source : http://www.bulletin.auf.org


Moufoutaou Adjeran

Texte intégral


L’enseignement du français au Nigéria, pays anglophone de l’Afrique de l’Ouest, date de 1956. C’est précisément à partir de 1962 que, pour des raisons d’intégration, de réorganisation des systèmes éducatifs et de la recherche scientifique, du commerce et de la diplomatie, l’enseignement de la langue française a été généralisé aux autres écoles fédérales. Nos enquêtes ont révélé qu’environ 4 000 écoles secondaires au Nigéria enseignent le français comme langue étrangère. Certaines écoles privées l’enseignent dès les classes primaires. Quelle est la situation sociolinguistique du Nigéria? Quelles sont les politiques mises en œuvre pour la promotion du français au Nigéria? Quelles représentations se font les Nigérians de la langue française?

1. Situation sociolinguistique du Nigeria

Les linguistes nigérians sont loin d’être d’accord en ce qui concerne le nombre de dialectes et de langues parlées au Nigéria. Awobuluyi1 parle d’environ 400 langues différentes, Leclerc (2003) estime environ 515 groupes ethniques. Une étude réalisée par Seibert, de l’Université de Jos (Nigéria), répertorie 646 langues réparties dans les 36 États et la capitale fédérale. Les trois principales communautés linguistiques sont liées à trois ethnies qui sont les Hausa au Nord, les Igbo au Sud-Est, et les Yoruba au Sud-Ouest. Mais il faut ajouter à ces groupes ethniques une mosaïque d’ethnies moins importantes : ce sont les Peul, les Edo, les Ijo, les Ibiobio, les Nupe, les Tiv, les Kanuri, etc. Le hausa, l’igbo, le yoruba et le pidgin-english sont utilisés pour des échanges commerciaux dans certains États et même employés au côté de l’anglais dans les activités administratives et à l’école.

Les locuteurs des langues que l’on qualifiera de véhiculaires sont estimés à plus de 20 % pour le hausa, à 18,8 % pour le yoruba et à 15 % pour l’igbo. Autour de ces trois langues gravitent, selon Calvet (1999), le reste des langues nigérianes. Les trois langues nationales et véhiculaires évoquées sont aussi des langues de l’enseignement. Elles ont été introduites dans le programme scolaire sous le slogan de « WAZOBIA » pour renforcer l’unité nationale. WAZOBIA est un néologisme composé à partir de trois mots de chacune de ces langues et signifiant « viens », soit WA en yoruba, ZO en hausa et BIA en igbo.

2. Les politiques de l’intégration régionale ouest-africaine et de l’enseignement/apprentissage du français au Nigéria
2.1 Le français au Nigéria et l’intégration sous-régionale

L’importance du français, dans le cadre de la coopération sous-régionale, est un secret de polichinelle à l’entendement des autorités nigérianes. En effet, National Policy on Education, 3e édition, a perçu cette importance en déclarant :
« For a good relationship with our neighbours, it is desirable for all Nigerians to speak French language. French language will therefore be a second official language in Nigeria and it will be made compulsory in school. »

Le Programme national pour les Écoles Secondaires (National Programme for Junior Secondary Schools) abonde dans le même sens et avance :
« … the study of French will certainly be of great use for Nigerian Secondary School pupils, given the geographical location of our country and the enormous role played by Nigeria in the West African sub-region and indeed, in Africa. For purely utilitarian reasons, Nigerians need to take their rightful places in international organisations (e.g. ECOWAS, INTERPOL, UN, African Union…) and diplomacy where French is a pre-requisite for employment […] »

L’introduction du français dans cet environnement anglophone n’est donc pas l’effet du hasard : la proximité géographique y participe pour beaucoup. Nous rappelons que le Nigéria est entouré de pays francophones (Niger, Tchad, Cameroun, Bénin). À cette position s’ajoutent les relations commerciales qui lient le Nigéria avec ses voisins et sa position géopolitique. Le Nigéria est un membre fondateur de la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), un membre de l’Union africaine, etc., où le français est une des langues de travail. Ainsi, le besoin de l’enseigner et de l’apprendre devient une évidence.

