via lhistoire.


Gérard D. Khoury dans mensuel 327
daté janvier 2008 –


Le Liban est né officiellement en 1920 et est devenu indépendant en 1943. C’est en 1919, dans la négociation des traités de paix, que s’est joué son sort. Qu’on redécouvre sous un jour dramatique aujourd’hui.

Depuis le déclenchement de la violence au Liban sur fond de guerres régionales et de rivalités internationales dans les années 1970, il est devenu difficile de parler de ce pays sans réveiller chez ses voisins les vieux démons de ses origines.

Certains soutiennent ainsi qu’il a été créé artificiellement par la France, inventé même par elle ; d’autres estiment qu’il a été pris sur l’espace « naturel » et « historique » de la Grande Syrie, le Bilad al-Cham, au moment du démembrement de cette région de l’Empire ottoman entre 1918 et 1923. Des historiens du Liban moderne préfèrent le situer dans la continuité des émirats du Mont-Liban de l’époque ottomane.

L’objet de cet article n’est pas de traiter de la question libanaise dans son ensemble – formation de l’État, indépendance, succession des guerres depuis 1975. Mais, au moment où, une fois de plus, après la guerre de juillet 2006, le pays est menacé d’éclatement, il est plus que jamais nécessaire d’éclairer les fondements du Liban contemporain.

L’État du Liban est né le 1er septembre 1920, alors que la région passait sous mandat français et anglais. Dans sa genèse, sa définition, son extension, quel rôle ont joué d’une part les mouvements nationalistes, de l’autre les puissances européennes engagées dans la région, et parmi elles la France ?


La France, les chrétiens d’Orient et l’Empire ottoman

Les relations entre la France et les chrétiens d’Orient sont chargées d’une dimension affective et mythifiée qui remonte au temps des croisades. Saint Louis, dans une lettre qu’on sait aujourd’hui apocryphe, s’adresse aux chrétiens maronites du Mont-Liban comme à des frères et s’engage déjà à les protéger.

Que la France ait eu une relation privilégiée avec l’Empire ottoman depuis l’alliance politique entre François Ier et Soliman le Magnifique en 1535 et que son influence se soit exercée au Levant depuis lors sont des réalités historiquement établies. Que le régime des Capitulations mis en place alors, avec ses clauses de protection sur les Lieux saints et sur les chrétiens d’Orient, en soit l’aspect le plus visible est tout aussi certain. Louis XIV en 1649 et Louis XV en 1737 confirment ce soutien. Comme François Ier, ils continuent la politique française à l’égard de l’Empire ottoman.

Les écrits de voyageurs en Orient ou de consuls rendent compte des rapports, tant économiques que culturels, qui se tissent entre la France et les échelles du Levant. C’est l’éminence grise de Richelieu, le père Joseph du Tremblay, qui soutient la création du collège maronite de Rome en 1584. Au Collège royal, futur Collège de France, fondé en 1529, des hommes du Levant viennent enseigner les langues sémitiques et sensibiliser les Français aux cultures d’Orient on peut citer parmi eux Gabriel Sionite, Abraham Ecchellensis, Jean Hesronite.


Rivalité anglo-française

Au XIXe siècle, la rivalité entre la France et la Grande-Bretagne trouve au Levant, en plusieurs occasions, un terrain pour se mesurer. La France de Thiers et de Guizot soutient le vice-roi d’Égypte Méhémet Ali et son fils Ibrahim dans leur ambition politique sur les provinces syriennes de l’Empire ottoman, le Mont-Liban notamment. La Grande-Bretagne de Palmerston et de ses successeurs, elle, s’y oppose ; elle défend l’Empire ottoman contre Méhémet Ali et intervient militairement ; le port de Beyrouth est bombardé par le commodore Napier en 1840.

Le Mont-Liban, gouverné par l’émir Béchir II le Grand, fait les frais de cette rivalité régionale. Il est, après sa chute, secoué par vingt années de troubles entre 1840 et 1860. Après des siècles au cours desquels la coexistence l’avait emporté sur les problèmes intercommunautaires, la tension monte entre factions libanaises. Des massacres entre chrétiens maronites et druzes ont lieu en 1845. Le règlement de Chékib Effendi, c’est-à-dire le partage du Mont-Liban en deux régions administratives, les caïmacamats , ne résout rien.

