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Lékoulékissa Rodrigue. L’aménagement hydroélectrique de Kinguélé : rôle et savoir-faire des entreprises françaises au Gabon (1947-1973). In: Outre-mers, tome 98, n°370-371, 1er semestre 2011. Le contact colonial dans l’empire français : XIXe-XXe siècles, sous la direction de Maria Romo-Navarrete et Sarah Mohamed-Gaillard . pp. 195-204.

www.persee.fr/doc/outre_1631-0438_2011_num_98_370_4546

 

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Plan

1. Kinguélé, un choix économique et social
2. Un aménagement au cœur de la coopération franco-gabonaise
3. Études et conception de l’aménagement
4. D’importants travaux préparatoires
5. Un grand chantier de génie civil
6. L’équipement électromécanique
7. Les répercussions économiques et sociales de l’aménagement
Conclusion


RÉSUMÉ

Mis en service au début des années 1970, l’aménagement hydroélectrique de Kinguélé a marqué le paysage des travaux publics au Gabon. Dès la fin des années 1940, les scientifiques lancent le projet pour exploiter la dénivellation d’environ 100 mètres sur la rivière Mbei, à une centaine de kilomètres à l’Est de Libreville. Après l’accession à l’indépendance du pays, les nouvelles autorités, guidées par des objectifs industriels, creusèrent cette piste. En effet, il convenait de desservir Libreville, en pleine expansion économique, et d’alimenter l’usine de déroulés d’emballages et de cellulose dans la région de Kango, ainsi que le port en eau profonde à Owendo pour l’évacuation des produits industrialisés. Mais le pays, technologiquement moins avancé, manquait des ressources humaines et matérielles nécessaires. Cette délicate situation obligea le jeune Etat souverain à recourir à l’expertise et au savoir-faire des entreprises de l’ancienne puissance colonisatrice.
Si les travailleurs africains, notamment les agents de la Société d’Energie et d’Eau du Gabon, entreprise concessionnaire du secteur électrique sur l’ensemble du territoire, participèrent à la construction du complexe hydroélectrique, la présence sur le chantier des spécialistes venus de France fut patente. Cette étude qui s’inscrit dans le cadre des transferts de technologies est centrée sur la diffusion du savoir-faire français au travers de ses entreprises et entrepreneurs, de ses techniques et techniciens. De missions de prospection aux constructions industrielles, en passant par les études et les travaux de génie civil, les électriciens français vulgarisèrent de valeurs technologiques. Electricité de France, Les Chantiers Modernes, TRINDEL, NEYRPIC, HERLICQ et Fils, cette variété des firmes concernées par les marchés témoignent de l’influence française. Nous discernerons dans le cadre de ses interventions, les contributions françaises et les ambitions qu’elles portaient. Rôle et dynamisme d’ingénieurs et techniciens, part prise par les constructeurs, matériels électromécaniques fournis, formation du personnel local seront mis en lumière. Ces différents aspects permettront d’analyser le cadre dans lequel s’est réalisée la première grande entreprise du secteur électrique au Gabon.


EXTRAITS

Par Rodrigue LÉKOULÉKISSA,  Boursier de la Fondation EDF.


La première décennie de l’indépendance se caractérisa dans la gabonaise par une augmentation des besoins en énergie électrique. La ville, alimentée par une centrale thermique construite dans les années 1930, fut confrontée à un déficit d’électricité. Dans le but de remédier à cette situation préoccupante, les pouvoirs publics à doter la ville d’une unité de production plus importante. Une décision fut prise de dompter les eaux de la Mbei sur le site de Kinguélé. Mais le pays manquait des ressources humaines et nécessaires pour défier la nature hostile de cette région accidentée. Ce manque de ressources obligea le jeune État souverain à solliciter le concours de l’ancienne métropole. Ainsi, de missions d’études à la réalisation des travaux, la présence sur le chantier des techniciens et entreprises venus de France fut patente. La présente étude se propose d’analyser dans le cadre de ses interventions, les contributions à la construction du premier équipement hydroélectrique gabonais. L’influence, le savoir-faire des ingénieurs et techniciens, les de l’aménagement sur la vie locale sont ici développés une interprétation de la réussite de ce chantier de construction difficile.