2.2 Enseignement/apprentissage du français au Nigéria

Selon Okoli, le français a été introduit de façon formelle dans le programme d’enseignement scolaire au Nigéria en 1956. Il a été simultanément introduit au King’s College, Lagos, et au Government College d’Ibadan. Plusieurs établissements scolaires, selon lui, auraient voulu suivre l’exemple des deux établissements précités. Mais faute de moyens pour recruter le personnel enseignant qualifié qu’il fallait à l’époque, le français a été exclu de leur programme. Nous rappelons que la majorité de ces collèges appartenaient, à l’époque, à des confessions religieuses. Toutefois, lorsqu’un établissement comptait le français à son programme, sa qualité en était rehaussée, puisque seuls les collèges prestigieux pouvaient se permettre les services d’un professeur en la matière. Le français était donc un atout important pour les établissements scolaires.

En ce qui concerne les universités, Omolewa indique que l’université d’Ibadan a préconisé un département de langues vivantes dès 1959, date à laquelle deux professeurs de langues vivantes ont été nommés afin de constituer la base d’un département de langues. Cependant, le département et la formation en langues vivantes n’ont été mis sur pied qu’en 1962, alors que le pays en avait bien besoin. L’université de Nsukka, créée en 1960, lança dès le départ l’enseignement du français parmi l’enseignement d’autres langues vivantes, de même que les universités de Lagos, d’Ifè et d’Ahmadu Bello, créées entre 1963 et 1966.

On peut donc constater que le gouvernement fédéral ainsi que les gouvernements régionaux ont fait des efforts considérables pour encourager l’apprentissage du français dans les universités nigérianes depuis l’indépendance du pays.

Ces dernières années, depuis que le français a été déclaré deuxième langue nationale au côté de l’anglais, des politiques d’aménagements linguistiques ont vu le jour. Aussi, de sa situation depuis longtemps optionnelle est-il passé en 2002-2003 au rang de matière obligatoire au Junior Secondary School (JSS, 11 à 14 ans) et au Senior Secondary School (SSS, 15 à 17 ans) du secondaire. Jusqu’à ce jour, le français n’a pas été introduit officiellement dans les cours primaires, sauf dans quelques écoles privées qui l’enseignent comme matière facultative.

3. Les représentations des Nigérians à l’égard du français

Les enjeux que peut représenter la langue française sont de plusieurs ordres. Ils pourraient être à dominante utilitaire. La facilité de communication est l’un des objectifs de l’utilisation du français dans les cas où le français est jugé de mise, à titre d’exemple dans toute relation interculturelle (avec les pays francophones environnants). On vise ainsi l’intercompréhension mutuelle entre les interlocuteurs qui ne viennent pas toujours de la même communauté linguistique.

La maîtrise de cette langue s’avère également nécessaire dans le domaine scolaire et professionnel, et elle s’articule dans des projets à court, à moyen et à long terme. Elle se présente comme un moyen pour atteindre des buts bien définis, entre autres « l’obtention de diplômes », étant donné qu’il s’agit d’une des langues d’enseignement aussi bien au collège qu’à l’université. Elle s’articule également sur des perspectives professionnelles indiscutables basées sur des objectifs à long terme ou des projets de vie, rendus possibles par le savoir, « une tension désidérative créée chez le sujet, […] une intention de changer sa situation actuelle au profit d’une autre imaginée meilleure ».

Par ailleurs, les enjeux du français pourraient être basés sur une dimension valorisante et/ou intégrative. Certes, certaines pratiques sont considérées comme valorisantes ou intégratives en soi; néanmoins, elles peuvent jouer souvent sur une dialectique. Aussi, parler français dans le domaine universitaire et (pré)professionnel pourrait-il signifier que l’on a une bonne compétence langagière, que l’on associerait à un bon parcours scolaire et universitaire, compétence qui serait associée à une certaine aisance sociale. Ainsi, cela est valorisant pour l’individu, lui renvoyant une image positive de lui-même.

L’enseignement/apprentissage du français au Nigéria a bénéficié de volonté politique. Mais le véritable écueil reste la formation des enseignants. Bien que le français soit, aux yeux des Nigérians, une langue prestigieuse et un outil d’intégration régionale, on note une timide collaboration des autorités nigérianes avec leurs pairs de la sous-région dans le cadre du renforcement des capacités de leurs enseignants de français. Leur formation et la coopération avec les pays francophones frontaliers réserveront de beaux jours à l’enseignement/apprentissage du français au Nigéria.

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