Les violences culminent en 1860 à Deir al-Kamar. Des soldats turcs sont dépêchés par la Sublime Porte. Pour mettre fin aux massacres, un corps expéditionnaire français de 6 000 hommes, avec à sa tête le général Beaufort d’Hautpoul, intervient au nom du concert européen France, Grande-Bretagne, Russie, Autriche-Hongrie et Prusse. D’autres massacres suivent à Damas, où l’émir Abdel Kader exilé dans cette ville après sa libération par Napoléon III réussit à sauver chrétiens et juifs, qui se réfugient dans sa demeure.


1861-1915 : le gouvernorat autonome du Mont-Liban

Une conférence réunit à Beyrouth, en 1860, puis à Constantinople, en 1861, les consuls européens et les représentants de l’Empire ottoman. Un régime spécial d’autonomie est instauré au Mont-Liban, régi par le droit international, dans le cadre de l’Empire ottoman.

La moutassarifiya , ou gouvernorat autonome, peut être comparée à un département français, avec le caza , équivalent du canton ou de la sous-préfecture, et la moudirieh , équivalent de la commune. Le gouverneur est un chrétien, mais non libanais. La Sublime Porte ne veut en effet pas céder aux pressions de la France qui pousse un candidat libanais chrétien ; le gouverneur est ainsi choisi parmi les chrétiens de l’empire albanais, arméniens ou autres, ce qui devrait être une garantie d’impartialité.

Un conseil administratif de douze membres contrôle les principaux services publics : les finances, les travaux publics et les forces de sécurité une gendarmerie de 400 hommes à ses débuts. Sa composition obéit à une représentation confessionnelle proportionnelle au poids des communautés du Mont-Liban. Ses premiers membres sont nommés par le premier gouverneur Daoud Pacha 1861-1868, les suivants, élus par les cheikhs de village.

Pour la justice sont créés trois tribunaux de première instance, chacun composé d’un juge et d’un substitut, nommés par le gouverneur. Les cheikhs de village ont la compétence de juge de paix en matière civile pour les affaires ne dépassant pas 200 piastres et en matière criminelle. Quant aux affaires commerciales, elles peuvent être réglées par un arbitrage local ou jugées par le tribunal de commerce de Beyrouth. En cassation, il faut se rendre à Constantinople.

C’est l’ébauche d’un État démocratique, entaché il est vrai, dès l’origine, par une représentation confessionnelle au Conseil. A la veille de la Première Guerre mondiale, le pourcentage de chrétiens est de 75 % et celui des musulmans sunnites, chiites et druzes, de 25 %. Au sein de la communauté maronite, l’émergence d’une bourgeoisie riche et cultivée est favorisée par le développement de la sériciculture. Cette bourgeoisie, en prise avec les courants d’idées de son temps, est ouverte sur le monde européen et occidental, mais préserve les modes de vie et les habitus qu’elle partage avec les membres des autres communautés. Ainsi en est-il du mariage endogamique avec la cousine parallèle fille du frère du père ou avec la cousine croisée fille du frère de la mère, que l’on trouve aussi bien dans la communauté chrétienne que musulmane.

Le régime d’autonomie du Mont-Liban dure de 1861 à 1915 – cinquante-quatre ans de paix civile. L’entrée en guerre des Ottomans, aux côtés des Allemands, provoque sa suppression ainsi que celle du régime des Capitulations. Le mont Liban retombe en 1915 sous l’emprise directe de la Porte.


Le démembrement de l’Empire ottoman

La défaite de l’Allemagne entraîne celle de l’Empire ottoman. La conférence de la paix s’ouvre à Paris au début de l’année 1919. Le sort des provinces arabes de l’empire a fait l’objet d’accords secrets passés, pendant la guerre, entre la Grande-Bretagne, la France, la Russie et l’Italie.

En résumé et pour l’essentiel de ces accords, en particulier ceux entre l’Anglais Mark Sykes et le Français François Georges-Picot en 1916, les Alliés promettent aux Arabes un royaume arabe indépendant ou une confédération d’États arabes indépendants ; leur but est de convaincre leur représentant, le chérif Hussein Hachémite descendant de la famille du Prophète, gardien des Lieux saints de La  Mecque, d’entrer en guerre auprès d’eux contre les Turcs.

C’est sur la foi de ces promesses qu’en juin 1916 Hussein déclenche contre l’Empire ottoman la révolte arabe, à la tête de laquelle il place son fils Faysal. Ce dernier trouve le soutien des Britanniques, et particulièrement du jeune colonel Lawrence, dont l’action auprès des forces arabes sera retenue par l’histoire comme une épopée.

