source : http://etudesromanes.revues.org/4846

David Marcilhacy, « « !Nada de latinismos ! » Amérique « latine » ou Amérique « hispanique » », Cahiers d’études romanes, 30 | 2015, 199-222.

 


RÉSUMÉ

Au cours du premier tiers du XXe siècle, les élites politiques et culturelles espagnoles se sont engagées dans une virulente campagne de presse contre la diffusion du syntagme « Amérique latine », dont l’usage pour désigner l’Amérique non anglo-saxonne s’est considérablement étendu au cours de ces années, et ce de part et d’autre de l’Atlantique. Réagissant contre ce qui fut interprété comme une usurpation historique et une manœuvre intéressée de la France et de l’Italie pour renforcer leur emprise culturelle sur le sous-continent américain aux dépens de l’ancienne puissance coloniale espagnole, de nombreux intellectuels et hommes publics hispanistes ont nourri pendant plusieurs années une intense polémique, faisant autant appel aux arguments philologiques et historiques qu’aux invectives à caractère nationaliste et néo-impérialiste. En analysant les enjeux identitaires et idéologiques de cette bataille linguistique, nous verrons que ce débat – encore actuel quoique ayant perdu de son intensité – touche au cœur de la relation hispano-américaine et de ses ambiguïtés : renvoyant aux interrogations qui traversent le continent américain depuis son indépendance sur ses racines culturelles, son destin historique et sa relation avec l’Europe, il révèle également les difficultés de l’Espagne d’après 1898 à assumer son statut post-impérial et à entamer une relation renouvelée avec l’Amérique qu’elle a un temps colonisée.


Plan

  • Aux origines de l’expression « Amérique latine »
  • Le choc de 1898 et le renouveau de l’unionisme latino-américain
  • Les enjeux culturels d’une bataille langagière
  • Du regain hispanophile du début du siècle au tournant de la Première Guerre mondiale
  • Les premières salves : l’argument de l’impropriété linguistique et scientifique
  • De la querelle philologique à l’offensive nationaliste
  • L’hispanisme nord-américain au secours des prétentions espagnoles
  • Hispanité contre Latinité : les enjeux idéologiques d’une croisade linguistique
  • En guise de conclusion…

Aperçu de l’article

Nommer un territoire revient à se l’approprier. Par la classification qu’il établit, le nomenclateur fait acte d’autorité en affirmant un rapport de domination, qu’elle soit juridique, spirituelle ou symbolique. Par les stratégies de marquage et de contrôle du territoire qu’elle implique, la nomenclature des lieux a une dimension éminemment politique, dont l’importance s’est notamment manifestée à l’époque des grandes découvertes et des conquêtes coloniales. Qu’il s’agisse de nommer un territoire, une nation ou a fortiori un continent, le choix des toponymes révèle les multiples enjeux qu’a soulevés l’exploration du Nouveau Monde initiée par les Ibériques aux xve et xvie siècles. Avant son indépendance, cet outremer américain fut ainsi baptisé « Nouveau Monde », « Indes occidentales », « Amérique »…, autant de désignations soumises au prisme déformant de l’eurocentrisme.

La problématique de la dénomination des territoires issus de la colonisation ibérique renvoyait à un contentieux profond et déjà ancien, puisque dès l’époque coloniale les Espagnols rejetèrent le terme « Amérique » comme le produit d’une véritable usurpation historique, celui-ci étant construit sur le prénom du cartographe et navigateur florentin Amerigo Vespucci, en lieu et place du véritable « découvreur », Christophe Colomb. À partir du xixe siècle, ce vocable s’imposa néanmoins, mais l’enjeu se déplaça progressivement du substantif « Amérique » – terme émancipé de l’empreinte onomastique héritée des Ibériques – à l’adjectif l’accompagnant. Le qualificatif « hispanique » entrait en effet en concurrence avec d’autres épithètes, l’Amérique non anglo-saxonne étant aussi qualifiée d’« ibérique », voire de « latine » à partir du milieu du xixe siècle. À la faveur du bouleversement des équilibres coloniaux s’étant produit au tournant du siècle, s’est joué un nouvel épisode de la longue bataille linguistique qui vit s’affronter les puissances européennes pour imposer leur marque dans la désignation de cette Amérique qu’on appelle aujourd’hui communément « latine ». Au cours du premiers tiers du xxe siècle, en particulier, les milieux nationalistes espagnols lancèrent une vaste offensive contre l’appellation « Amérique latine », offensive qui fut bientôt relayée dans les deux Amériques par les secteurs hispanistes les plus intransigeants

Par sa dimension symbolique et sa forte charge émotionnelle, cette campagne onomastique apparaît très révélatrice des enjeux identitaires et idéologiques inhérents au langage et à la sémantique. Elle révèle également l’état d’esprit qui dominait les courants nationalistes à l’œuvre dans le monde hispanique, en particulier pendant l’entre-deux-guerres. Bien plus qu’une simple question philologique, le problème de la terminologie retenue pour se référer aux territoires situés entre le Rio Grande et le Cap Horn permet de se situer au cœur des débats culturels et politiques qui, depuis l’indépendance, ont interrogé de part et d’autre de l’Atlantique les liens entre l’Amérique et l’Europe. Après avoir brièvement resitué les origines de l’expression «  Amérique latine  », qui émerge au milieu du xixe siècle et se diffuse continûment jusqu’à la Première Guerre mondiale, on abordera la véhémente campagne qui fut alors lancée depuis l’Espagne contre cette dénomination, en analysant la nature des arguments avancés et les ressorts de cette croisade linguistique.