1. Kinguélé, un choix économique et social […]
2. Un aménagement au cœur de la coopération franco-gabonaise […]
3. Études et conception de l’aménagement […]
4. D’importants travaux préparatoires […]

[…]

5. Un grand chantier de génie civil

Le marché de génie civil de Kinguélé fut attribué, en avril 1970, à l’entreprise bordelaise de travaux publics, les Chantiers Modernes, spécialisés dans les activités de terrassement et les métiers du génie civil. À Libreville, la direction de l’entreprise fut assurée par l’ingénieur Pierre Claverie, tandis qu’à Kinguélé, le technicien Francis Rapy assuma le rôle de chef de chantier. Suivant le programme des travaux établis par les ingénieurs d’EDF, l’entreprise débuta les travaux par l’attaque de la tête aval de la galerie par fenêtre latérale. Pour cela, les ouvriers excavèrent d’abord le sol à l’aide des pics jusqu’à atteindre la surface rocheuse. La perforation de la galerie ne débuta réellement qu’en octobre 1970. Elle fut entamée à l’aide des perforatrices. Mais très vite, l’entreprise fut confrontée à une difficulté majeure : le sol de Kinguélé, constitué d’une roche cristalline, un gneiss granité très dur, se révéla particulièrement rude à percer.

La première option à laquelle l’entreprise eut recours fut la multiplication du temps du travail. Ainsi, les ouvriers furent répartis en équipes, travaillant jour et nuit. Malgré ce procédé, la galerie avançait lentement. Certains ouvriers n’hésitaient pas à mettre en avant des histoires de sorcellerie. Pour eux, « ce qui bloquait l’avancée de la galerie, c’étaient les génies des chutes, hostiles à la présence humaine, et le seul moyen de les apaiser était de faire des sacrifices ». Pour percer ce corps rocheux de grande dureté, les ingénieurs eurent recours à la dynamite. Toutefois, son usage fut l’objet d’une attention : les ingénieurs redoutaient l’ébranlement de la masse rocheuse par les mines qui pouvaient créer des fissures nuisibles à l’étanchéité de la roche. L’on pouvait juger de l’ampleur de la tâche par les lourdes pierres aux arrêtes coupantes et scintillantes que les hommes sortaient péniblement de la galerie, un énorme couloir souterrain de 4 mètres diamètre et 788 mètres de long dont seulement 125 revêtus aux deux extrémités.

La construction du barrage fut amorcée à la fin de l’année 1970. Afin de permettre une bonne exécution des travaux, EDF avait planifié la construction du barrage en deux phases distinctes. La première phase débuta, en décembre 1970, par la rive droite ; les travaux de la seconde phase, sur la rive gauche, furent entrepris beaucoup plus tard en mai 1971. Le barrage fut constitué par des plots ancrés dans la roche. Il s’appuyait sur chacune des rives et sur un îlot situé au milieu de la rivière. Cet ouvrage du type au fil de l’eau ne créait pas une retenue d’eau appréciable, il était destiné simplement à dériver le débit de la rivière. Il présentait une longueur de crête de 150 mètres dont 103,5 mètres de déversement et une hauteur maximale de 9 mètres au-dessus du terrain naturel, une côte de déversement arasée à 204 mètres. Le débit maximum de crue pouvait atteindre 800 m3/s par le déversoir et 190 m3/s par les deux vannes du barrage. Parallèlement aux travaux du barrage, les Chantiers Modernes entamèrent la construction de l’usine et celle de la prise d’eau. L’usine fut construite au pied du relief à 80 mètres en dessous du barrage sur un replat qui bordait la Mbei, avec des blocs de béton moulés à proximité du chantier. Elle fut couverte d’une charpente métallique. La prise d’eau fut aménagée sur la rive gauche, à 200 mètres en amont du barrage. Elle fut équipée d’une grille dégrossisseuse qui retenait les éléments charriés par les eaux.

