source : https://journals.openedition.org/cdlm/

Thierry Millet, « La Franc-maçonnerie en Syrie sous l’administration française (1920-1946) », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 72 | 2006, mis en ligne le 17 septembre 2007, consulté le 03 mai 2015. URL : http://cdlm.revues.org/1178


RÉSUMÉ

De 1920 à 1946, sous le Mandat français, la Franc-maçonnerie en Syrie connaît une période de grand développement puis de régression. Les francs-maçons du Levant, sensibles aux bouleversements politiques de l’époque, sont d’abord attirés et influencés par les obédiences françaises, pour ensuite s’en détourner. Se développe alors un ensemble de mouvements maçonniques concurrents et indépendants des obédiences françaises.


Plan

I – L’attrait pour la maçonnerie française
Un phénomène pragmatique
Un modèle français historique de la pensée et de la pratique
L’attrait du pouvoir
L’adhésion des nationalistes
II – La somme des mécontentements
L’autoritarisme mandataire
L’influence cléricale
Incompréhensions et inadéquations
III – Formes et aspects des rejets
Impasse financière
L’action des loges étrangères
La création d’une maçonnerie indépendante
Conclusion

PREMIÈRES PAGES

Il existe un parallèle entre la tragédie mandataire et la déliquescence de la maçonnerie française en Syrie. En effet au cours de l’occupation française entre 1920 et 1946, l’activité maçonnique se trouve marquée par un âge d’or de croissance intense puis une période de régression lente toutes deux nourries par des événements conjoncturels politiques survenant en France et au Moyen-Orient1.

Dans ces conditions, la Maçonnerie, en tant que structure sociale, peut-elle faire face sans se transformer elle-même aux forces politiques qui affectent, dès lors, la société syrienne tout entière ? Ainsi, dans un environnement politique prégnant, qu’elles sont les véritables raisons qui animent ces francs-maçons du Levant et qui les conduisent, pour une majorité d’entre eux, à se détourner des obédiences françaises ? Est-ce par fidélité aux principes maçonniques fondateurs ou la reconnaissance d’un modèle français dépassé et loin de leurs objectifs et préoccupations politiques ?

Pourtant les maçons syriens sont attirés par une image collective du modèle français qui marque une période d’identification idéologique. À cet attachement succède un engouement, pour les obédiences françaises, quantitativement important mais aussi qualitativement ambigu. Malgré un contexte politique pourtant moins autoritaire après la Grande Révolte de 1925, la Maçonnerie du Levant se recompose et bon nombre de francs-maçons et de loges s’affranchissent de la tutelle des obédiences françaises. C’est dans ces conditions que se développe un ensemble de mouvements maçonniques concurrents et indépendants des obédiences françaises.


I – L’attrait pour la maçonnerie française

Entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, les réformateurs du système politique ottoman ainsi que les opposants à ce pouvoir centralisé se recrutent en grande partie dans la maçonnerie. Cette dernière trouve ses fondements idéologiques à la fois dans les mouvements révolutionnaires européens et dans les pensées fondamentales issues des Lumières et du positivisme dont la France en reste alors le gisement naturel.


Un phénomène pragmatique

Avant la Première Guerre mondiale, les obédiences françaises, écossaises et égyptiennes se partagent majoritairement le nombre des loges implantées au Levant alors inclus dans l’Empire ottoman. L’afflux des initiations semble saturer très vite les loges de rite français. C’est le cas à Beyrouth où, pour palier le nombre important d’impétrants et soulager la seule loge Le Liban, trois autres ateliers s’y fondent avant que la maçonnerie ne se diffuse et se multiplie dans les autres principales villes du Levant. Après les fermetures des ateliers au cours des années qui couvrent le conflit mondial, le Grand Orient et la Grande Loge de France profitent particulièrement de l’instauration du mandat français en 1920 pour se développer en Syrie de manière remarquable jusqu’en 1925. Développement qui apparut lors des ruptures de régimes politiques au cours des réveils maçonniques que connurent en France le Directoire et la Restauration5. Mais en Syrie, ce mouvement se constitue en complète opposition à la politique cléricale et au contrôle militaire imposés par les Hauts-Commissaires. Les autres Orients, même s’ils profitent de l’embellie conjoncturelle, restent numériquement en retrait des deux puissances maçonniques françaises.

Suivant la même dynamique, les demandes d’adhésions et d’affiliations aux loges soutenues par les obédiences françaises affluent jusqu’en 1925 et corroborent le mouvement de créations des ateliers français en Syrie. Ces deux manifestations quantitatives liées aux fondations et aux initiations tendent, donc bien, à révéler un phénomène collectif d’attrait pour les Ordres français. Cette affection exprime-t-elle de la sympathie pour une culture de la pratique et de la pensée, une recherche d’identification à un modèle ou bien se limite-t-elle à un intérêt propice dans un contexte de rapport entre dominant et dominé.


