http://nuevomundo.revues.org/3772


Javier Pérez Siller, « La construction de sensibilités: Problématique pour l’étude de la présence et l’influence française au Mexique », Nuevo Mundo Mundos Nuevos [En ligne], Colloques, mis en ligne le 13 mars 2007, consulté le 29 décembre 2014. URL : http://nuevomundo.revues.org/3772 ; DOI : 10.4000/nuevomundo.3772


Résumé

Depuis une dizaine d’années, un groupe de chercheurs est parti à la rencontre du sens de la présence française au Mexique. Dans leurs bagages, ils emportaient une problématique et une perspective, qui se sont avérées être de puissants outils pour la recherche et la compréhension du fait migratoire. Il s’agit du concept de sensibilité et de la perspective de la mondialisation. Mais, si cette dernière a gagné un droit de cité dans la république des historiens, la notion de sensibilité a posé beaucoup de problèmes de conception, de définition et d’utilisation. En faisant un bilan sur les pratiques historiennes du groupe, cet article présente les définitions données au concept de sensibilité, l’emploi que chaque chercheur en a fait dans son champ d’étude, et permet ainsi d’évaluer les possibilités qu’il offre pour rendre compte de la transition d’une société coloniale à une société nationale, voire moderne. Enfin, cet article propose quelques pistes de réflexion.


Plan
Deux concepts mobilisateurs
Définitions et usages des concepts
1. Sensibilité et francisation
2. La sensibilité, une méthode pour l’analyse ?
3. Figures et lieux de la sensibilité
4. Sensibilité et modernité : les pratiques d’abord
Des pistes pour la réflexion :
1. Sur la construction de sensibilités
2. Sur les lieu de création et diffusion de sensibilités
3. Sur les mécanismes de transmission et reproduction
4. Sur les pratiques de validation
5. Sur les rapports entre la sensibilité et l’histoire culturelle
Conclusion

Deux concepts mobilisateurs

Au printemps de 1997 un groupe de chercheurs de l’Université Autonome de Puebla a décidé d’entreprendre l’étude du fait français dans l’histoire mexicaine. Dans leurs recherches individuelles sur le XIXe siècle, chaque chercheur avait constaté la présence des Français au Mexique, terre de conquête, mais cette présence était passée inaperçue, valorisée en tant qu’influence ou perçue comme un phénomène purement migratoire, voire démographique. L’ombre des guerres entre le Mexique et la France – « des gâteaux » et de l’Intervention – ne permettait pas de saisir l’originalité du problème.

En  effet, tout au long du XIXe siècle, les Français étaient mêlés aux commerçants, aux éducateurs, aux médecins, aux industriels, juristes, restaurateurs ; on les trouvait actifs parmi les politiciens, les journalistes, les scientifiques, littéraires, modistes, coiffeurs. Bref, on constatait qu’ils occupaient des positions privilégiées dans les cités et l’on remarquait également, que tout ce qui venait de France – marchandises, nourriture, idées, littérature, voire modèles sociaux – avait une bonne côte parmi les « gens éclairés » et les familles de la haute société. L’ampleur de cette présence se devait d’être étudiée.

En débutant l’étude nous n’avons pas voulu nous arrêter à l’élaboration d’un simple inventaire de la présence française dans les régions du Mexique et selon les différentes époques, ni nous limiter à son impact sur des secteurs ou des aspects donnés de la société, nous n’avons pas voulu non plus nous contenter de reconstruire l’histoire commune entre le Mexique et la France – certainement nécessaire pour aller plus loin. Nous avons prétendu, au contraire, découvrir et pénétrer le sens de cette présence dans l’histoire et la culture mexicaines. Pour cela, il fallait penser la présence française d’un point de vue historique – déchiffrer son originalité – et construire une perspective commune : trouver des concepts unificateurs susceptibles de servir de ponts, de rendre cohérents les thèmes et d’aider à expliquer quel a été son rôle dans l’histoire. La perspective de la mondialisation et l’analyse des processus de création de sensibilités furent des outils qui nous ont permis de satisfaire à ces exigences théoriques et méthodologiques.

Au départ, la perspective de la mondialisation était compréhensible, bien qu’à cette date, 1997 et au Mexique, comme d’ailleurs dans d’autres pays, elle n’avait pas encore été employée dans les analyses historiques. Il a fallu d’abord échapper à la re-présentation vulgaire de la « Globalisation », le simplisme de la « culture unique » et de « l’uniformisation » et aller à l’encontre de la mondialisation entendue comme un processus historique, séculaire et non linéaire. Selon Fernand Braudel, depuis le XVe siècle (« époque des grandes découvertes ») la mondialisation a suivi plusieurs étapes considérées comme des moments où se profilent les « économies-monde ». Il s’agit d’espaces ou d’aires géographiques où s’effectuent les échanges (dans la Méditerranée, l’Atlantique ou le Pacifique) ; des zones qui possèdent des pôles, voire des villes centres (Amsterdam aux XVe-XVIIe siècles, Londres entre le XVIIIe et le XXe siècles, et New York, puis, San Francisco) qui leur donnent de la cohérence et du sens.

Les mondialisations successives étaient le résultat d’un long processus, non seulement économique, mais aussi politique et, surtout culturel, qui va du centre vers les périphéries, s’étend aux villes et villages et transforme les campagnes éloignées. Elles gagnent d’abord les élites urbaines qui, à travers la culture et leurs pratiques, s’imprègnent d’une sensibilité (manière de percevoir, de donner du sens aux relations en société et de les représenter) propice à l’adoption de certains modèles sociaux. Ces mêmes élites répandent cette culture cosmopolite, en renforçant au sein de la société, l’adoption, l’adaptation ou le rejet des influences qui viennent de l’extérieur.