En contrepartie de la promesse faite à Hussein, les Alliés s’octroient des zones d’influence et d’intérêt dans les provinces arabes de l’Empire ottoman : une « zone rouge » d’administration directe pour les Britanniques en Mésopotamie et une « zone bleue » d’administration directe pour les Français qui s’étend de la Cilicie à la Palestine. Cette dernière constitue la « zone brune » avec une internationalisation de Jérusalem.

Les termes du partage régional se modifient cependant avec l’évolution du rapport des forces sur le terrain militaire. La Russie devenue bolchevique s’en est retirée et n’est plus partie prenante. L’Angleterre, maîtresse du terrain, compte augmenter sa part aux dépens de la France. Avant l’offensive victorieuse de ses troupes en Palestine et l’entrée des Alliés à Jérusalem le 11 décembre 1917, la déclaration Balfour prévoit d’octroyer aux sionistes, après la guerre, un foyer national juif en Palestine 2 novembre 1917. L’Amérique, surtout, entrée en guerre en avril 1917, peut imposer sa vision politique et diplomatique. Wilson annonce les principes qui la guident dans son célèbre discours en quatorze points de janvier 1918. Pour les affaires d’Orient, il ne ménage pas ses critiques de la diplomatie du secret et préconise l’envoi d’une commission d’enquête pour connaître le désir des populations, en vertu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Or que veulent les peuples des provinces arabes d’Orient, sous le joug ottoman depuis le début du XVIe siècle ? A la veille de la Première Guerre mondiale, trois grands courants nationaux se dégageaient :

1. Le mouvement des nationalistes du Mont-Liban, principalement maronite, est favorable à l’indépendance et à une extension de son territoire – il revendique notamment la plaine céréalière de la Bekaa et un port sur la côte méditerranéenne, Beyrouth ou Jounieh. Ce projet national a rallié un certain nombre de notables druzes et musulmans. Il trouve des appuis auprès des Libanais d’Égypte et des Amériques.

2. Le nationalisme arabe s’appuie sur le mouvement des intellectuels syro-libanais de la Nahda « renaissance ». D’abord favorables à une simple autonomie au sein de l’Empire ottoman, ceux-ci réclament dans la foulée de la révolte arabe une véritable indépendance des provinces arabes de l’empire allant du Hedjaz au Taurus, sous forme d’un grand royaume arabe dévolu aux Hachémites et dans lequel le Mont-Liban pourrait continuer à jouir de son autonomie – ce projet fera long feu.

3. Le projet de Grande Syrie ou de « Syrie intégrale » est initialement lancé par les milieux coloniaux français soucieux de contrôler cette région où ils estiment que la France a des intérêts traditionnels. Ce projet est appuyé par les Syro-Libanais d’Égypte en liaison avec leurs amis parisiens. L’idée d’une Grande Syrie, couvrant le territoire du Croissant fertile, sera reprise aussi bien par Antoun Saadé et son Parti populaire syrien PPS fondé à Beyrouth en 1932 que par le parti Baas syrien à partir de 1970 et l’arrivée au pouvoir d’Hafez el-Assad.


Tractations à la conférence de la paix

Rien dans les accords secrets conclus entre Alliés, durant la guerre, ne réglait la question des limites des pays envisagés pour remplacer les provinces arabes de l’Empire ottoman. Il s’agissait seulement d’un cadre général auquel on laissait volontairement de la souplesse pour pouvoir négocier à l’issue du conflit.

Au cours des rencontres de la conférence de la paix et du conseil des Quatre, en 1919-1920, Britanniques et Français s’affrontent donc pour harmoniser leurs intérêts – principalement relatifs au pétrole et à son acheminement -, tout en s’efforçant de tenir leurs promesses vis-à-vis de leurs partenaires arabe, syrien et libanais. La France, en particulier, veut regagner le terrain qu’elle a perdu en faveur de l’Angleterre et préserver au mieux ses intérêts économiques, financiers et culturels, considérables dans le Levant.

Dans un premier temps, la rivalité franco-anglaise est aiguë en Orient. Les Anglais, depuis octobre 1918, rechignent à partager leur influence. Ils imposent en octobre 1918 le gouvernement arabe de l’émir Faysal à Damas après avoir chassé les émirs Abdel Kader et Said al-Jazairi, qui avaient formé un gouvernement provisoire favorable à la France – Damas se trouvait dans la zone d’influence française prévue par les accords Sykes-Picot de 1916.

