L'influence de la langue française en Hollande d'après les mots empruntés (Salverda de Grave 1913)

L’influence de la langue française en Hollande d’après les mots empruntés
Leçons faites à L’Université de Paris en janvier 1913
J.-J. SALVERDA de GRAVE

Professeur â l’Université de Groningue, PARIS, LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR EDOUARD CHAMPION

TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES

A cette époque notre pays faisait partie des domaines du roi de France – Les relations de la Hollande avec la Flandre et la Wallonie ont été toujours très suivies ; dans ces deux pays on parlait alors français, du moins dans les milieux cultivés et dans les cloîtres – il est probable que la haute société chez nous s’est modelée sur l’exemple des cours françaises – il est probable que la langue française était chez nous répandue dans les hautes classes – Dans la dernière année du XIII° siècle, il se produisit chez nous un événement politique très important : la maison des comtes de Hollande s’éteignit et une famille princière française, celle des comtes de Hainaut, fut appelée à régner – Il est naturel que leur avènement ait augmenté l’influence du français chez nous – Jacqueline de Bavière parlait le français comme sa langue maternelle – pour la seconde fois, une maison princière française va présider aux destinées de la Hollande – On sait que Charles-Quint s’exprimait en français – Après la révolte contre l’Espagne, le français reste la langue de la cour. Guillaume d’Orange était français de langue – Son fils, le prince Maurice, reçut une éducation française – A sa cour on ne parla guère que le français et c’est dans cette langue que les membres des grandes familles correspondaient et écrivaient leurs notes de voyages. Huygens, le secrétaire du prince, s’en plaint, tout en se conformant à l’usage. On sait que c’est par la fille de Frédéric- Henri, Louise-Henriette, femme du Grand Electeur de Brandebourg, que le français a pris pied à la cour des rois de Prusse. Le prince Guillaume II (vers 1650) écrivait son journal en français et en hollandais – Fait curieux : il donne une forme française à des noms de villes hollandaises. – L’aristocratie, au XVII° siècle, imitait les mœurs françaises et aimait à parler et à écrire en français ; il en a été ainsi pendant tout le XVIII° siècle – Guillaume V, le dernier stathouder, épousa une princesse allemande. Celle-ci écrivait son journal en français – Cependant ce n’est plus la langue de la cour – notre Reine vous a dit elle-même, ici à Paris, « Je suis fière du sang français qui coule dans mes veines et que le nom de ma race se rattache à la France. »  – Pendant des siècles, il y a eu dans le pays même un foyer d’influence française grâce à des princes qui ou bien étaient Français ou bien avaient des relations de parenté, de langue et de culture avec la France, et qui entraînaient l’aristocratie à vivre dans une étroite communion d’esprit et de langue avec votre pays.

 


Extraits de la première leçon
« RAPPORTS ENTRE LA FRANCE ET LA HOLLANDE D’APRES L’HISTOIRE »

 

« J’ai la quasi-certitude de vous apporter un sujet qui doit vous être sympathique. Ce sujet, le voici : il consiste à exposer un chapitre de l’histoire des rapports qui existent entre mon pays, la Hollande, et le vôtre, à parler de l’influence que la langue française a eue sur le néerlandais, influence qui est le signe extérieur de l’action que votre civilisation a exercée sur la culture des Pays-Bas. Cette action a été si profonde que les quatre leçons que je me propose de donner ici, ne suffiraient certainement pas à la traiter à fond. »

[…]