Pour raccorder l’usine à la galerie d’amenée, il fallut installer une conduite forcée à l’air libre. Son montage fut confié à la société Trindel. Pour ce premier marché au Gabon, ce spécialiste de l’électricité et des travaux publics s’illustra, sous la responsabilité de Jean-Louis Calves, par un minutieux travail de soudure. Ce travail nécessita des techniciens bien formés et expérimentés. Pour les ouvriers, ils devaient être assistés et surveillés dans leur tâche. En effet, les ingénieurs une fuite d’eau qui pouvait surgir au moment de la pénétration des eaux dans la conduite. Au total, Trindel monta une énorme conduite rectiligne de 333,50 mètres de long et 2,20 mètres de Fournie par la société Construction métallique et entreprises de Lyon, elle avait un débit de 20 m3/s. Entre la galerie d’amenée et la conduite forcée, un autre géant français des équipements hydrauliques, Neyrpic, imposa sa technologie. Elle installa une cheminée d’équilibre haute de 15 mètres et une chambre de vannes. La cheminée d’équilibre permettait d’amortir les variations de pression relatives aux manœuvres rapides des turbines. Elle débouchait dans la chambre des vannes qui permettait d’utiliser de millions de mètres cubes d’eau prise dans le réservoir.

Ces travaux de génie civil achevés fin 1971 nécessitèrent 20 000 m3 de béton et 95 tonnes d’acier. Ils ne se déroulèrent pas sans incidents. En effet, malgré les techniques modernes de l’époque, à quelque poste que l’on fût, ces travaux n’étaient que pièges et danger. Les ouvriers du barrage, parfois dans l’eau jusqu’à la taille, faisaient attention à ne pas être emportés par le courant ; ceux de la galerie, enfouis dans les entrailles de la terre, n’étaient non plus rassurés « avec des fuites dans la maçonnerie et la chute de pierres qui faisaient des blessés aussi bien parmi les ouvriers africains que les techniciens français ». À cela s’ajoutaient des pluies qui désorganisaient les travaux. À plusieurs reprises, « des crues brutales retardèrent, parfois même certaines réalisations du barrage ; il fallut dans certains cas les travaux ».


6. L’équipement électromécanique

L’équipement électromécanique défini par les ingénieurs d’EDF offrait la possibilité d’équiper l’usine au fur à mesure des besoins. Il fut réalisé à la fin de l’année 1972 par la société Trindel. Elle équipa l’usine de deux turbines Francis d’une puissance unitaire de 9 650 KW, de deux alternateurs d’une puissance totale de 9 600 KW et d’un pont roulant, dominant la salle des machines. Contre la façade arrière de la centrale, elle installa un poste de transformation, comprenant deux transformateurs, rattachés directement aux alternateurs, élevant la de 5 650 à 95 000 volts. La part prise par les constructeurs français dans la fourniture de ce matériel électromécanique fut exclusive. En effet, le pont roulant fut fourni par la société Joseph Paris, les alternateurs par la société Alsthom, réputée pour la qualité de ses produits finis, et les turbines par la société Neyrpic.

Pour que le courant produit soit transporté de Kinguélé à Libreville, il fallut planter à même la forêt une ligne à haute tension à 90 kV d’une longueur de 110 km. Gigantesque travail qui consistait d’abord à une large saignée, au milieu des milliers d’arbres pressés les uns contre les autres, et à escalader de montagnettes et de ravins. Étudiée par la Société parisienne d’industrie électrique, la ligne Kinguélé- Libreville fut posée par l’entreprise Herlicq et fils. Comme les autres sociétés, ce spécialiste des installations électriques n’échappa pas aux rudes conditions climatiques : les pluies abondantes et orageuses difficile l’implantation des pylônes. Toutefois, l’entreprise réussit son défi en dressant, tous les 350 mètres, d’énormes pylônes de 25 à 40 mètres de hauteur supportant des conducteurs aluminium-acier. La ligne fut protégée par un câble de garde et des prises de terre à chacun des pylônes qui la composaient. Au total, 312 pylônes furent ainsi posés. Sur le parcours de cette ligne achevée en 1972, Trindel installa un poste de distribution de 20 kV dans la petite localité de Ntoum. À Libreville, elle implanta, au quartier Belle- vue, une station d’arrivée desservant une sous-station qui comprenait un poste 20 kV.