Un modèle français historique de la pensée et de la pratique

Des discours lus aux cours des réunions maçonniques, ressortent les véritables raisons idéologiques qui tendent à inciter les Syriens à s’initier dans la maçonnerie française. Ces centres d’intérêts sont débattus au sein même des ateliers sur les thèmes des idéaux révolutionnaires et de l’appui de la maçonnerie aux révolutions françaises. Ainsi, au début du XXe siècle, l’attrait des Syriens pour la France et la maçonnerie française puise ses origines dans l’image d’une France et d’une maçonnerie idéalisée alors que la Syrie demeure encore soumise à la domination ottomane. En janvier 1906, une dizaine de frères de la loge Le Liban adresse un courrier aux autres membres et officiers dans lequel ils font l’éloge de l’humanisme et du progrès social de l’Ordre. Ils se reconnaissent et sacralisent les valeurs de la République qu’ils opposent aux adversaires qui exploitent l’ignorance du peuple. Ces propos ne sont pas le fruit d’une spécificité maçonne, mais s’associent aux mouvements réformateurs tels ceux qui sont menés par des intellectuels musulmans comme ‘Abd al-Rahman al-Kawakibi, devenu journaliste après un enseignement religieux à la grande mosquée d’Alep, qui prône, dès la fin du XIXe siècle, l’abolition de la supériorité de la religion sur la politique et l’instauration d’une démocratie constitutionnelle.

Pour les francs-maçons, c’est « grâce à la France et à ses fils, ces sauveurs de l’humanité opprimée, que, depuis 1860, la maçonnerie du Levant se trouve illuminée par ce foyer de vérité, lieu des lumières intellectuelles et morales ». Dans leur esprit, la franc-maçonnerie combat la misère conseillère des mauvaises mœurs et des crimes dans un total désintéressement afin de rendre l’homme meilleur. L’ordre préconiserait la tolérance religieuse en émancipant les consciences de toutes les superstitions et de tous les préjugés qui tentent de l’obscurcir. La France et sa maçonnerie, par ses principes des droits et des devoirs de l’homme, seraient les garants de la paix. En définitive, quand les Syriens « constatent que les Français leur apportaient tant de lumière et, de vérité, ils veulent devenir leurs frères et obtenir l’honneur de l’affiliation dans des loges sous la garantie des obédiences françaises ». C’est de la France que les maçons syriens attendraient le plus d’aide et d’appui dans l’œuvre de l’évolution. Mais, au-delà des idéaux diffus et dans un contexte de pouvoir ottoman, le modèle maçonnique français agit au Levant comme un laboratoire dédié à toute révolution, elle prépare au sein même des loges les réflexions et les pensées du peuple en marche vers la souveraineté. Ainsi pour les frères de Syrie, c’est encore la Maçonnerie qui aurait soufflé le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité indiquant par là même le chemin de la démocratie face à l’obscurantisme et le despotisme.


L’attrait du pouvoir

L’autre intérêt pour la Maçonnerie française se fonde sur l’usage de la présence bureaucratique de la France. L’accès à un statut social, politique ou administratif voire sa conservation, contraint les Syriens à rejoindre par dessein ou nécessité l’institution mandataire. Dans ce jeu, les obédiences françaises se placent comme des instruments d’accessibilité et de pénétration.

Certains francs-maçons de Damas se réjouissent de la situation politique éclaircie en France après 1924 et qu’une embellie diplomatique peut enfin leur sourire. C’est dans ce contexte politique qu’entre les années 1920 à 1924, les Syriens s’affilient de nouveau dans des loges et principalement dans les obédiences françaises. Suivant le mouvement entamé en France après la victoire du Cartel des gauches, l’annonce de l’arrivée du général Sarrail à Beyrouth en décembre 1924 déchaîne au Levant un véritable « déluge » de demandes d’initiation dans les loges des deux obédiences françaises13 même si, dans les chiffres, le mouvement s’amorce dès 1923. D’ailleurs plusieurs témoignages confirment ce mouvement propice où beaucoup de frères « qui avaient oublié leur serment, reviennent dans les temples ».

Cependant, pour les plus expérimentés des frères, la plupart de ces profanes tentent de profiter de la maçonnerie pour obtenir des emplois ou une position politique quelconque, pour d’autres cet essor relève en partie d’un simple esprit de curiosité16 que l’on ne peut éviter d’associer aux mêmes projets. Conscients du phénomène, des frères dénoncent, eux-mêmes, l’élite politique et bureaucratique, faignant d’ignorer la répression et les déceptions mandataires, d’agir dans l’espoir de s’assurer les postes de l’administration les plus importants en usant de relations au sein de l’Ordre entre les maçons. Mais pour être efficace, cette stratégie doit concilier l’application des différentes directives politiques des gouvernements français et les convictions idéologiques des Hauts-Commissaires.