« Au x° siècle, Charles le Simple donna des domaines dans la Hollande septentrionale à un certain comte Thierry ; à cette époque notre pays faisait — ce fut pour un temps très court, — partie des domaines du roi de France. Et lorsque ces liens furent rompus, nos comtes, bien que relevant officiellement de l’empire allemand, se considérèrent et se conduisirent de plus en plus comme des princes indépendants, et cherchèrent à se créer des relations dans les pays de langue française. En 1048, la fille de Florent Ier épouse le roi de France, Philippe Ier. Les relations de la Hollande avec la Flandre et la Wallonie ont été toujours très suivies ; dans ces deux pays on parlait alors français, du moins dans les milieux cultivés et dans les cloîtres ; il en fut ainsi jusqu’à la réaction qui commença après la bataille de Courtray (1302). Thierry II prend pour femme une fille de Baudouin de Flandre ; en 1063 Gertrude, veuve de Florent Ier, épouse le comte de Flandre, Robert le Frison ; en 1203 la veuve de Thierry VI appelle à son secours le comte Louis de Loon (près de Liège) et lui accorde la main de sa fille Ada ; en 1246 enfin Guillaume II donne sa fille Aélis en mariage à Jean d’Avesnes, comte de Hainaut, et nous verrons quelles ont été les conséquences de ce mariage. Son fils Florent V est l’allié de la France dans la guerre avec l’Angleterre.

Il est certain que ces alliances princières ont créé des liens entre la France et la Hollande, et il est probable que la haute société chez nous s’est modelée sur l’exemple des cours françaises. Ainsi, nous savons qu’en 1243 le comte Florent IV prend part à Corbie à un tournoi, où il trouve la mort. Et bien que les renseignements précis sur les mœurs sociales de ce temps nous fassent défaut, ou à peu près, il est probable que la langue française était chez nous répandue dans les hautes classes.»

[…]

« Dans la dernière année du XIII° siècle, il se produisit chez nous un événement politique très important : la maison des comtes de Hollande s’éteignit et une famille princière française, celle des comtes de Hainaut, fut appelée à régner. Ces comtes séjournaient alternativement en Belgique et chez nous, et amenaient naturellement toute une cour française. Et bien que, loin de nous imposer leurs compatriotes comme fonctionnaires, ils gouvernassent ici au moyen de gens du pays, il est naturel que leur avènement ait augmenté l’influence du français chez nous.

La maison d’Avesnes ne règne en Hollande que pendant un demi-siècle et c’est une maison allemande qui lui succède, les Wittelsbach de Bavière. Mais voici un fait curieux. On s’attendrait à ce que l’orientation de toute la haute société se fût alors modifiée. Loin de là. Dès qu’ils sont établis en Hollande, les comtes allemands rompent tout lien intellectuel avec leur pays d’origine. La cour d’Albert de Bavière avait des sympathies françaises. Jacqueline de Bavière épousa, en 1415, le dauphin de France, Jean de Touraine. Elle parlait le français comme sa langue maternelle et avait reçu la même éducation que son cousin, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon. A la suite d’une guerre intestine, Jacqueline est obligée d’abdiquer en faveur du Bourguignon, et ainsi, pour la seconde fois, une maison princière française va présider aux destinées de la Hollande.

Les comtes de Bourgogne n’ont, pas plus que ceux de Hainaut, essayé de franciser systématiquement notre pays ; Philippe le Hardi et Philippe le Bon donnèrent à leurs fils un précepteur flamand ; mais leur cour considérait le hollandais comme une langue barbare.

Pour ce qui est des comtes d’Autriche qui leur succédèrent, on sait que Charles-Quint se glorifiait de ne parler allemand qu’avec son cheval ; en dehors de ce cas unique, il s’exprimait en français.

Après la révolte contre l’Espagne, le français reste la langue de la cour. Guillaume d’Orange était français de langue. Rien ne le prouve mieux que le fait que les paroles touchantes qu’il prononça en mourant, ont été dites en français : « Mon Dieu, aie pitié de mon âme et de ce pauvre peuple »

