La France et ses esclaves de la colonisation aux abolitions (1620-1848) (Frédéric Regent, 2007)
La France et ses esclaves: de la colonisation aux abolitions (1620-1848), Frédéric Regent • Editeur Grasset, Paris • 368 p. • 2007 • ISBN 978-2-246-70211-5 • 19,50 €.

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Quatrième de couverture

Pendant plus de deux siècles, quatre millions d’esclaves ont peuplé des terres françaises. Deux millions d’entre eux sont nés en Afrique et ont été transportés par des navires négriers dans les colonies, les deux autres millions y sont nés. Il existe des histoires de la colonisation française, des histoires de chaque colonie, des histoires générales de la traite, mais il n’existait aucune histoire de l’esclavage français, dans l’ensemble des colonies françaises (Guadeloupe, Martinique, Réunion, Guyane, Saint-Domingue…), sur toute la période coloniale. Le livre de Frédéric Régent, grâce au renouvellement de l’historiographie sur le fonctionnement des sociétés esclavagistes françaises, comble un vide et permet de répondre à de nombreuses questions : Pourquoi des Français ont-ils été amenés à devenir des esclavagistes ? Pourquoi ont-ils choisi de recourir à la traite négrière ? Comment les notions de Blancs et de Noirs ont-elles été inventées ? Quel bénéfice la France tire-t-elle de l’économie esclavagiste ? Quelles sont les limites à l’exploitation des esclaves ? Pourquoi la France rétablit-elle l’esclavage après l’avoir aboli ? Quel rôle jouent respectivement les esclaves et les abolitionnistes dans le processus d’émancipation ? Un ouvrage essentiel, au coeur d’une nouvelle approche de l’histoire de France.


La France et ses esclaves
Interview parue dans la revue Enjeux, n°199, mai 2008

(via potomitan)


La journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition (10 mai) est une bonne occasion pour revenir sur le livre consacré à l’esclavage de Frédéric Régent qui enseigne à l’Université des Antilles et de la Guyane.
Voici un ouvrage qui présente de façon claire et efficace, en même temps avec une rare précision les acquis les plus récents de l’historiographie de la colonisation française et du fonctionnement des sociétés esclavagistes dans les colonies.

Le refus des explications simplistes, des idées reçues, n’est pas le moindre es mérites de ce travail sur un sujet fortement marqué par des enjeux de mémoire.

Refusant de verser dans le registre de l’émotion ou de l’indignation, l’auteur nous livre une analyse complète et rigoureuse, souvent subtile qui ne recule jamais devant la description de réalités sociales bien plus complexes qu’on ne le croit souvent.

Bref, une synthèse magistrale, première en son genre à embrasser ces deux siècles, des premières installations de colons au décret du 27 avril 1848, durant lesquels des terres françaises portèrent quatre millions d’esclaves. Nous remercions l’auteur d’avoir bien voulu éclairer quelques uns des aspects principaux de son livre en répondant à nos questions.

Fabrice Giovanazzi : Comment la France en vient-elle à choisir l’esclavage et à subventionner la traite négrière pour exploiter ses colonies?

Frédéric Régent: De 1628 à 1642, des marins français capturent des esclaves sur les bateaux négriers étrangers et les introduisent dans les colonies françaises. Des colons français achètent également des esclaves aux navires négriers étrangers. La traite négrière est légalisée par le roi de France Louis XIII en 1642. Hostile au départ, il se laisse convaincre par le fait que la traite négrière lui est présentée comme le meilleur moyen de christianiser les Africains. Son successeur Louis XIV encourage la traite négrière en donnant une subvention pour chaque esclave introduit dans les colonies en 1672. Le commerce des esclaves sera ainsi subventionné jusqu’en 1793. Si dans un premier temps, la monarchie française a encouragé un peuplement français des colonies, très rapidement, elle se rend compte de son échec. Les Français ont du mal à survivre car ils sont davantage victimes des maladies tropicales que les Africains. De plus, avec le développement de la production sucrière, il est plus rentable pour les propriétaires de plantation d’acheter des esclaves que de payer le voyage de serviteurs français, travaillant gratuitement pendant trois ans. La monarchie française se rend compte que la prospérité des îles passe par le développement de l’esclavage. Elle encourage donc la traite négrière, puis codifie l’esclavage avec l’Edit de mars 1685, un des textes fondamentaux du Code Noir. C’est donc la recherche du plus grand profit qui entraîne le choix de l’esclavage et de la traite négrière par la monarchie française, nonobstant toute attitude humanitariste.