Pour cela, dès les premiers mois de l’occupation française, la maçonnerie syrienne entreprend des actions dans ce sens. C’est le cas du vénérable Husni al-Jundi de la loge Qaysun, principale loge de Damas, qui soutient la nomination au poste de Président de la fédération de Syrie le frère Jalal bey Zuhdi et celle de Sami Pacha Mardam bey, tous deux anciens députés au parlement ottoman, avant de s’insurger finalement contre le choix du général Weygand, alors Haut-Commissaire qui impose un non-maçon, Suhbi bey Barakat, au poste de président de la fédération syrienne. Toutefois, au printemps 1924, les frères de la loge Qaysun convainquent, malgré tout, Weygand, de la nécessité de réserver dans le Gouvernement, quatre à cinq ministères et postes de direction générale dans l’administration aux maçons « les plus compétents, les plus intègres et les plus fidèles au mandat ». Action qui doit s’efforcer, d’une part, de diffuser la pénétration française et, d’autre part, de s’attacher les personnalités les plus influentes parmi les francs-maçons en les portant ou les maintenant au pouvoir. Pour aboutir, la loge Qaysun, par l’intermédiaire de son vénérable, demande à la Grande Loge de France d’intervenir pour attirer l’attention et de persuader le pouvoir mandataire sur la nécessité de soutenir l’action de cet atelier et des frères candidats, seuls capables de défendre les intérêts de la maçonnerie et de la France en Syrie. Résultat, les frères obtiennent les charges de ministre de l’Intérieur, des Finances, de l’Instruction publique, de la Justice ainsi que celle de directeur général de l’Agriculture et du Commerce19. Finalement, dans le contexte de la IIIe République, ces titularisations sont à rapprocher de l’activité et du dynamisme reconnus des membres de l’Ordre en Métropole où les gouvernements français dénombraient dans les rangs de ses ministres, en moyenne, près de 40 % de francs-maçons.

Cette persévérance trouve son aboutissement dans les conséquences des élections législatives en France de mai 1924 avec la victoire du Cartel des gauches qui amplifie l’espoir, dans les rangs maçonniques, d’une politique coloniale moins cléricale et autoritaire menée jusque-là en France par le Bloc national. Attente qui se concrétise par la nomination du général Sarrail au poste de Haut-Commissaire pour le Levant. Très vite la nouvelle se propage en Syrie. En effet L’Écho de Paris du 19 et 20 décembre 1924 publie en première page un article qui rappelle que le Grand Orient de France télégraphia, dès la décision du Conseil des ministres, aux francs-maçons de Syrie, la nomination de Sarrail. À cette première nouvelle optimiste s’ajoute la propagande du Grand Orient de France au travers du journal al-Ahrar de Beyrouth alors dirigé par des maçons. Le quotidien exprime sa satisfaction des résultats aux élections du 11 mai 1924 qui mettent fin au mouvement colonial soutenu et entretenu avec énergie par le gouvernement français jusque-là. Quelques semaines plus tard la Grande Loge de France, par l’intermédiaire se son vénérable et Grand maître Bernard Wellhoff, intervient directement auprès du général Sarrail pour nommer des francs-maçons à des postes ministériels de l’État de Syrie. Le Haut-Commissaire promet de tenir compte de cette demande même si l’influence de la Grande Loge de France atteint ses limites car, contrairement à ce que croient les frères syriens, le général n’appartient pas à l’Ordre comme le prétendait la rumeur dès son arrivée à Beyrouth. Mais Sarrail, toutefois ami du vénérable Bernard Wellhoff, agit dans les premiers mois de son mandat dans l’esprit maçonnique en encourageant le développement de l’Ordre au Levant. Le Haut-Commissaire semble, en effet, prêt à seconder l’action des loges dans leur extension, si les maçons soutiennent, en contrepartie, discrètement sa tâche administrative.

Pour montrer sa bonne foi, Sarrail adopte, dès son arrivée, à la fois une action politique de modération symbolique en levant l’État martial instauré par ses prédécesseurs depuis 1922 à Damas et tend la main aux maçons en imposant la nomination du frère Pierre-Alype au poste de délégué du haut-commissariat à Beyrouth. Il s’entoure aussi de quelques officiers, membres de la maçonnerie, tel le colonel Denis et l’intendant Aubouy. Enfin quelques jours plus tard, Sarrail nomme un autre franc-maçon, ancien administrateur des colonies, à la tête du gouvernement de Lattaquié Léon Cayla28. Cette présence des francs-maçons dans l’administration mandataire se renforce en 1926 à la suite de la nomination du Haut-Commissaire de Jouvenel qui installe Ahmad Bey Nami, gendre du Sultan, Grand Maître de la maçonnerie syro-libanaise, membres des loges Le Liban et La Syrie de l’ordre de Beyrouth du Grand Orient de France, à la présidence du Conseil de la fédération de Syrie.

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