via lhistoire


Czouz-Tornare Alain-Jacques dans mensuel 260
daté décembre 2001 –


Quand la Suisse est-elle née ? En 1291, selon la légende et certains historiens, lorsque trois cantons ont noué un premier pacte d’alliance. En réalité, la Suisse a été voulue et protégée par les puissances étrangères, qui reconnurent son indépendance en 1801. Et lui imposèrent la neutralité dans les conflits.

En 1801, par le traité de Lunéville, la Suisse voyait pour la première fois son indépendance formellement reconnue par l’Autriche. Une date importante dans l’histoire du pays, pourtant rarement mise en avant dans l’historiographie traditionnelle. Celle-ci préfère complaisamment la légende, et présenter la Suisse comme un vieux pays indépendant et neutre. Et avance comme date fondatrice la mythique année 1291…

C’est en effet le 1er août 1291 que trois communautés l’Uri, le Schwyz et l’Unterwald s’allient contre la souveraineté des Habsbourg. Cet idéal d’émancipation a son héros légendaire : l’arbalétrier Guillaume Tell, qui aurait tenu tête à un bailli du duc d’Autriche et se serait vu obligé de percer d’une flèche une pomme placée sur la tête de son propre fils.

Ce premier pacte d’alliance, pourtant, ne fonda pas la Confédération, qui se constitua peu à peu. Les trois cantons sont certes rejoints par d’autres — jusqu’à treize au début du XVIIe siècle. Mais l’existence d’un État suisse est dès le début soumise aux puissances extérieures : France et Autriche en premier lieu. Au point qu’il peut être qualifié, jusqu’au début du XIXe siècle au moins, de « nation de l’extérieur », construction hétéroclite voulue et entretenue par les grands voisins.

Dès le XIIIe-XIVe siècle, en effet, les grandes puissances européennes renoncèrent à la conquête de la zone clé située entre Rhin et Rhône, Alpes et Jura. A quoi bon faire la guerre pour l’acquisition de ce coeur de l’Europe, puisque la nature l’a si bien pourvu de défenses naturelles ? L’important était de soustraire cette région stratégique à la convoitise de ses puissants voisins.

Ainsi subsista, au coeur de l’Europe, le Corps helvétique : il regroupait des démocraties les trois cantons à l’origine de la Confédération et des cités-États oligarchiques Berne, Zurich… dans lesquelles quelques familles se partageaient le pouvoir ; il avait en outre des alliés Genève, le Valais… et des sujets le pays de Vaud, le Tessin….

Encore fallait-il à cette région une puissance tutélaire. Ce ne pouvait être l’Autriche, dont la famille régnante, celle des Habsbourg, issue d’Argovie qui avait été conquise par la Suisse au début du XVe siècle, faisait planer une menace quasi constante sur l’existence du Corps helvétique. La France semblait bien moins dangereuse.

C’est donc naturellement la monarchie capétienne qui fut chargée d’assurer la survie de cette mosaïque d’États inégaux entre eux et cruellement dépourvue d’autorité centrale. La Diète fédérale annuelle n’était guère plus qu’une conférence d’ambassadeurs où toute décision se prenait à l’unanimité, sous l’œil bienveillant de l’ambassadeur du roi de France toujours prêt à subventionner sous forme de pensions les élites cantonales.

Ainsi la France assura un minimum de cohésion interne dans la République des Suisses, qu’elle maintint sous une tutelle plus ou moins visible et toujours dans le sens de ses intérêts. En 1516, elle conclut une alliance perpétuelle, garante de l’existence de la Suisse. En échange, elle obtenait le droit de lever des Confédérés pour ses armées — droit qu’elle exerça jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.

Mais les liens avec le Saint Empire romain germanique n’étaient pas rompus pour autant. D’où l’importance des traités de Westphalie de 1648 qui devaient mettre un terme à tout rapport de sujétion.

A y regarder de plus près cependant, ces traités reconnaissent non pas l’indépendance de la Suisse, comme voudra l’interpréter la France, mais, comme il est dit explicitement, « une presque pleine liberté et exemption de l’Empire » . De fait, l’Autriche n’abdiqua pas toute velléité d’hégémonie sur la Suisse et ses périphéries, telle la principauté épiscopale de Bâle ou la seigneurie de Räzüns, dans les Grisons.

On comprend mieux dès lors l’importance du traité de Lunéville conclu le 9 février 1801 par Joseph Bonaparte pour la France et Cobenzl pour l’Autriche par lequel l’Autriche devait enfin se résoudre à reconnaître formellement l’indépendance de la Suisse.

Un siècle et demi après les traités des Westphalie, on assista ainsi à la fin officielle de l’influence autrichienne sur le sol helvétique. La question fut réglée sans que les Suisses aient été admis à la table des négociations, malgré leurs souhaits.

La France restait donc seule dans la course à l’hégémonie. Dès 1798, elle était intervenue directement, voire brutalement, dans les affaires helvétiques : les troupes françaises étaient entrées en Suisse, suscitant la création d’une république sur le modèle français.

Après 1799, sous le Consulat, la diplomatie française, en quête de reconnaissance sur le plan international, se fit plus discrète. Elle se contenta désormais de tirer les ficelles en coulisses. Ainsi, le traité de Lunéville, dans son article XI, reconnaissait à la nation helvétique le droit de changer les formes de son gouvernement.

Le Premier consul était cependant bien décidé à disposer d’un gouvernement à son goût. Le 30 septembre 1802, il annonça aux Helvètes déchirés par la guerre civile : « Je serai le médiateur de vos différends. » Il leur fournit ainsi, le 19 février 1803, l’acte de Médiation, véritable Constitution. Calamiteux constat : l’Helvétie, « en proie aux dissensions , déclarait le préambule, ne pouvait trouver en elle-même les moyens de se reconstituer » .

Plus que jamais la Suisse devait sa position extérieure comme sa situation intérieure à une puissance étrangère. Dans son discours de clôture au Sénat, le 5 mars 1803, juste au moment de quitter son poste, le chef du gouvernement helvétique Dolder rappela fort opportunément qu’ « aujourd’hui comme il y a cent cinquante ans [il faisait allusion aux traités de Westphalie], c’est la France qui assure l’existence politique de la Suisse » .

Autant de constats embarrassants pour les gardiens de la mémoire que furent longtemps, ici comme ailleurs, des historiens soucieux de valoriser une histoire nationale exemplaire et occupés à exhiber une Confédération indépendante et neutre remontant en ligne directe à la mythique année fondatrice 1291. C’est ainsi que le déficit de la recherche dans le domaine des relations franco-helvétiques a durablement hypothéqué et faussé notre perception de la période.

Ainsi en va-t-il de la sacro-sainte neutralité suisse. Celle-ci fut bien plus imposée à la Suisse dans l’intérêt de l’Europe que vraiment voulue par les cantons formant la Confédération. Cette neutralisation s’est par la suite le plus souvent résumée à un état de non-belligérance favorable à la puissance dominante du moment.

En 1848, la Suisse bénéficia enfin d’une période de vide de pouvoir dominant en Europe continentale. Elle put en profiter pour se réformer de fond en comble. Elle élabora une Constitution qui marque la naissance officielle de la Suisse moderne. Mais qui doit beaucoup encore aux projets élaborés par Napoléon Bonaparte.

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