Dans ton livre tu mets beaucoup l’accent sur les rapports sociaux très complexes qui s’établissent dans les sociétés coloniales…

En effet, les rapports entre maîtres et esclaves sont très complexes. L’esclavage c’est d’abord un régime de violence. Fouets, chaînes, cachots, mutilations, humiliations font partie de l’arsenal de la terreur dont disposent les maîtres pour dominer les esclaves, souvent 10 fois plus nombreux qu’eux. L’esclave est le bien mobilier de son maître qui peut le vendre, le louer, l’échanger, le donner et aussi l’affranchir. Si le maître ne possède pas le droit de vie et de mort sur son esclave, il est rarement condamné lorsqu’il le tue. L’esclave réduit à l’état de bien mobilier est tout de même baptisé. C’est donc que les maîtres lui reconnaissent une âme. L’Église enseigne la soumission des esclaves à leurs propriétaires. Les colons sont d’ailleurs tout à fait conscients de traiter inhumainement des êtres humains, mais ils considèrent que ces êtres humains sont d’une nature différente. Ce qui ne les empêche pas d’ailleurs d’avoir très fréquemment des relations sexuelles avec des femmes esclaves. Il faut préciser que les Français qui vivent dans les colonies sont  dans une proportion écrasante des hommes. Entre 1635 et 1715, les départs de La Rochelle pour les colonies françaises des Antilles font état de 40 femmes sur 6.200 engagés, soit une femme pour 154 hommes. De nombreux colons fréquentent et parfois se marient avec des femmes esclaves amérindiennes, africaines, malgaches ou indiennes. En se mariant avec leur maître ces femmes et leurs enfants deviennent libres. Dans le recensement de la Réunion en 1690, 67% des couples (29 sur 43) sont composés d’un homme français et d’une femme malgache ou indienne. Même lorsqu’elles sont extraconjugales (lorsque le maître est marié avec une femme d’origine européenne fréquente des femmes de couleur), ces relations aboutissent fréquemment à des affranchissements. Certains maîtres gratifient de la liberté les esclaves dont ils ont apprécié le comportement et le travail. Ces esclaves affranchis et leurs descendants forment la catégorie des libres de couleur, eux-mêmes propriétaires d’esclaves. A la fin du XVIIIe siècle, les libres de couleur possèdent environ 20% des esclaves à Saint-Domingue et 5% en Guadeloupe. La quasi-totalité des propriétaires d’esclaves de la Réunion ont une ancestralité mêlée d’Européens, de Malgaches et d’Indiennes.

L’abolition de l’esclavage en 1848, après le précédent avorté de la Révolution française, est à mettre à l’honneur de la IIe République. Tu montres cependant que « le mouvement d’émancipation des esclaves est un processus de longue durée ». Peux-tu nous en dire plus sur ce qui y contribue ?

La première abolition de l’esclavage en 1794 est loin d’être un échec complet. En effet, sur les 600.000 esclaves (Saint-Domingue, Guadeloupe, Guyane) qui bénéficient de l’émancipation, 500.000 (ceux de Saint-Domingue) restent libres. Le rétablissement de l’esclavage est donc partiel. L’exemple de Saint-Domingue qui devient indépendant sous le nom d’Haïti en 1804 entraîne des départs d’esclaves des colonies restées françaises  (Guadeloupe, Martinique) vers ce nouvel état. C’est surtout l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques appliquée à partir du 1er janvier 1834 qui va entraîner de forts mouvements de désertions d’esclaves des colonies françaises vers les îles voisines connaissant la liberté.

En France, des abolitionnistes comme Schœlcher exigent l’abolition immédiate de l’esclavage. Ils ne l’obtiennent qu’à la chute de la Monarchie de Juillet en 1848. Le 27 avril 1848, l’esclavage est aboli dans les colonies françaises. Il faut noter que par deux fois la République abolit l’esclavage, le 4 février 1794 et le 27 avril 1848. Nous pouvons nous étonner de l’écart entre la proclamation de la Première République, le 22 septembre 1792 et la première abolition, 16 mois plus tard. Ce délai s’explique par le fait que les Républicains sont au départ favorable à une abolition immédiate de la traite, mais graduelle en ce qui concerne l’esclavage. D’autre part, Saint-Domingue est alors secouée par une grande insurrection d’esclaves instrumentalisée au départ par les royalistes de l’île et Robespierre considère cette révolte comme une seconde «Vendée». Les Républicains refusent alors de récompenser par la liberté, des esclaves qu’ils croient insurgés contre eux. Lorsqu’en août 1793, l’envoyé de la République Sonthonax abolit l’esclavage à Saint-Domingue, pour rallier les esclaves, à la cause de la République ce qu’il parvient à faire, les Républicains de Paris proclament l’abolition. Le processus d’abolition est lent et combine à la fois l’action des esclaves et des philanthropes. D’ailleurs, les esclaves se nourrissent des écrits abolitionnistes pour comploter ou se révolter de la fin du XVIIIe siècle à 1848.

