source : http://genesis.revues.org

Catherine Viollet, « Journaux personnels en français : une dimension européenne », Genesis [En ligne], 32 | 2011, mis en ligne le 17 septembre 2012, consulté le 25 novembre 2016.

http://genesis.revues.org/535

Télécharger en PDF

 


TEXTE INTÉGRAL

 

Durant la deuxième moitié du xviiie siècle et la première moitié du xixe siècle, à une époque où était encore inconnu le récent concept de « francophonie », une grande partie de l’élite lettrée et cultivée de l’Europe parlait et écrivait en français. Or si le fait en lui-même est bien connu – le français étant alors la langue des cours, de la diplomatie et de l’aristocratie –, que sait-on au juste des nombreux écrits personnels qui ont été produits en français à travers toute l’Europe durant à peu près un siècle ? De quelle manière l’usage de cette langue s’est-il répandu et réparti en fonction des pays et des décennies, du contexte politique, économique et socioculturel propre à chacun d’eux ? Quelle est l’ampleur exacte de cette pratique et de la production qui en est issue ? Qui sont les auteurs de ces textes ? Nous n’en avons, pour l’instant, qu’une idée assez vague et, en tout cas, fort partielle : un grand nombre de ces textes sont restés inédits, souvent « oubliés » dans les archives, et dispersés dans différents pays d’Europe. Quelques publications et travaux récents semblent pourtant indiquer qu’ils éveillent enfin l’intérêt, et que le temps est venu d’explorer ce domaine encore largement méconnu des écrits rédigés dans cette langue alors transfrontalière et transeuropéenne par des personnes a priori non francophones de naissance, sujets d’autres pays d’Europe.

Tenter de répondre à ces questions suppose avant tout d’inventorier ces journaux dispersés, en créant un réseau de chercheurs francophones à l’échelle européenne : d’une part, les chercheurs autochtones ont plus facilement et plus directement accès aux archives locales ; d’autre part, il est indispensable, pour déchiffrer ces journaux (notamment les nombreux noms propres qui les émaillent) d’être familier du contexte sociohistorique et socioculturel du pays d’origine des auteurs, et ce d’autant que certains de ces documents sont parfois bi- ou plurilingues. Enfin, parce que les auteurs de ces journaux – appartenant pour la plupart à l’aristocratie – constituent eux-mêmes un véritable réseau social, aux dimensions européennes, qui se reflète dans leurs journaux.

L’inventaire, établi par Elena Gretchanaia et moi-même, de journaux rédigés en français par des sujets russes, pour une grande part inédits et conservés dans les archives de la Fédération de Russie, compte près d’une centaine d’auteurs (dont une majorité de femmes). Une brève exploration des archives polonaises a permis de repérer une trentaine de journaux polonais rédigés en français, dont Michel Braud présente ici même deux exemples. En République tchèque, deux ouvrages récents portent sur des journaux féminins inédits, dont certains rédigés en français. L’Ukraine, les pays baltes, la Roumanie et la Finlande en possèdent également, mais les inventaires détaillés font actuellement défaut.

Dans d’autres pays d’Europe, la situation est nettement meilleure, puisque sont publiés des inventaires des fonds manuscrits, incluant les écrits rédigés en français. Citons notamment, en Hollande, le remarquable travail de repérage et de description, sous forme de liste chronologique, des écrits personnels d’une part, des journaux de voyage d’autre part. Parmi plus de mille références situées entre 1750 et 1840, environ deux cents textes sont rédigés en français. En Grande-Bretagne, les recherches de Wendy Rosslyn et d’Emily Murphy portent également sur les journaux russes en français ; en Allemagne, le Deutsches Tagebucharchiv à Emmendingen comprend environ deux mille journaux, dont certains partiellement rédigés en langue française ; les journaux de la grand-duchesse Maria Pavlovna, également rédigés en français et se trouvant à Weimar, ont fait l’objet d’une édition. En Suède, l’ouvrage de Margareta et Hans Östman, Au Champ d’Apollon. Écrits d’expression française produits en Suède (1550-2006), répertorie de nombreux albums et journaux parmi les œuvres d’environ cinq cents auteurs.

Il s’agit donc de prendre la mesure d’un phénomène culturel de grande ampleur : ces journaux personnels et autres écrits autobiographiques, tant par leur nombre que par leur variété, constituent une pratique d’écriture visiblement fort répandue, bien que peu visible – ces textes étant pour la plupart restés inédits. S’ils possèdent une valeur propre en tant que faits d’écriture, ils représentent également de précieux documents de micro-histoire et d’histoire culturelle. Soulignons le fait que cette époque – fin du xviiie siècle et début du xixe – voit naître l’écriture du « je », de la subjectivité, voire de la notion d’« intime ».

Élargie aux dimensions européennes, et grâce à une démarche comparatiste, la recherche permettra d’explorer plusieurs aspects propres à ces journaux d’expression française rédigés hors frontières, tels que la mise à jour et la reconstruction fine de l’influence qu’exercent des modèles littéraires sous-jacents, parfois explicitement cités par les diaristes, ou encore le fonctionnement des situations de diglossie (voire de multilinguisme) à l’écrit. Se pose également, dans un tel corpus, la question du gender : est-il exact que les diaristes femmes sont plus nombreuses que les diaristes hommes à choisir le français comme langue d’élection ? Et si c’est le cas, comment s’explique ce phénomène ? Il s’agira alors de souligner le rôle actif des femmes comme vecteurs de transmission interculturelle. Enfin, il est indispensable d’adopter une méthode unifiée, et codifiée, de transcription de ces journaux manuscrits ; si la plupart d’entre eux portent des ratures, découpages, collages, dessins, traces de relecture, etc., certains comportent également des phases de réécriture, parfois à des années de distance. Le cas le plus intéressant – et le plus amusant – est sans doute celui des journaux « parallèles », c’est-à-dire tenus par des personnes différentes (mais proches) dans un même lieu et durant un même laps de temps.

Enfin, ces journaux présentent une dimension particulière, celle d’être interculturelle (ou « cosmopolite », comme on disait à l’époque), de témoigner d’une double appartenance, puisque la langue d’emprunt relève d’une culture autre que celle dont sont originaires les auteurs. De quelle manière ce phénomène se manifeste-t-il dans chacun des pays concernés ? Est-il prétexte à métadiscours ? Peut-on parler, ou non, d’acculturation des auteurs ? Trouvera-t-on dans ces écrits rédigés en langue française des caractéristiques propres à tel ou tel pays ? Les différentes manières de filtrer, à cette époque, la langue et la culture française, n’ouvrent-elles pas sur une perspective polyphonique, kaléidoscopique ?

.

.

.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s