La présence française au Mexique s’inscrit dans cette tendance séculaire. Les immigrations au sens large (personnes, capitaux, objets, idées) se manifestent dans un contexte et à l’intérieur d’espaces géopolitiques déterminés. Depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’au début du XXe siècle, l’Angleterre fut le centre de l’économie-monde. Les succès qu’elle a connus lors de sa révolution industrielle et de sa conquête de la mer, lui ont donné la primauté en termes de mondialisation économique, ainsi que de contrôle des échanges. Cependant, au niveau culturel, entre le Siècle des Lumières et la Révolution de 1789, la France s’est transformée en phare des modèles politiques et sociaux de la modernité. Paris est devenue la « Ville Lumière » et la capitale mondiale de la culture, où tout le monde devait aller pour se cultiver et rencontrer la plus « haute civilisation ».

Ce bain de francisation dans lequel se plongèrent les élites mexicaines et latino-américaines, pendant les XIXe et XXe siècles, leur permit de mieux s’intégrer aux processus de mondialisation. On en trouve l’explication dans les racines communes que les deux cultures, ibérique et française, partagent : toutes deux catholiques et latines. Mais rappelons aussi le rôle de paradigme qu’a joué l’expérience historique française pour les anciennes colonies ibériques. En fait, le climat politique occidental du XIXe siècle fut marqué par le conflit entre les sensibilités républicaines et monarchistes, de même que le XXe siècle le fut entre capitalistes et communistes. Les insurgés et les indépendantistes regardaient vers l’extérieur pour orienter leur volonté libertaire. Entre les modèles anglo-saxon –matérialiste, libéral, dynamique et efficace – et espagnol – fanatique, despotique et décadent – les élites préférèrent la francisation pour accompagner l’indépendance, pour se diriger vers le « progrès » et atteindre ainsi ce qu’on appela « la civilisation ». Plus tard, les libéraux adaptèrent la République et la sécularisation aux conditions du pays, tandis que les conservateurs défendaient la monarchie, la religion et ses privilèges : des oppositions qui ont trouvé inspiration dans les modèles français et qui ont dépassé la tragédie de l’Expédition française et l’Empire. Elles se cristallisèrent pendant le  Porfiriat, quand les élites considérèrent « el afrancesamiento » comme le modèle civilisateur qui embrasse tout : la littérature, la musique, la poésie, mais aussi le commerce, les usines modernes, les banques, les grands magasins, les modes et l’art de vivre.

En toile de fond de la mondialisation, émerge un changement plus profond et souterrain, un processus de construction de sensibilités qui émane des échanges générés par l’arrivée de voyageurs, d’immigrants, de produits culturels (livres, revues, théâtre, opéra, musique, architecture, etc.), de marchandises ou de capitaux. Leur présence engendre d’autres mutations au sein de la société d’adoption : ce qui vient de l’extérieur connaît une période d’adaptation à la nouvelle réalité et provoque, en même temps, une réaction qui modifie de façon irrémédiable le milieu ; il se produit, alors, une altération profonde – altérité – qui va dans les deux sens.

L’observation de ce phénomène a amené Justo Sierra à affirmer, à l’aube du XXe siècle, que « l’esprit de la culture française est l’enveloppe de l’âme que les pays latins ont adopté depuis deux siècles ». En fait, les élites mexicaines se sont emparées de la culture moderne à partir de sa version française car celle-ci a conservé des racines communes à l’esprit hispanique hérité de la colonie. Les idées des Lumières, les modèles juridiques et politiques – aussi bien monarchique que républicain – ainsi que les immigrants contribuèrent à la création d’une sensibilité politique et sociale. Les Français étaient admirés en tant que porteurs de la culture qui éclairait le nouveau monde.

Quelque chose de similaire se produisit avec l’entrée du commerce et des immigrants français dans les années 1830 et 1840 (après l’expulsion des Espagnols, ils sont devenus, pendant un temps, le premier groupe étranger du pays), ce qui non seulement accéléra la concurrence avec les commerçants hispaniques et allemands, mais en plus créa un marché et encouragea un certain type de consommation (de biens alimentaires, de vêtements et de nouveautés), étendant ainsi un certain goût. Les affinités se confirmèrent après le conflit avec le Texas (1836) et le traumatisme de la guerre avec les États-Unis (1846-48) ; tant les républicains que les monarchistes voyaient la France comme la source de modèles à suivre. Pendant l’Expédition française et l’Empire, le contact se fit plus profond dans les grandes villes (architecture et beaux-arts), dans l’administration publique (sécurité et salubrité) et dans la vie quotidienne.

Mais ce fut pendant le Porfiriat que les populations urbaines adoptèrent « el afrancesamiento » dans la culture de consommation et le confort : ils s’habillaient à la mode de Paris, suivaient ses us et coutumes, parlaient français (condition pour être qualifié de « cultivé »), ils lisaient ses principaux livres ; de littérature, d’art, de philosophie et de tout genre. Les maisons d’édition nourrissaient les salons et les clubs animés par des immigrants français, où se rendaient les classes moyenne et supérieure de la société urbaine. Une sensibilité s’était créée entre les populations des principales villes du pays qui fut affaiblie par le nationalisme et l’esthétisation de la Révolution – sensibilité qui marqua le XXème siècle mexicain – et qui, dans les années 1940, entrouvrit sa porte à la culture américaine.

Définitions et usages des concepts

 

Lire la suite (§12) : https://journals.openedition.org/nuevomundo/3772#tocto1n2

 

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