Ce sont aussi les Anglais qui, à l’instigation du colonel Lawrence, incitent l’émir Faysal à se rendre à la conférence de la paix à Paris dès novembre 1918, mettant les Français devant le fait accompli et créant presque un incident diplomatique.

Début décembre 1918, Clemenceau, accompagné de Foch, rencontre Lloyd George à l’ambassade de France à Londres. Le président du Conseil français s’assure le soutien anglais pour la sécurité de la frontière rhénane et aussi pour l’obtention des parts allemandes 25 % dans la Turkish Petroleum Company – le pétrole toujours -, il concède en contrepartie, et sans trop de difficultés semble-t-il, la région de Mossoul avec la promesse d’avoir sa participation au partage du pétrole de Mésopotamie, ce qui assurera l’approvisionnement de la France jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et promet de tenter de convaincre le Quai d’Orsay de renoncer à la protection des Lieux saints en Palestine.

Durant l’année 1919, ce qui importe pour Clemenceau, occupé par les questions d’ensemble de la conférence et spécialement par le règlement des questions allemandes, c’est de regagner du terrain en Orient. Son anticolonialisme l’incite aussi à trouver une entente avec l’émir Faysal pour respecter les termes des accords Sykes-Picot. Il est enfin soucieux de tenir compte des intérêts de la France au Levant et de la protection des chrétiens maronites.

Pendant cette période, les délégations libanaises se succèdent à Paris. Elles ont bien du mal à retenir l’attention de la diplomatie française, assurée de l’appui des nationalistes libanais. Faysal a dû renoncer au grand royaume arabe auquel les Hachémites rêvaient pour se contenter d’un royaume arabe syrien. On met du temps pour recevoir les délégations, puis on les rassure en leur affirmant que le Liban ne sera pas oublié.

Une première délégation, multiconfessionnelle, se présente devant la conférence de la paix le 15 février 1919. Son président expose que le Mont-Liban a souffert durant la guerre du fait de sa fidélité à la France et aux Alliés, qu’il a connu une famine atroce et a perdu un tiers de sa population. Il se fonde sur le statut d’autonomie de 1864, internationalement reconnu, pour réclamer l’indépendance. Il demande le concours de la France pour retrouver des territoires perdus nécessaires pourtant à sa survie, ainsi que les ports utiles à son commerce.

S’inquiétant de l’absence de résultats de la première délégation libanaise à Paris, le patriarche des maronites, Elie Hoyek, décide de s’y rendre lui-même avec, essentiellement, des membres du clergé. Favorable à un Liban indépendant, il argue du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il réclame la restauration du Liban dans « ses frontières naturelles » et présente à l’appui une carte de l’état-major français de 1860-1862. Il demande des sanctions et des réparations de guerre. Enfin, il réclame l’indépendance sous le mandat de la France, en raison des affinités du Mont-Liban avec ce pays.

Quelques semaines plus tard, le 10 novembre 1919, Clemenceau adresse une lettre personnelle au patriarche pour rassurer les Libanais sur les intentions de la France. Mais le président du Conseil reste prudent, puisqu’il négocie aussi avec Faysal. Si, par exemple, il ne prononce aucun nom de port, c’est qu’il se réserve sur les questions territoriales, tant est évidente alors l’interdépendance de la question syrienne et de la question libanaise.


Faysal-Clemenceau : l’occasion ratée

A la recherche d’une solution définitive à la question syrienne, Clemenceau donne de fait la priorité à l’entente avec l’émir Faysal. Deux négociations ont lieu avec celui-ci, à six mois d’intervalle : la première menée par Robert de Caix en avril 1919 échoue ; la seconde conduite par Philippe Berthelot, assisté du grand islamologue Louis Massignon, aboutit à la signature de l’accord provisoire Faysal-Clemenceau du 6 janvier 1920, juste avant que Clemenceau quitte la scène politique.

Cet accord a longtemps été considéré par les historiens anglais et arabes comme uniquement paraphé donc avec une valeur juridique restreinte. J’ai découvert ce document, bel et bien signé, dans la Conservation des traités les archives diplomatiques du ministère des Affaires étrangères et je l’ai publié5. Il permet une autre lecture de l’histoire de cette période.