D’ailleurs, il avait plus d’une fois cherché l’appui de la France : dès 1578, il négocia avec le frère de Henri III, François d’Anjou. Son fils, le prince Maurice, reçut une éducation française, et le prince Frédéric-Henri, son successeur, fils de Guillaume d’Orange et de Louise de Coligny, avait de très vives sympathies pour votre pays. Il conclut avec la France une alliance offensive et défensive. A sa cour on ne parla guère que le français et c’est dans cette langue que les membres des grandes familles correspondaient et écrivaient leurs notes de voyages. Huygens, le secrétaire du prince, s’en plaint, tout en se conformant à l’usage. On sait que c’est par la fille de Frédéric- Henri, Louise-Henriette, femme du Grand Electeur de Brandebourg, que le français a pris pied à la cour des rois de Prusse. Le prince Guillaume II (vers 1650) écrivait son journal en français et en hollandais ; il ne fait guère de fautes contre la langue française, et si son orthographe est fantaisiste, c’était le cas pour tous ses contemporains, aussi bien français qu’étrangers. Fait curieux : il donne une forme française à des noms de villes hollandaises. Guillaume III, roi d’Angleterre, le grand antagoniste de Louis XIV, ne se sentait aucune tendresse pour la langue de son ennemi ; mais à sa cour, il y avait beaucoup de Français, entre autres Drelincourt, son médecin.

J’ai dit que l’aristocratie, au XVII° siècle, imitait les mœurs françaises et aimait à parler et à écrire en français ; il en a été ainsi pendant tout le XVIII° siècle. A cette époque, d’ailleurs, nous devenons, surtout dans la seconde moitié du siècle, tout à fait dépendants de la France au point de vue politique. Voici une anecdote qui prouve combien la cour des stathouders était française. Un jour, un Hollandais non exempt de chauvinisme, écrivit au prince Guillaume IV pour lui demander de supprimer tous les mots français dont ses sujets se servaient dans la conversation. Le prince prit cette proposition en sérieuse considération et en parla avec ses courtisans. Or, celui qui nous relate cette histoire ajoute la phrase caractéristique que voici : « Comme, parmi ces courtisans, il y en avait quelques-uns qui comprenaient le hollandais, etc. ». Cela nous rappelle ce qu’écrit H. Estienne, au sujet des Italiens à la cour de Catherine de Médicis : « Je vous confesse qu’il y a beaucoup d’Italiens en la cour, mais il y a bien autant de Francés ».

Guillaume V, le dernier stathouder, épousa une princesse allemande. Celle-ci écrivait son journal en français »

[…]

Nos rois ont continué à cultiver le français, et le français a été la première langue étrangère qu’ait apprise notre Reine. Cependant ce n’est plus la langue de la cour. Mais, si l’on tient à y affirmer sa nationalité et si l’on n’y cherche plus à imiter, comme au XVII° et au XVIII° siècle, vos usages, cela ne veut pas dire que nous soyons moins portés vers la France qu’autrefois. Vous le savez d’ailleurs, puisque notre Reine vous a dit elle-même, ici à Paris, que « notre pays éprouve une profonde admiration pour le génie, pour l’ardeur au travail, la vaillance de votre noble nation ». Et elle ajouta : « Pour moi personnellement, revenir en votre beau pays et en ce splendide Paris m’est particulièrement agréable. Je suis fière du sang français qui coule dans mes veines et que le nom de ma race se rattache à la France. » Ces paroles ont été accueillies chez nous avec une profonde sympathie.

Voilà donc ce que l’histoire nous apprend des rapports dynastiques et politiques de la Hollande avec la France. Vous avez pu constater qu’ils ont été très intimes. Pendant des siècles, il y a eu dans le pays même un foyer d’influence française, grâce à des princes qui ou bien étaient Français ou bien avaient des relations de parenté, de langue et de culture avec la France, et qui entraînaient l’aristocratie à vivre dans une étroite communion d’esprit et de langue avec votre pays.


GRAVE, J.-J. SALVERDA de. L’influence de la langue française en Hollande d’après les mots empruntés. Paris: Librairie Ancienne Honoré Champion, 1913. Rapports politiques et dynastiques P. 8

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