Aux origines de l’expression «  Amérique latine  »

L’expression «  Amérique latine  » (América latina, ou Latinoamérica) fit son apparition au milieu du xixe siècle pour se référer aux territoires d’Amérique situés au sud des États-Unis et issus de la colonisation de trois puissances européennes dites latines : Espagne, France et Portugal. De nombreuses études se sont penchées sur les origines de ce syntagme et les facteurs ayant contribué à son succès, en particulier auprès des Latino-Américains eux-mêmes. On se bornera ici à rappeler les principales thèses en présence, avant d’aborder la polémique qu’elle suscita dans les premières décennies du xxe siècle.

Selon John L. Phelan, le premier à mener une étude d’envergure sur la question, l’apparition du vocable «  Amérique latine  » remonterait au début de la décennie 1860, son apparition étant directement liée aux desseins expansionnistes de la France du Second Empire. D’après lui, le terme aurait été conçu dans les milieux impérialistes qui gravitaient autour de Napoléon III pour justifier l’expédition française au Mexique, qui eut lieu entre 1861 et 1867. L’empereur avait pour projet de faire de ce territoire une nation satellite sur le continent américain, à même d’assurer l’influence de la France dans cette partie du monde. À cette fin, les milieux diplomatiques français, emmenés par l’économiste et conseiller de l’empereur Michel Chevalier, élaborèrent autour du concept de latinité une vaste propagande destinée à justifier l’intervention au Mexique, laquelle visait en réalité à démettre le président Benito Juárez et à lui substituer un monarque inféodé aux intérêts français. Formulé en 1862 dans la Revue des Deux Mondes, le projet panlatin défendu par Chevalier reposait sur les théories – en vogue à l’époque – qui postulaient l’existence de races humaines fondées sur des cultures antagonistes issues de la civilisation occidentale : latine (au sud), germanique (au nord) et slave (à l’est). Soumise à ce prisme racial, la lutte d’influence des grandes puissances sur le continent américain, aiguisée par la brutale annexion de la moitié du territoire mexicain par les États-Unis en 1848, devait dorénavant être lue en termes civilisationnels, comme l’opposition entre Latins et Anglo-Saxons. Fin connaisseur du continent américain pour y avoir séjourné en 1835, Chevalier aurait le premier diffusé le concept d’une Amérique qualifiée de «  latine  », à la fois soumise à la puissance commerciale et financière de la Grande-Bretagne, menacée d’absorption par son puissant voisin du nord et convoitée par les apôtres du pangermanisme. En définitive, cette lecture racialisée des relations internationales permettait à la propagande française de présenter le courant du panlatinisme et la campagne du Mexique comme une réponse bienveillante de la grande sœur latine face au risque de déclin de la «  race latine  » en Amérique.

À la suite de Phelan, d’autres études sont venues compléter et nuancer cette première thèse sur l’origine de l’expression «  Amérique latine  ». Arturo Ardao démontre notamment que, dès le début de la décennie 1850, plusieurs intellectuels latino-américains de renom avaient eu recours à cette dénomination en réaction à l’annexion d’une grande partie du Mexique par les États-Unis et face aux poussées expansionnistes de ce même pays dans les Caraïbes et en Amérique centrale, notamment à travers le phénomène de la flibusterie ou par le biais des courants annexionnistes. Apparaissant dans le sillage de la poussée nationaliste postérieure aux indépendances, la diffusion du terme «  Amérique latine  » serait avant tout le fruit d’une campagne nationaliste et anticolonialiste, dirigée aussi bien contre les relents impérialistes d’une Espagne n’ayant pas totalement renoncé à ses anciennes colonies que contre l’influence grandissante d’une puissance nord-américaine justifiant son expansionnisme par la théorie du Manifest Destiny.

Ainsi, dès 1856 la terminologie «  Amérique latine  » (ou l’expression parente de «  race latino-américaine  ») fut reprise par deux influents intellectuels du continent, tous deux pénétrés de culture française et désireux de ressusciter le vieux rêve bolivarien d’union des nations du sous-continent : le Chilien Francisco Bilbao, imprégné de l’hispanophobie héritée des guerres d’indépendance et le Colombien José María Torres Caicedo, installé en France à partir de 1850. Le succès du syntagme «  latino-américain  » proviendrait donc avant tout de l’imprégnation dans les mentalités américaines de cette double catégorie culturelle racialisée – Latins et Anglo-Saxons – et de la revitalisation des tendances unionistes hispano-américaines. Ainsi cette hypothèse d’un panlatinoaméricanisme à l’œuvre dès les années 1850 n’invalide-t-elle pas la thèse de Phelan sur l’usage français du concept de latinité, mais elle remet en cause l’émergence de l’expression «  Amérique latine  » comme seul et unique produit de l’impérialisme français.


Le choc de 1898 et le renouveau de l’unionisme latino-américain

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