meyer.

Cet article reproduit la plus grande partie de la leçon d’ouverture du cours des langues et littératures du midi de l’Europe, faite le jeudi 27 avril au Collège de France. Nous avons seulement laisse de côté le préambule, qui n’avait qu’un intérêt de circonstance.

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