Alors que sur ce sujet de l’esclavage et de sa mémoire, les polémiques se sont déchaînées ces dernières années, sans toujours hésiter devant l’instrumentalisation, comment situes-tu ton travail et ta réflexion par rapport à ce débat qui a resurgi ces dernières années sur le passé esclavagiste de la France? Dans ce cadre, quel est l’intérêt du 10 mai, « journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition »?

Je situe d’abord mon travail sur le terrain de l’histoire. Les faits historiques déplaisent toujours à ceux qui veulent les instrumentaliser. La connaissance historique évolue sans cesse, il ne peut donc y avoir de mémoire figée des événements du passé. La monarchie française a été esclavagiste. Plutôt que de parler de passé esclavagiste de la France, je préfère évoquer le passé esclavagiste de certaines élites économiques françaises que l’on peut aujourd’hui identifier. En effet, le système esclavagiste crée des entreprises de négoce à échelle internationale. Il participe au développement même de l’esprit du capitalisme au XVIIIe siècle. Il rend indispensable la consommation croissante de denrées non vitales (café, tabac, cacao) produites aux dépens du sang et de la sueur des esclaves, alors que la majorité de la population du royaume n’a pas toujours en quantité suffisante l’aliment de base qu’est le pain. Ce mode de production et de commercialisation est rentable pour quelques milliers de propriétaires de grandes habitations et quelques centaines de négociants. Des deux côtés des océans, ce système profite à des élites aux dépens des masses populaires qu’elles soient serviles, paysannes ou ouvrières. L’approvisionnement en sucre, café, tabac, denrées consommées essentiellement par les élites de la société, se fait au prix du sang et de la sueur des esclaves. Le maintien des colonies esclavagiste nécessite un puissant soutien militaire et financier, payé par le sang et les impôts du petit peuple. Ce dernier est de plus en plus écrasé d’impôts dans les campagnes, exploité dans les manufactures et enrôlés souvent de force dans l’armée ou sur les navires de guerre dans les ports. Le petit peuple du royaume de France paye le prix fort des guerres très coûteuses (guerre de Sept Ans et Guerre d’Indépendance américaine) qui permettent la conservation des colonies esclavagistes La dette publique, creusée par ces conflits, oblige bientôt le roi de France a convoqué les Etats Généraux à la fin de 1788 ce qui débouche sur la Révolution française.

Il y a donc une histoire partagée de la souffrance et de l’exploitation des masses populaires. C’est cette histoire là qui devrait être portée à la connaissance de tous et nourrir la mémoire de ce crime contre l’humanité qui n’a profité qu’à un petit nombre. Jusqu’à aujourd’hui, les commémorations du 10 mai n’ont pas été à la hauteur des enjeux historiques de l’esclavage. Jusqu’à maintenant, les représentants de l’État se sont contentés de célébrer quelques abolitionnistes et de verser une petite larme compassionnée sur le triste sort des esclaves. Il ne s’agit pas de culpabiliser l’ensemble du des Français ce qui serait historiquement faux ou de dire aux descendants d’esclaves oubliez tout, on repart sur des bases nouvelles. Ce qui est nécessaire, c’est un véritable enseignement de la question de l’esclavage dans toute sa complexité. Par ailleurs, la mémoire de l’esclavage dérange parfois, car elle constitue une condamnation sans appel  d’une des premières formes de mondialisation capitaliste qu’a été le commerce triangulaire. Cette première phase de globalisation ne s’est pas développée uniquement sur les bases d’une hiérarchie raciale (les noirs=esclaves). Certes, elle a contribué au développement de stéréotypes et d’idéologies racistes, mais elle a provoqué l’enrichissement des catégories sociales aisées en Europe, en Afrique et en Amérique. Il est étonnant de constater que la traite et l’esclavage ne sont souvent questionnés que sous l’angle de la question raciale et non dans ses aspects économiques et financiers. Aujourd’hui encore, les discriminations sont bien plus souvent sociales que raciales. La discrimination raciale étant souvent le fruit de la représentation sociale que l’on se fait de l’autre.

Propos recueillis par Fabrice Giovanazzi.

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