Clemenceau a réussi à convaincre l’émir Faysal du meilleur compromis possible alors. D’un côté, la France reconnaît l’indépendance et la souveraineté de la Syrie en préambule. De l’autre, l’émir reconnaît l’existence d’un Liban indépendant et souverain article IV, dont les limites seront définies seulement au moment de la signature de l’accord définitif ; il accepte le mandat français et la présence de conseillers techniques français auprès de lui. Cet accord, quelles que soient ses faiblesses, harmonise les promesses faites aux Arabes la majorité sunnite et celles faites aux maronites minorités. Il est dans la continuité de la politique française depuis le XVIe siècle.

Mais, du côté français, l’hostilité de Robert de Caix au nationalisme arabe syrien aboutit progressivement au rejet de l’accord. De son côté, l’émir Faysal, encore mal assuré de son rôle et influencé tant par l’autorité de son père que par les nationalistes syriens, se révèle incapable d’en respecter les termes. L’arbitrage se fera donc par la force des armes.


San Remo 1920 : des États sous mandat

A San Remo, le 24 avril 1920, la conférence de la paix attribue les mandats sur l’Irak et la Palestine à la Grande-Bretagne et sur la Syrie et le Liban à la France ; le même jour est signé l’accord franco-britannique sur le pétrole, son partage et son acheminement.

Mais Faysal, proclamé roi de Syrie en mars 1920, manifeste les plus grandes réticences à accepter les termes des mandats de San Remo. Les relations ne cessent de se tendre entre lui et le haut-commissaire au Levant, le général Gouraud, jusqu’à la bataille de Mayssaloun du 24 juillet 1920, puis la défaite arabe et l’élimination de Faysal. Gouraud procède alors, sur la base des notes établies par Robert de Caix6, à la division de la Syrie en trois États et forme le Grand Liban le 1er septembre 1920.

La philosophie politique de Robert de Caix est le renversement des règles qui prévalaient depuis François Ier. Pour lui, un Grand Liban, avec la « clientèle » française des chrétiens du Liban, est une bonne base pour l’influence de la France au Levant – alors que Clemenceau était persuadé que les intérêts français seraient mieux préservés en s’alliant conjointement avec la majorité sunnite et avec les minorités chrétiennes, évitant ainsi de les opposer. C’est un tournant décisif de la politique arabe de la France et le début du déclin de l’influence française au Proche-Orient.

D’un côté donc, la fragmentation de la Syrie en plusieurs États – État de Damas, gouvernement d’Alep et territoire des Alaouites, le seul à avoir un débouché sur la mer – ne peut que révolter les nationalistes arabes. De l’autre, le territoire du Grand Liban, comprenant le Mont-Liban de 1864, est agrandi au-delà même des voeux des nationalistes libanais – par des territoires des provinces de Beyrouth et de Damas, la Bekaa notamment, avec plusieurs ports sur la côte méditerranéenne, dont Tripoli au débouché du pipeline irakien qui intéresse les Français.

C’est l’origine des difficultés que la France mandataire va devoir affronter en Syrie et au Liban, avec la grande révolte syrienne de 1925-1926, puis avec la contestation constante du Grand Liban par les nationalistes musulmans, particulièrement à Tripoli, jusqu’à l’indépendance du pays en 1943.

Le Pacte national islamo-chrétien va permettre au Liban de vivre de 1943 à 1975 dans une certaine harmonie. Mais la structure communautaire, inscrite dans la Constitution de 1926 avec une représentation proportionnelle des différentes communautés au gouvernement et dans l’administration, masque aussi bien les problèmes confessionnels que les tensions régionales avec la Syrie – devenue elle aussi indépendante en 1946. Celle-ci, tout en ayant reconnu les frontières du Liban, n’entretient pas de relations diplomatiques avec son voisin !

La formation de ces États-nations, issus de l’Empire ottoman, a dès l’origine provoqué des antagonismes et des incompréhensions. On peut constater aujourd’hui, avec Stéphane Yerasimos, que « ce fut le triomphe du nationalisme, l’élément le plus facilement perceptible et applicable du modèle occidental, qui submergea non seulement l’empire, mais aussi les rêves de panislamisme et d’union arabe, par l’adoption au Moyen-Orient du même schéma d’États nationaux à travers le purgatoire du système mandataire » 7.