7. Les répercussions économiques et sociales de l’aménagement

La mise en service de l’usine hydroélectrique de Kinguélé fut saluée, le 19 juin 1973, par une importante cérémonie. L’État et la province de l’Estuaire lui conférèrent un éclat particulier. Animée par des groupes folkloriques exécutant des danses diverses, cette cérémonie réunit de nombreuses personnalités parmi lesquelles le président Bongo et Jean Ribo, ambassadeur de France au Gabon. De cet événement, il resta pour les philatélistes un beau diptyque représentant le barrage et l’usine.

Mais ce sont surtout les retombées économiques et sociales de la construction de Kinguélé qu’il convient ici de mettre au premier plan. En effet, ce chantier présenta pour les villages environnants un avantage particulier. Avant les travaux, la région était isolée, sans véritable voie d’accès. La construction d’une route d’accès au site de Kinguélé permit de désenclaver de nombreux villages et assurer leur liaison avec Libreville. D’autre part, la présence sur le chantier de plus de 1 500 ouvriers africains contribua à animer l’activité commerciale de ces villages. Pendant toute la durée des travaux, ils servirent de pôles de en produits locaux pour ces ouvriers. Sur place autour du chantier, les petits commerces se développèrent ; les week-ends, les ouvriers essayaient de s’amuser, musique et bière coulaient à flot dans les bistrots qui avaient fleuri autour de Kinguélé.

D’un autre côté, le chantier de Kinguélé fut un véritable terrain d’apprentissage. Un manque d’ouvriers qualifiés fut souvent évoqué par les entreprises qui, pour parer au plus pressé, « durent faire venir chauffeurs, mécaniciens, conducteurs, ouvriers de l’étranger ». La réalisation de Kinguélé, dans son ensemble, fut un facteur de progrès pour les ouvriers autochtones. En effet, il permit à cette main-d’œuvre locale, parfois analphabète, de se doter d’une qualification. Sous l’influence des techniciens français, de nombreux autochtones se formèrent sur place aux métiers de la maçonnerie, de la soudure ; certains devinrent conducteurs d’engins. Ce transfert des savoirs est corroboré par le témoignage de Reymond Adélaïde : « Les ouvriers recrutés pour la construction de Kinguélé, étaient pour la plupart sans qualification. Si quelques uns exerçaient déjà les métiers pour lesquels ils étaient engagés, c’est sur le tas que beaucoup apprirent à souder, à conduire des engins, se familiarisèrent à la maçonnerie ». Et de ces ouvriers locaux qui « ont pu acquérir une qualification, se constitua un groupe de jeunes très dynamiques que les entreprises amenèrent sur d’autres chantiers ». Certains, refusant de s’éloigner de la région, s’installèrent à Libreville où ils purent se faire embaucher sur les grands chantiers de construction. Enfin, cette promotion professionnelle s’accompagna d’une amélioration du niveau de vie. Les ouvriers embauchés sur place un travail assez bien rémunéré. Les salaires versés « entre 200 ooo et 250 000 francs CFA par mois, voire plus, étaient parmi les plus élevés de chantiers de l’époque » .


Conclusion

La réalisation du complexe hydroélectrique de Kinguélé constitua une étape essentielle dans l’électrification du Gabon. Ce fut le symbole d’un pays en développement qui se tournait vers les technologies modernes. Si la volonté du gouvernement gabonais fut le facteur de sa réalisation, il fut surtout la victoire du savoir-faire français qui, au travers de ses entreprises et ses ingénieurs, réussit à dompter un milieu dramatiquement inhospitalier. Ceux que cette construction émerveillait à travers les images diffusées à la télévision, mais qui n’avaient pas eu la chance de visiter le chantier, ne pouvaient réaliser l’exploit technique que tout cela représentait. De la complexité des problèmes rencontrés, les entreprises tirèrent une expérience qui se révéla particulièrement utile. Elles furent appelées à participer dans le Haut-Ogooué, aux travaux du barrage de Poubara et ensuite à ceux de Tchimbélé, second ouvrage sur la Mbei.

 

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