Le contentieux reste vif au bout de plus de quatre-vingts ans et les entités formées par la France risquent toujours des remaniements dus à la fragilité de ces jeunes États-nations et aux tensions constantes que vit la région depuis trois quarts de siècle.


Naissance d’une nation ?

Un État-nation est-il né en 1920, lorsque s’est formé le Grand Liban ? La réponse est oui si l’on considère qu’il a été voulu par des nationalistes libanais, chrétiens maronites majoritaires dans le Mont-Liban et minoritaires dans l’Empire ottoman, et avec le soutien de certains représentants druzes et musulmans du conseil administratif du Mont-Liban.

Le Grand Liban est né d’une rencontre d’intérêts entre la France et les nationalistes libanais. Mais, dès le départ, cette formation s’est trouvée en conflit avec les voeux des nationalistes arabes syriens. Ces derniers voient leur rêve d’unité et d’indépendance syrienne fracassé, puisque le royaume arabe de Damas est fractionné en trois États alors que le Mont-Liban est agrandi au-delà des demandes des nationalistes libanais.

Ainsi les difficultés et les conflits futurs étaient en germe sur les fonts baptismaux du Liban contemporain. Si le sentiment national était très fort au temps du Mont-Liban autonome, la majorité chrétienne s’est trouvée diluée dans le nouvel État. Certains musulmans ont, de plus, eu le sentiment que le pays était formé davantage pour les chrétiens que pour eux. De la part des communautés musulmanes, l’adhésion à l’identité nationale libanaise s’est faite par étapes, de 1926 jusqu’aux années 1990. Elle s’est réalisée par le haut, c’est-à-dire par l’institutionnalisation des communautés par exemple le Haut Conseil chiite en 1926.

Elle s’est forgée aussi avec le temps, et paradoxalement grâce aux conflits, tout au long du XXe siècle. A la fin des années 1930 d’abord, quand les musulmans libanais sunnites, chiites et druzes ont accepté de ne pas remettre en cause l’entité libanaise, à condition que les chrétiens acceptent un Liban à visage arabe et qu’ils renoncent à la protection de la France, ce qui s’est concrétisé dans le Pacte national de 1943 à l’indépendance du Liban. Ce sentiment d’appartenance s’est encore renforcé durant les terribles années de guerre, entre 1975 et 1990.

Après ces années-là, face au « protectorat syrien » consécutif aux accords de Taef en 1989, l’identité libanaise est restée fragile, comme la structure de l’État lui-même, en l’absence de progrès dans le processus de paix régional. Les nouveaux enjeux régionaux ont trouvé une fois de plus une caisse de résonance au Liban, épicentre de tous les conflits. La résolution 1559 des Nations unies dont le but principal est le désarmement de toutes les milices issues de la guerre au Liban, visant principalement la milice du Hezbollah et le départ des troupes syriennes et ses conséquences ont cristallisé des regroupements antagonistes, tandis que les appuis régionaux et internationaux perpétuaient les impasses.

L’intégration à part entière, dans le jeu politique libanais, de la communauté chiite – dont la croissance démographique n’a cessé de s’affirmer depuis les années 19708 – tarde à prendre forme, en dépit de la structuration politique, économique et sociale de cette communauté et surtout de sa capacité à résister à Israël. La guerre de juillet 2006, contrairement à toutes les craintes, a provoqué un large mouvement d’entente intercommunautaire pour soutenir l’action de la résistance chiite face à l’agression. Malheureusement, après cette guerre, de nouvelles tensions sont en germe entre groupes communautaires largement dépendants de soutiens extérieurs et régionaux – notamment de l’Iran et de l’Arabie saoudite ; elles mettent en danger le Liban et son identité. Cette fois-ci les risques de conflits entre musulmans chiites et musulmans sunnites sont bien réels, attisés tant de l’intérieur du pays que d’un point de vue régional.

Combien de temps ce pays, si lourdement mis à l’épreuve, aujourd’hui à l’heure des plus grands périls, pourra-t-il résister aux forces internes, régionales et internationales ? Au XIXe siècle, le Mont-Liban, et, au XXe siècle, le Grand Liban ont réussi à surmonter épreuves et conflits. Au XXIe siècle le Liban y parviendra-t-il en intégrant à sa vie politique toutes ses communautés dans une nouvelle entente nationale et en renforçant l’État ? C’est à cette question que les temps à venir vont devoir répondre.


https://www.lhistoire.fr/liban-naissance-dune-nation

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